Terrain vague est un lieu à l’écart, certes loin d’être déconnecté du centre, mais quand même… Il arrive à ses autochtones de passer à côté de beaux événements parce que des liens avec celles et ceux qui en sont à l’origine n’ont pas été tissés. C’est le prix de ce pas de côté plus que jamais nécessaire – et l’on peut dire que ce n’est pas cher payé.
31 mars 2025. Je découvre la sortie en librairie de deux livres qui me font soudain cruellement défaut, non parce qu’il y aurait frustration à ne pouvoir en rendre compte qu’avec un certain retard, mais parce que besoin d’information et recherche de plaisir sont simultanément relancés. On n’arrive toujours pas à être blasé. C’est ce qui fait que le montage continue.
Rappelons au passage que ces chroniques – Choses lues, choses vues, À la frontière, Terrain vague, etc. – ne proposent pas des « best of » de la semaine (comme les « numéro 10 » de Libération), mais un journal de lecture intégrant aussi bien des œuvres dont les résonances se feront longtemps ressentir que de menus plaisirs de lecture rapidement oubliés – et ce sans hiérarchie, par principe, même si ce n’est qu’en apparence. Je suis certain qu’Arrêt sur enfance de Manuela Draeger – un des deux livres qui me manquent, et plus pour longtemps : une virée dans une librairie du centre est prévue dans les heures qui viennent –, aurait pu figurer en ouverture de ce quarante-et-unième épisode de Terrain vague. On ne fera pas à la manière du Charlie Hebdo de la belle époque une séquence intitulée Les ouvertures auxquelles vous avez échappé. Les regrets ne sont toujours pas à l’ordre du jour ; et ces épisodes n’étant que bouteilles à la mer, va savoir ce qu’il en restera. So May we Start ?
1. Le 26 mars dernier, quelques-uns, dont j’étais, célébraient le centième anniversaire de la naissance de Pierre Boulez – le plus reconnu parmi les compositeurs nés en l’an 1925 (citons-en quelques autres : André Boucourechliev, le 28 juillet, Luciano Berio, le 24 octobre, dont on connaît les liens avec Cathy Berberian, née le 4 juillet – sans oublier Michel Philippot, Ivo Malec, Antoine Duhamel, etc.). On se souvient que le décès de Boulez, le 5 janvier 2016, avait précédé de 5 jours celui de David Bowie. Pourquoi le noter ? Parce qu’une série de coïncidences entre ces deux figures notoirement incompatibles de la vie musicale s’est gravée dans la mémoire, à commencer par la quasi-simultanéité de leurs expositions de 2015 à la Philharmonie de Paris (PB, du 17 mars au 28 juin 2015 ; DB, du 3 mars au 31 mai 2015). Et pour moi, parce que j’ai découvert au même moment (en gros à l’âge de 16 ans) Le Marteau sans maître et Hunky Dory qu’il m’arrive encore d’écouter. Je suis loin d’adhérer entièrement à l’univers – à l’esthétique, à la pensée, aux credo, à l’hédonisme, que sais-je… – de l’un, comme de l’autre ; mais j’en reviens régulièrement à l’un, comme à l’autre.

Parmi les événements associés à ces commémorations du centenaire, un livre assez épais retient l’attention : Cher Pierre… Correspondance 1947-1985 entre Pierre Boulez et Pierre Souvtchinsky, édition établie par Gabriela Elgarrista et Philippe Albèra en co-édition Contrechamp/Cité de la musique-Philharmonie de Paris. Formidable travail, proposant non seulement l’intégralité de ce qui a été préservé de cette correspondance, mais aussi une longue préface et près d’un millier de notes en bas de page – ainsi que quelques lettres supplémentaires signées Ernest Ansermet, Robert Craft, Henry Barraud, André Malraux (etc.), et surtout Igor Stravinsky, à l’occasion d’échanges plus ou moins polémiques (et parfois violents) qui rendent très vivante cette somme qui, jamais, ne cherche à nous piéger en égrenant platement les signes d’une amitié indéfectible – et qui, bien au contraire, nous conduit à nous mettre en quête de ce qui, subitement, déraille. Deux forts tempéraments en action : tout sauf modestes ; tout sauf inexistants.
Un tel anniversaire, près d’une décennie après la mort de celui qui se trouve en haut sur la couverture du livre nous donne l’occasion de faire le point – au sens photographique : non pas faire un bilan, ou attribuer de bons ou mauvais points, mais ouvrir l’objectif avec la plus grande justesse possible pour échapper au flou. Afin d’en apporter une idée, commençons par cadrer une carte postale de Boulez à Souvtchinsky montrant une vue du « Torreón de Machu Pichu » et datée du 15 mai 1956. En voici le texte : « Cher ami, / Voyez cette carte. Cela vous donnera le rythme de ma respiration quand je suis seul ! Je suis ici pour deux jours complètement seul, en tête à tête avec cela. Je m’oxygène pour le futur. Et tous les vieux liens vont tomber. Je suis pratiquement décidé à ne plus recommencer ce satané métier de cruchon théâtral à bruits. Quelque retraite sur ces pierres a dissipé ma nervosité mais affermi mes résolutions. Nous en reparlerons à Paris. Bien à vous. Pierre Boulez. » C’est bref, net et sans bavure : on sent clairement l’impatience qu’il avait de quitter son poste dans la Compagnie Renault-Barrault. Deux mots sur Pierre Souvtchinsky (1892-1985) : « musicien de formation, mécène et auteur de textes sur la musique, il a coédité notamment la revue musicale de Saint-Pétersbourg Muzikalniy Sovremennik puis fondé la revue Melos. Sa vie est ponctuée par la rencontre d’écrivains, de peintres, de philosophes et de compositeurs : Prokofiev, qui lui dédiera sa Symphonie classique, et Stravinsky. Bien qu’il soutienne le nouveau régime, il émigre de Russie en 1922. Il s’installe à Berlin et Sofia, puis à Paris, où il milite un temps pour une Russie eurasienne, perçue comme un sixième continent. » Un personnage assez étonnant qui gagne à être connu.
Pour apporter un autre son de cloche, faisons un saut fin 1958. Alors que la création de Threni de Stravinsky au Domaine Musical s’est mal passée, et que la critique en a profité pour tirer à vue sur le compositeur, lui aussi chef d’orchestre, et sur son protégé, Robert Craft, Souvtchinsky, dans une lettre à Stravinsky, s’énerve après Boulez qui n’aurait pas recadré Antoine Goléa (un critiques les plus influents de l’époque – je me souviens, au début des années 1970, de sa voix insupportable et de son ton péremptoire sur les ondes de France Musique) qui s’était répandu en remarques particulièrement malveillantes. P.S. écrit à son ami I.S. que « Boulez traverse certainement une crise intérieure, et son enthousiasme fébrile pour la direction d’orchestre et l’“organisation” masque certains doutes quant à ses capacités créatrices. Son armature technique est si solide que, pendant très longtemps, elle a pu passer pour une véritable créativité et a été, pour ainsi dire, confondue avec elle, mais aujourd’hui, peut-être commence-t-il lui-même à se rendre compte que ses capacités illimitées ne sont pas synonymes de créativité… » Et deux mois plus tard : « Et si, après tout, Boulez s’avérait être un nouveau Ravel ? Ses dernières Improvisations sur Mallarmé le laissent supposer. » Beaucoup d’affects, voire de passion ; c’est quand surgissent des doutes, des inquiétudes, quand s’exprime clairement ce qui aurait pu rester caché – quand il ne s’agit plus d’imprimer la légende –, que cette correspondance (de même dans celle de Boulez avec Henri Pousseur – il s’agit du deuxième livre qui me faisait cruellement défaut ; affaire maintenant réparée) devient intéressante.
Boulez, le 31 juillet 1959 : « Cher Pierre […] Je me remets à mon Mallarmé 3, que j’espère mener à bonne fin ; mais il sera alors la pièce la plus étonnante que j’ai faite jusqu’ici. […] J’ai beaucoup d’idées nouvelles au sujet de la construction, des formes, etc., et j’espère que tout cela sera l’expression inusitée jusqu’alors ; le « frisson nouveau » que chacun tente de provoquer. Je me lance dans la couleur ; et je pense que le manuscrit sera lui-même beau à voir. » Les échanges reprennent au beau fixe – S. à B., en réponse : « Je sais bien que votre génie exceptionnel et très particulier – ne vous rendra pas la vie facile. » Animal sauvage ou apprivoisé – que doit devenir le compositeur ? Toute l’époque est là : ce livre, qui permet de la comprendre, à travers un cas particulier, devrait captiver un lectorat un peu plus large que celui qui s’intéresse à la « musique contemporaine » de la seconde moitié du vingtième siècle (aujourd’hui probablement assez restreint). Boulez, toujours à Souvtchinsky, le 20 août 1959 : « À propos de sauvagerie, une chose me surprend, c’est combien mes confrères aiment s’agglutiner et enseigner. [Suit une remarque très désobligeante sur Luigi Nono.] Et même mon cher Karlheinz [Stockhausen], que j’aime pourtant bien, me tenait l’autre jour des propos délirants : il a 17 élèves (à Darmstadt) auxquels pendant 10 jours il impose d’écrire une pièce pour flûte, piano, ou percussion ou un mélange à 2 ou à 3. Il surveillera et critiquera chaque jour le travail. Imaginez-vous pareille absurdité ? Si on m’avait proposé cette expérience quand j’étais jeune compositeur de 20 ans, j’aurais hurlé et craché. » Je me souviens avoir lu ou entendu ces mots de Boulez à cet âge, précisément (20 ans), et en avoir retenu la leçon : « ne pas devenir une éponge ». « Il est prouvé que les professeurs de composition ne mènent à rien ».

Parfois le ton vire à l’insulte – ça contribue au folklore de l’époque, et c’est parfois drôle quand ça vise juste (mais il y a aussi de belles injustices). Et l’on comprend pourquoi le premier grand livre de Boulez, Relevés d’apprenti, est paru dans la « collection Tel Quel » dirigée par Philippe Sollers – un recueil d’articles qui m’avait frappé par cette « conjonction » : Stravinsky demeure / Schönberg est mort ; et aussi par son excipit : « Webern a été le maître à penser de toute une génération, revanche sur l’obscurité qui a occulté son existence. Dès aujourd’hui, on peut le considérer comme un des plus grands musiciens de notre temps, homme indélébile ». En annexe de cette Correspondance avec Souvtchinsky, on trouve, entre autres documents, l’entretien des Cahiers du cinéma avec Boulez en 1964 (animé par Jacques Rivette et François Weyergans) et quelques lettres de Webern à Varèse. Quant au second volume d’échanges épistolaires qui paraît simultanément, Correspondance Écrits inédits Entretiens entre Pierre Boulez et Henri Pousseur (édités par Pascal Decroupet chez Contrechamps Éditions), c’est peu dire qu’il est de première importance (mais sans doute plus difficile à lire pour les non musiciens). Il s’agit d’une rencontre au sommet – et je dois insister sur le fait que je place les deux hommes à égalité, même si Pousseur est malheureusement trop peu reconnu, le nom de Boulez ayant fini par tout recouvrir, même les meilleurs.

Les trois cents premières pages de ce non moins épais volume débordent d’enthousiasme partagé au sujet de l’engagement disons « avant-gardiste » de leur temps (Boulez reconnaîtra après la mort de Pousseur que de tous « il était le plus obstinément utopiste. Il voulait arriver à définir les bases d’un langage musical d’Occident. Mais ne se contentant pas d’un travail théorique très approfondi, il produisait des œuvres capables de mettre en action cette utopie réaliste, si l’on peut dire »). Mais, ne voulant pas trop développer ce sujet des plus « pointus », je me contenterai de deux citations. La première, datant du 8 août 1971, marque entre les deux compositeurs une rupture profonde : « Mon cher Henri, / Je me doutais bien que, depuis pas mal de temps, nous avions de moins en moins de choses à nous dire. / Vos émerveillements à propos d’Agon [Igor Stravinsky, composé entre 1953 et 1957] me confirment bien que nous n’avons absolument plus rien à nous dire. / Il m’étonne toujours que pour expliquer des manœuvres arrière, vous cherchiez des excuses aussi inutiles. / Il vous reste à découvrir, il est vrai, les délices de Hindemith, et de Ludus Tonalis […] » Pour la petite histoire, comme j’ai noté avoir découvert simultanément Le Marteau sans maître et Hunky Dory, je dois ajouter avoir écouté pour la première fois, en cette même fin d’automne 1971, et par surprise (via une retransmission de concert sur France Musique), Agon de Stravinsky ; et me souvenir que j’ai failli tomber de ma chaise, tant j’avais été frappé par la force d’invention de cette pièce, hautement subversive me semblait-il. Quatorze ans après sa création, un très jeune apprenti pouvait encore s’en servir comme viatique et passer des nuits à en analyser la partition. Bref : j’étais, et suis toujours, du côté de Pousseur, qui avait répondu à Boulez : « Ces temps derniers, ne serait-ce pas plutôt vous qui donnez l’impression de chercher des excuses pour justifier vos abus de direction ? » – sa lettre s’achevant cependant avec ces mots : « Je reste pour ma part, quoi qu’il arrive, votre toujours amical, H.P. » Mais la véritable réponse de Pousseur sera une nouvelle composition, La Seconde apothéose de Rameau (1980), dont les quatre premières notes forment un calligramme musical pour « Mon cher Pierre », et qui sera créée l’année suivante au Théâtre de la Ville par L’Ensemble Intercontemporain (souvenir de quelques sifflets dans la salle, venant probablement de gardiens du temple ; mais aussi d’un émerveillement ininterrompu devant tant d’intelligence et d’invention musicale).
Pour ne pas en rester à ce moment de rupture – qui restera éphémère (avec Pousseur, les choses ne se sont pas passées comme avec Pierre Schaeffer, inventeur de la « musique concrète », que Boulez aura incendié jusqu’à son dernier souffle) –, je citerai pour finir deux fragments de lettres ; la première, adressée en avril 1996 à P. (qui avait envoyé à B., comme à son habitude, une petite partition en guise de cadeau d’anniversaire) : « Je dois vous dire que je vous écris avec une extrême mauvaise conscience, car je veux le faire depuis près d’un an ! J’ai bien reçu en effet votre cadeau d’anniversaire, et surtout ne croyez pas qu’il reste un nuage entre nous » ; la seconde, datée du 2 novembre 1999 : « Vous savez combien loin de ma pensée se trouvent les chefs d’œuvre du passé. L’interprète en moi les éloigne du compositeur. C’est pourquoi j’admire votre travail, dont je serai bien incapable de m’approcher en tant que processus de création. / L’histoire, si je puis dire, je la liquide autrement. Et quand je dois écrire, je l’élimine complètement de mon horizon, sinon y penser de façon plus qu’allusive et pratiquement indéchiffrable pour autrui. C’est probablement une forme d’égocentrisme dont je prends le risque. » On voit là à quel point ces volumes de correspondance sont incontournables pour qui se préoccupe des (r)évolutions, et contre-(r)évolutions, récentes du langage musical.

Après Pierre Henry l’œuvre, « catalogue illustré de l’œuvre du pionnier des musiques électroniques – 72 ans de création musicale au jour le jour », paru en 2021 aux Éditions de la Philharmonie de Paris (direction éditoriale Sabrina Valy), voici Pierre Boulez catalogue de l’œuvre, établi par Alain Galliari aux mêmes éditions, toujours au grand format 22,5 X 28,5 cm, avec une pagination excédant les 300 pages imprimées en quadrichromie, et une couverture cartonnée : du très beau travail – et de grandes découvertes ; car il ne s’est pas simplement agi de répertorier le plus documenté, confortant les hiérarchies convenues, mais de proposer le catalogue le plus complet possible d’une œuvre en grande partie encore à découvrir – la mort du compositeur ayant accéléré cette remontée au grand jour : tout peut maintenant être montré, y compris ce qui a été abandonné, voire renié. Et, bien entendu, on a de suite envie d’explorer les détails les plus inattendus, déchiffrant en s’aidant d’une loupe certaines partitions inédites, relevant des repentirs, et surtout appréciant diverses esquisses, présentées quasiment comme des dessins. Au total, 112 numéros « d’opus » (non attribués par le compositeur) dont les deux derniers, curieusement, reprennent des titres d’André Boucourechliev (1925-1997) : Ombres et Anarchipel. On imagine avec bonheur qu’il va se passer des choses dans les années qui viennent.
Reprenons encore ces mots des éditeurs, dans leur préface : « À l’image du Livre de Mallarmé et du Book of Music de John Cage, qui ont inspiré à Pierre Boulez l’idée de chapitres ou de parties détachables et autonomes, ce volume abrite plusieurs livres. » Associant : Catalogue, Archives, Portrait kaléidoscopique, Recueil de « textes » – et peut-être au fond, et avant tout, « un livre illustré, un livre d’images » (nous ne sommes pas si loin du catalogue d’exposition). Boulez après Pierre Henry : le grand écart est fait – et c’est tant mieux. Reste maintenant à nous (re)plonger dans ces archives, et dans les enregistrements – ce « hors livre » étant de première importance. Comme Répons (1980-1984) est souvent présenté comme étant le chef d’œuvre de la « renaissance » de Pierre Boulez – toujours en tête, parmi ceux que l’on juge accessibles aux auditeurs et auditrices « de bonne volonté » –, il me semble utile de proposer un lien vers une œuvre nettement moins connue, Dérive (1984, révision 1986), renommée Dérive 1 en 2006, après l’achèvement de Dérive 2. Cette pièce plutôt brève (environ 6’) pour six musiciens me touche infiniment plus que la « grande forme » dont elle dérive, peut-être parce qu’elle m’apparaît plus secrète, donc plus intime – c’est la seule partition de Boulez qui m’a obsédé : que j’ai lue et relue pour mieux en saisir sa perfection, la considérant au plus près, comme si elle m’avait été destinée.
Me souvenant d’avoir parlé de Dérive avec le compositeur américain Elliott Carter (1908-2012), je découvre dans ce Catalogue que Boulez lui avait dédié, pour son 90e anniversaire en décembre 1998 une pièce encore plus brève (1’30 environ) intitulée Petite dérive – en écho. Elle n’a pas été enregistrée. Dommage. Nous nous quitterons donc en silence – à moins que les lecteur(e)s de passage lisent cette chronique sans avoir coupé le son (phonographique ; ou fenêtre ouverte sur le dehors).
2. Restons encore quelques instants dans les parages où Pierre Boulez, compositeur, chef d’orchestre et aussi homme d’institution, a enregistré son passage sur terre. La troisième réédition du livre de Pacôme Thiellement, Économie Eskimo (sous-titré Le rêve de Zappa), vient de paraître aux éditions MF, cette fois dans leur collection de poche dite « Dos bleu ». La parcourir nous fait nous remémorer cette rencontre de 1984 entre Boulez et Zappa qui nous a valu une création, The Perfect Stranger – écrite par le second et dirigée par le premier, commanditaire de la pièce pour l’ensemble Intercontemporain : un concert, puis un disque, en témoignent. Je me souviens cette année-là avoir détesté le résultat – et non pas parce qu’il aurait été mal joué, ou plutôt sans conviction (c’était le sentiment de Zappa). Mais du temps ayant passé (34 ans, précisément), l’œuvre a récemment été rejouée, de manière impeccable, par le même ensemble, sous la direction de Matthias Pintscher. Du coup, je l’ai pas mal (ré)écouté, et fini par l’apprécier, et même lui découvrir un air de famille avec le corpus boulézien. La rencontre avait donc bel et bien eu lieu. The Perfect Stranger tient la route.

Économie Eskimo est le premier livre de Pacôme Thiellement que j’ai lu, en 2005. Jean-Christophe Menu nous avait fait nous rencontrer, avec l’idée que l’on puisse associer nos forces en vue de la réalisation d’une nouvelle revue, L’Éprouvette, et Pacôme m’avait offert ce livre au cours du chemin du retour. À cette époque, j’avais terriblement pris distance avec Zappa – qui avait pourtant, à la sortie d’Uncle Meat (au printemps 1969), occasionné un des plus grands chocs de mon adolescence – et je me demandais bien ce que j’allais pouvoir trouver dans cet ouvrage d’un « ultra-aficionado » du moustachu, dont la naissance en 1975 avait suivi l’achat de mon dernier disque de Frank Zappa (Apostrophe – où il est question de ce « rêve d’être un eskimo »). La réponse a été immédiate : un grand plaisir de lecture, la découverte d’un style ô combien singulier. Et si l’on ne peut que recommander à qui était passé à côté de cet essai inclassable l’acquisition de cette réédition, c’est bien parce que rien n’y a perdu en intensité, d’autant plus qu’un chapitre a été ajouté en 2017 – Passe le temps qui nous gomma : « Quelque part dans le désert, quelqu’un entend. Quelqu’un entend toujours. Même le cosmonaute perdu dans l’univers rencontre un extraterrestre quand il croit que tout est fichu. Même le cœur le plus esseulé croise un regard émerveillé et un sourire de grande patience. Même la personne qui s’éteint auprès de vous vous transmet l’éternité à travers son dernier souffle et dans celui-ci le courage de lutter pour demander une lumière plus intense et des couleurs plus spectaculaires dans cette prison de mort qu’est la vie. Nous sommes des âmes solitaires ; mais nous ne sommes pas seuls. »
Économie Eskimo ne conduit pas forcément à réécouter Zappa : plutôt à entrevoir des choses nouvelles à son sujet ; donc à creuser ce qui a été enfoui – ce qui peut s’avérer libérateur. Restons-en encore un peu au « cas Boulez » (au K B.). On sait que le nom du compositeur est écrit en toutes lettres sur la pochette de Freak Out, le premier (double) album des Mothers of Invention de FZ, sorti en 1966. D’autres noms « d’inspirateurs » marquaient l’importance pour Zappa des musiques « savantes » du vingtième siècle : des précurseurs (Ravel, Schoenberg, Bartok, Stravinsky, Webern, Varese, Ives, etc.), aux avant-gardistes en activité (Mauricio Kagel, Luigi Nono, Karlheinz Stockhausen). Zappa s’est toujours proclamé compositeur, et n’a cessé de le prouver. Pacôme Thiellement : « Boulez a joué zappa en 1984. Ce moment-là, ce n’est pas délirer que de penser que Zappa l’a attendu toute sa vie. Ce moment, Zappa a dû l’attendre comme la consécration de l’homme qu’il aurait rêvé être et comme celle de l’homme qu’il n’était pas. Ce moment, Zappa a dû le rêver comme la consécration de celui qu’il aurait presque pu être, le compositeur classique, de musique sérieuse, qu’il n’aurait jamais supporté physiquement de réellement devenir. Boulez a joué Zappa, et que s’est-il passé ? Zappa a été déçu. » Pacôme Thiellement note avec justesse que « Frank Zappa n’a jamais écrit de musique classique. Comme il n’a jamais fait du rock non plus, ce n’est pas grave ; c’est normal. Le jazz ? un tourbillon de nouilles chinoises dans lequel il se sera, lui aussi, plongé un moment, pour en pêcher quelques poissons difformes, aux écailles inimitables, à pleurer de joie. Frank Zappa n’a pas non plus fait de jazz rock, de fusion, de rock symphonique, d’opéra pop ou de hard progressif. […] Ce qu’a fait Zappa, c’est du forage. » Épatant (ce mot est d’une justesse sidérante) ! Je vous laisse découvrir la suite (« Il a patiemment, passionnément troué des musiques préexistantes [etc.] ») – Économie Eskimo valant, comme déjà noté, non seulement la lecture, mais la relecture, que l’on soit ou non un addict de son sujet : de « la musique de Zappa qui « a la valeur d’un rêve, c’est-à-dire aucune. Elle laisse une trace ? Seulement ça. Elle troue ce qui est plein, et prouve l’unité de la matière : c’est le dissolvant universel. »
À noter (rapidement), dans la même collection, la réédition de Playlist. Musique et sexualité d’Esteban Buch (excellent) ; et chez le même éditeur (MF), Parsifal à Venise du compositeur et chef d’orchestre Giuseppe Sinopoli, traduit de l’italien et longuement et savamment postfacé par Laurent Feneyrou, ce qui est gage de qualité (mais je ne saurais en parler étant, en bon « stravinskien » et (aussi) en bon « ligetien », assez peu amateur des opéras de Wagner, et en particulier de celui-ci ; je réserve pour plus tard – une fois débarrassé de mes réserves – une appréciation des qualités littéraires de ce livre plutôt intrigant qui fait entre autres le « récit d’une errance nocturne dans les rues de Venise).

Atmospherics de Jon Hassel, traduit par Maxime Bisson, aux Éditions Allia, est un petit livre superbement illustré et maquetté, se proposant de tisser, de manière chronologique, comme un « mix » de journal et commentaire discographique : une exploration par lui-même de l’univers de ce trompettiste et compositeur américain (1937-2021) que pour ma part, je ne connais que de manière lacunaire, appréciant en premier lieu l’aspect minimaliste de son exploration des frontières sonores où le souffle a un rôle primordial, où l’attention au timbre est au plus vif, où le silence n’est pas occulté en tant que matière à création. Écrivant ses lignes, j’écoute son superbe disque de reprises, Fascinoma, et y prend grand plaisir : « Sur ce disque, écrit le trompettiste, je me retrouve totalement dans un aspect de la musique à la fois fondamental et irréductible : la beauté du son. » Autrement dit : sa magie. Je me souviens d’avoir découvert le nom de Jon Hassel associé à celui du Pandit Prân Nath, et à ceux de La Monte Young et Terry Riley (il l’a été aussi à ceux de Stockhausen, dont il a été brièvement l’élève, et de Brian Eno – toujours cette pratique du grand écart qui n’interdit pas une authentique cohérence). Je continue ma lecture d’Atmosphérics : « Pendant deux ou trois ans [nous sommes dans les années 1970], je n’ai rien joué d’autre que le râga “Tilang”, en cherchant d’abord à fixer ces oscillations sur l’embouchure de ma trompette avant de les projeter dans l’instrument en soufflant de manière à me donner l’illusion de chanter du bout des lèvres, en essayant de ne pas jouer du clairon. […] Au même moment, mon vieux chien bien-aimé, pauvre bête, est mort à presque vingt ans. Pendant l’enregistrement [de son premier disque, Vernal Equinox, 1977], sous l’effet des champignons, je me revois très clairement lui parler, lui dire au revoir, dans le morceau “Blues Nile”, ainsi nommé en sa mémoire, car il avait vraiment l’allure d’un chien égyptien. Et parce que j’avais le blues. » Voilà qui donne le ton. Voilà qui nous enchante.
J’écoute maintenant un enregistrement plus tardif (2009). La musique est « planante », étirée en diable, l’harmonie et subtile et l’esprit de variation est clairement à l’œuvre. On pense que ça ne va pas s’arrêter – c’est cela qui est bien. Même si l’on peut être aux antipodes de cet « état d’esprit », il est possible, et même recommandé, de le partager, le temps d’oublier cette vieille affaire du temps mesuré (le fait qu’on est loin de cet « état », en temps ordinaire). Jon Hassel : « La vie […] est pleine d’abstractions – de choses que l’on ne peut ni voir, ni toucher ou goûter, mais auxquelles nous donnons collectivement le pouvoir de gouverner nos vies. Des lignes qui n’existent que sur le papier et dans nos têtes. » Un peu plus loin, une citation de Baudrillard, puis une évocation des Villes invisibles d’Italo Calvino, sous conduisent à adhérer encore davantage à Atmosphérics, livre dans lequel on peut picorer çà et là, tout en faisant quelques recherches sur internet, déployant une forme de plaisir dénué de toute prétention : manière agréable d’attendre la tombée de la nuit, en faisant montre d’un éclectisme partageable : « La musique est invisible. C’est une expérience intérieure. […] L’idée que je me fais du plaisir d’une écoute profonde implique de s’en remettre à un paysage intérieur qui relève de l’indicible, qui est kaléidoscopique, qui réfracte toutes les choses qui vous ont déjà fait vibrer… »
On en est arrivé, d’étape en étape, au plus loin du point de départ de cette chronique – à savoir le centenaire de la naissance de Pierre Boulez. C’est avec une autre personnalité née en 1925 (le 19 juillet précisément) et cette fois en vie que nous allons achever cette petite constellation de printemps : Jean-Pierre Faye, dont Gallimard réédite le Dictionnaire politique portatif de 1982 dans sa collection « folio essais » sous le titre Terreur, tolérance, violence – une édition revue et augmentée d’un avant-propos de l’auteur et d’une préface de Yannick Bosc et Emmanuel Faye.

« Ce livre est né de la tension entre trois termes : Terreur, Tolérance, Violence. La Révolution française est-elle un monstre ou un orage éblouissant, un orage de lumière ? Est-ce la “Terreur” ou est-ce la Déclaration des droits de l’homme ? Avoir des droits de l’homme discutés par une assemblée élue, c’est l’humanité qui ouvre les yeux, qui s’humanise, si l’on peut dire. À côté de cela, un coupe-tête est disposé sur la place publique en permanence » écrit Faye dans son nouvel Avant-propos. Quel paradoxe, quelle extravagance ! ajoute-t-il. Je me souviens, une fois encore, de la seconde moitié des années 1970 où j’ai participé aux activités du collectif Change que Jean-Pierre Faye avait initié après sa rupture avec Tel Quel ; et retrouve dans mes archives les sept premiers numéros des petits fascicules de huit pages format 13 X 18,5 cm qu’il avait titrés Lettre du Narrateur au Père Duchesne – pour que ça change (le premier date d’octobre 1977 ; le septième de mai-juin 1978 – il y en a peut-être eu d’autres ; il y eut surtout un volume intitulé Les grandes Journées du Père Duchesne, un des derniers volumes de la collection « Change », paru peu avant ce Dictionnaire portatif). La Révolution française était au centre des préoccupations de Faye, alors qu’il s’activait pour contribuer à l’arrivée de la gauche plurielle au pouvoir, allant jusqu’à passer des soirées chez Coluche (j’aimais alors en écouter le récit).
Il est clair qu’il convient de ce réjouir de cette reparution ; car cet essai, à couper le souffle (même si infiniment moins ample que Les langages totalitaires que l’on ferait bien de lire en ce moment) n’a pas pris la moindre ride. Citons encore la toute fin de l’avant-dernier chapitre : « Il s’agit maintenant, pour le dire de la tolérance, d’oser traverser tous les contre-dires. Et de laisser sur eux se projeter une lumière sans brûlure. Fût-ce à rebours de toutes les démarches. Décrite par Kafka, la lumière sur le visage ébloui qui recule. / Il est maintenant question de maintenir l’ouverture du regard dans un pareil éblouissement. » Espérons maintenant d’autres rééditions, ou remises à disposition, non seulement d’essais de ce grand penseur, inventeur d’une « troisième critique » (celle de « la raison narrative »), mais aussi de livres de poésie (Couleurs pliées, Verres, et tant d’autres) et de l’œuvre romanesque (en particulier le cycle L’Hexagramme), à l’occasion de cette année du « centenaire d’un auteur », exact contemporain de son ami Gilles Deleuze, ou de Pierre Boulez, avec qui il aura cohabité un temps dans la collection « Tel Quel » au Seuil…
P.S. Arrêt sur enfance de Manuela Draeger en cours de lecture : fiction d’une étonnante puissance, à la mesure de son apparente simplicité – les « chapitres » ne sont pas numérotés, mais (intuition vérifiée) il y en a bien entendu quarante-neuf. À découvrir de toute urgence (à suivre)
Pierre Boulez et Pierre Souvtchinsky, Cher Pierre…, Éditions de la Philharmonie de Paris / Contrechamps Éditions, mars 2025, 584 pages, 28€
Pierre Boulez et Henri Pousseur, Correspondance Écrits inédits entretiens, Contrechamps Éditions, mars 2025, mars 2025, 560 pages, 28€
Pierre Boulez, Catalogue de l’œuvre, Éditions de la Philharmonie de Paris, mars 2025, 396 pages, 45€
Pacôme Thiellement, Économie Eskimo (troisième édition), éditions MF, mars 2025, 256 pages, 12€
Jon Hassel, Atmospherics, avril 2025, Éditions Allia, 128 pages, 12€
Jean-Pierre Faye, Terreur, tolérance, violence, Éditions Gallimard « folio essais », mars 2025, 336 pages, 9,50€