Seham Boutata : Le maknine, métaphore d’un peuple

Seham Boutata, La mélancolie du maknine (bandeau de couverture © éditions du Seuil)

« Ô joli chardonneret aux ailes jaunes
Aux joues rouges aux yeux noirs » Mohamed El Badji

Dans sa préface au récit de Seham Boutata, La mélancolie du maknine, la chanteuse Souad Massi retrace l’histoire de cet oiseau en lien étroit avec l’histoire de l’Algérie et souligne que Seham Boutata introduit « la saga millénaire de cet oiseau du ciel ». Elle « nous fait vivre l’envol de tout un peuple, amoureux des oiseaux, qui a décidé de fracasser pour de bon toutes les cages qui enserraient sa liberté, et qui crie aujourd’hui haut et fort, avec le Hirak, la liberté d’être enfin libre ».

Parler de l’Algérie en enquêtant sur la passion pour un oiseau est peu banal… Productrice de documentaires sur France Culture et d’autres chaînes (Mon passé composé d’AlgérieIslam sur le divanLe chant du chardonneretAlger rouge et Panthères noiresL’élégance du chardonneret),  Seham Boutata a passé la ligne qui sépare le documentaire du récit littéraire en offrant au lecteur cette « mélancolie » du maknine : ainsi les Algériens appellent-ils le chardonneret. Prenant appui sur son enquête et composant son récit d’une manière assez différente de celles de ses émissions radiodiffusées, l’autrice, en cherchant la présence du maknine, retrouve des souvenirs d’enfance et une histoire à la dimension d’un pays. Le rythme narratif qu’elle adopte est original et séduisant. Dans les neuf parties qu’elle égrène, elle suit le même canevas : un titre depuis un mot-clef,  puis un dessin d’Elis Wilk esquissant un motif autour du chardonneret, deux vers de la chanson sur le maknine « Ya Maknine Ezzine » (ô joli chardonneret) dans la version chantée par Mohamed El Badji et donnée en fin de récit en arabe et en français ; vient ensuite un souvenir d’enfance en italiques ; et enfin le déroulement de l’enquête, les informations engrangées et les personnes rencontrées sous la forme de séquences romanesques nous faisant découvrir des Algériens en France et en Algérie.

« Maknine mélancolie » : la première incursion reprend le titre général. Selon la définition usuelle du mot, la mélancolie serait « un état de tristesse accompagné de rêverie »… En écho, le souvenir d’enfance : Seham Boutata a 6 ans, elle est à Collo dans la famille de son père et elle entend au réveil chanter l’oiseau encagé de son cousin… « Il veille sur lui comme sur un trésor, ne laissant jamais personne s’en approcher ni même le toucher ». Vient ensuite le récit du déclenchement de son enquête : quand a commencé la guerre en Syrie en 2011 (Seham Boutata a un père algérien et une mère syrienne), elle regarde les reportages à la télé, constatant que les images qu’on a d’un pays sont en inadéquation avec celles qu’on nous montre alors. Un télescopage se fait entre la Syrie en guerre et l’Algérie en guerre, pays où, auparavant, les séjours se succédaient d’été en été. Depuis les années noires, il n’y a plus eu d’été en Algérie et, désormais, il n’y aura plus de séjour en Syrie. Lorsqu’elle revient en Algérie dix ans plus tard, Seham Boutata a 20 ans, toute l’atmosphère a changé. Avec ses cousins, elle s’adonne à la chasse aux oiseaux : « ce n’est que plus tard que j’ai réalisé que l’oiseau que nous convoitions était un véritable emblème en Algérie ».

Elle ne visite la ville d’Alger qu’en 2013 et est happée par sa beauté : « partout où j’allais je ressentais une présence familière (…) un gazouillis fluide et répété, des « sti-gue-litt » incessants me poursuivaient » ; elle observe aussi des cages suspendues partout. Alors ses souvenirs d’enfance entrent en résonance avec le présent de l’Algérie : « son chant répétait un air lointain, une comptine d’enfance qui allait réparer une identité algérienne longtemps oubliée ». Seham Boutata fait sienne la fascination des Algériens pour le maknine. Les huit autres parties familiarisent le lecteur avec « la confrérie » : Seham Boutata évoque la présence du chardonneret en Europe puis ses rencontres avec les propriétaires de l’oiseau : ils forment ce qu’elle nomme une confrérie. Auparavant, avant d’aller à Alger, elle est passée par Marseille où elle a rencontré des amoureux inconditionnels de l’oiseau, : ce sont « Mille et un chants ». L’histoire du chardonneret se poursuit et elle cite une toile célèbre de la Renaissance : le chardonneret n’est pas qu’une affaire algérienne !

La quatrième halte est intitulée « La cage dorée ». Le dessin, cette fois, crée un parallélisme avec la valise de l’exilé. Seham Boutata poursuit le récit de ses rencontres à Alger et de ce qu’elle a puisé dans le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants. Elle y a appris que, selon sa provenance géographique, le chardonneret a un chant différent. La cinquième halte met le doigt sur l’exclusivité masculine dans la possession du chardonneret. Ici aussi le dessin est suggestif pusqu’il esquisse un visage de femme, une cigarette au doigt au bout de laquelle le chardonneret s’estompe en fumée. Les vers de la chanson choisis sont un clin d’œil appuyé à la condition des femmes :

« Cela fait un bail et des années
Que tu es enfermé dans une cage »

Seham Boutata a rencontré Ilham, une femme passionnée de l’oiseau, alors que « la confrérie des chardonnerets est un monde de mecs » : le chardonneret a besoin de sortir, les femmes ne sortent pas donc elles n’élèvent pas de chardonneret, CQFD. Ilham ajoute : « Ma théorie c’est que les hommes algériens, quand ils aiment bien les petites choses fragiles, ils aiment bien les foutre en cage »… Puis elle nuance ses propos en suggérant que cette passion masculine traduit la pudeur extrême dans l’expression du sentiment amoureux. La sixième halte s’intitule « le passeur » : le dessin cette fois montre la cage ouverte et l’oiseau aux ailes déployées. La chanson : « Quand tu chantes tu te souviens/des jours où tu étais libre ». Seham Boutata raconte son expédition à Tipaza (écrit à l’algérienne et non « Tipasa ») avec Nassima. J’ai craint, je dois le dire, qu’apparaisse une fois de plus le fantôme de Camus, ne connaissant pas de textes français ou algériens qui y résistent comme s’ils lui emboîtaient le pas… « Retour à Tipasa », « Je pris à nouveau la route de Tipasa » (1959).  Seham prend la route de Tipaza et c’est une toute autre visite sur treize pages pour dire la beauté du site, ses ruines, l’arbre gravé par un artiste d’aujourd’hui et son… maknine… libéré de l’aîné encombrant ! C’est aussi lors de cette halte qu’elle revient sur son nom et se réapproprie son patronyme… encore une histoire d’oiseau !

Les trois derniers chapitres vont graduellement aller de la tristesse à la joie. « Aux larmes, etc. » poursuit dans sa lente réappropriation de sa part algérienne. Elle atteint son Graal quand elle découvre l’échoppe d’Ali, « une véritable encyclopédie musicale », rue Bab-Azoun. Il lui apprend beaucoup de l’histoire du maknine, lui fait écouter la chanson et lui raconte la belle histoire de Mohamed El Badji. Le huitième chapitre enchaîne sur le récit qu’il fait de la décennie noire sous le titre « Les signes noirs ». Mais le texte rebondit en finale dans son neuvième chapitre, « Un air de révolution » : « Personne ne sait d’où surgit ton chant ». S. Boutata raconte ses souvenirs de février 2019 à Alger avec le début du Hirak, ses peurs mêlant des cauchemars et de l’espoir.

La mélancolie du maknine est donc le premier récit de Seham Boutata. Toutefois ses nombreux documentaires éclairent sur sa manière d’approcher et de traiter un sujet. Nous nous attardons sur un seul d’entre eux : l’enquête à Alger pour la série « L’islam sur le divan » en mars 2017 (qui peut toujours s’écouter en replay). Le titre choisi est : « Alger, du trauma au déni : à quand la décolonisation de l’esprit ? » Interrogeant la compatibilité de l’islam et de la psychanalyse, comme elle l’a fait pour Téhéran et Beyrouth, Seham Boutata dégage trois grandes orientations pour une réponse complexe concernant la réalité algérienne : le souvenir vivant (mais auprès de qui ?) de Frantz Fanon, la prégnance profonde de la guerre et l’extérieur masculin. Elle fait intervenir différentes interlocutrices et interlocuteurs. Alice Cherki, fidèle à la pertinence de ses analyses, rappelle que d’une des constantes en Algérie est le silence : « ne pas parler des choses fait qu’elles n’existent pas ». Or, comme la finalité de la psychanalyse est d’acquérir une liberté de sujet, cela ne peut que coincer. Car, en face de cet objectif, se dresse un pouvoir qui veut des sujets passifs. La seconde constante en rapport avec ce silence est « la non-inscription de la temporalité ». Il y a une incapacité à faire trace ; on vit intensément le présent mais on ne s’inscrit pas dans une temporalité. À la suite de ces remarques, la psychanalyste, Faïka Medjhed, évoque l’importance de Fanon et de ce qu’il a affirmé : le colonialisme a pour but de « briser les systèmes de référence » du colonisé. D’où non la mort mais une agonie lente de la culture autochtone. La psychanalyste remarque que les horreurs des années 90 n’ont pas été traduites en mots. « Un cauchemar qui va passer ». « On essayait d’épargner ce qui nous rattachait à la vie ». Or la cure psychanalytique oblige à s’approprier son histoire dans l’histoire du pays. Alice Cherki rappelle alors une des affirmations de Fanon : « La culture encapsulée, végétative, depuis la domination étrangère, est revalorisée. Elle n’est pas repensée, reprise, dynamisée de l’intérieur. Elle est clamée. Et cette revalorisation d’emblée, non structurée, verbale, recouvre des attitudes paradoxales ». En parallèle à cette affirmation, on peut relire l’analyse de Fanon dans « Racisme et culture », son intervention au Ier Congrès des Écrivains et Artistes noirs à Paris, en septembre 1956.

Il est très difficile, en Algérie, de faire face à la maladie psychique : « la maladie n’est pas subjectivée ; elle est attribuée à l’autre ». Une partie de l’enquête de Seham Boutata fait sa place aux talebs et à leurs « traitements » ; elle raconte aussi sa visite au mausolée de Sidi Anderrahmane, le Saint protecteur d’Alger. Elle laisse entendre une sorte de collaboration entre thérapie traditionnelle et thérapie moderne. La consultation en psychiatrie n’est plus tabou ; mais la psychothérapie de longue durée a du mal à s’adapter dans la société algérienne. Le maknine, une thérapie ? En lien avec notre rencontre au Salon du livre de Fuveau en septembre 2021, j’ai posé quelques questions à Seham Boutat et souhaité en savoir plus sur  les réalisations radiophoniques qui ont précédé la sortie du roman, comprendre comment elle est passée d’un documentaire à un récit.

Seham Boutata © Emmanuelle Marchadour / éditions du Seuil

Ton livre est sorti en pleine pandémie en mars 2020 et il en a sans doute pâti. Peux-tu, d’abord, nous dire comment il a pu faire son chemin depuis mars 2020 ?

Il est sorti, comme tu le soulignes, quelques jours avant le premier confinement, en mars 2020. Heureusement les journalistes l’avaient reçu en SP (service presse). J’ai été très agréablement surprise de lire leurs nombreux papiers enthousiastes pendant notre réclusion forcée (du Canard enchaîné au Figaro littéraire en passant par Libération). En revanche toutes les rencontres et événements littéraires, auxquels je devais assister, ont été annulés les uns après les autres. Le Salon du livre de Fuveau, en septembre dernier, était le premier auquel je participais. Difficile de savoir comment il a été reçu par mes lecteurs, parce qu’à part avec ceux de mon entourage, je n’ai pas eu l’occasion d’en discuter. Toutefois, je sais qu’il a eu un écho favorable de l’autre côté de la Méditerranée. Des internautes tunisiens et algériens, qui m’ont trouvé sur les réseaux sociaux, me l’ont réclamé… La demande existe mais il n’est pas encore diffusé dans ces pays.

Sachant que tu es de père algérien et de mère syrienne, j’ai été étonnée, par exemple pour les émissions de « l’Islam sur le divan », qu’on te présente uniquement comme syrienne. Et lors d’un débat à Fuveau, tu t’es expliquée à ce sujet : peux-tu reprendre cette préférence que tu as eue un certain temps pour une part de ton origine plutôt que l’autre ?

Pour le coup ce n’est pas de mon fait. J’ai été aussi surprise que toi qu’on me présente uniquement comme syrienne. J’ai pensé « ça ne va pas plaire à mon père cette affaire ». Heureusement, il n’a pas relevé. Aujourd’hui je suis à tout à fait à l’aise avec mes différentes origines. Ce qui n’a pas toujours été le cas, je te l’accorde. Je me souviens de mon premier jour de classe, en CP, comme d’un traumatisme. L’institutrice m’avait interrogé sur mes origines. J’avais menti. Ou plus exactement, j’avais omis une partie de la vérité. Consciente déjà à 6 ans des crispations que l’Algérie provoquait dans les esprits, j’avais répondu que j’étais Syrienne. Un pays qui ne suscitait pas les mêmes tensions et que d’ailleurs peu de gens connaissaient. Longtemps j’ai utilisé cette identité pour ne pas avoir à sentir un regard accusateur, méprisant ou condescendant.

Il me semble que la Syrie n’est pas très présente dans tes documentaires et, bien entendu, dans le premier roman publié, est-ce que je me trompe ?

La Syrie est présente en filigrane dans mon livre, mais il est vrai que je ne lui ai pas encore consacré de documentaire. Je pense que j’ai besoin de digérer ce qu’il se passe actuellement dans ce pays pour en parler. La vision qu’on en a ici est polarisée et réduite à la guerre qui s’y déroule depuis 2011. Elle ne correspond pas à la connaissance intime que j’en ai. Toute ma famille du côté maternel y vit. Je leur rends régulièrement visite depuis ma naissance. J’y suis, intrinsèquement, viscéralement très attachée.

En 2005, à 27 ans, tu soutiens un DEA en Histoire contemporaine à l’EHESS où tu t’intéresses à l’écrivain britannique George Borrow et à l’intérêt qu’il a porté aux Gitans. Tu l’intitules « Histoire d’un mythe » : de quel mythe s’agit-il ? Et as-tu pensé à un moment donné à une carrière universitaire de chercheuse ?

J’y ai pensé deux secondes et demi… mais je n’étais pas assez brillante. J’ai toutefois gardé le goût pour les investigations dans mes documentaires. Ma formation d’historienne m’a appris à mener des enquêtes, à problématiser mes sujets, à savoir où et comment chercher les informations… George Borrow est un homme étonnant, un polyglotte exceptionnel. D’origine britannique, il vendait la bible pour voyager et parlait couramment des langues rares comme le mandchou ou le calo, langue gitane. Il reste de nombreuses parts d’ombres sur ses années passées en Espagne auprès des Gitans. Les mythes sont au service de l’histoire quand celle-ci est défaillante. On ne sait pas si ce qu’il a écrit est vrai ou inventé. Comme personne avant lui ne s’était intéressé à cette communauté, le mystère reste total.

L’été 2012, c’est ton premier documentaire, je pense, sous ce titre tellement parlant : « mon passé composé d’Algérie ». Que peux-tu nous dire de cette première expérience ? Et sous ce titre parles-tu seulement des personnes interrogées ou déjà un peu de toi ?

Dans ce premier documentaire sonore, je voulais interroger une famille installée en France depuis trois générations. Voir ce qui se transmettait et se perdait au fil du temps. Je voulais également faire réagir une psychologue (déjà) et une sociologue. J’ai été surprise, émue et triste de ce que j’y ai découvert ; les fillettes de 5 et 8 ans, la dernière génération, avaient la chance d’avoir un grand-père algérien avec qui elles pouvaient dialoguer puisqu’il parlait français et habitait la même ville. Mais quand je les ai interrogées à son sujet, elles étaient complètement ignorantes de son histoire et connaissaient bien mieux l’histoire de leur grand-père maternel, breton et installé en Bretagne. Cette histoire d’exil et de silence est au cœur de mes problématiques. Des silences déchirants qui hurlent les souffrances indicibles. Ces fillettes, tout comme moi, sont les réceptacles de ces silences. J’ai besoin de comprendre ce que ces silences nous racontent.

En mars 2017, tu diffuses un sujet lourd sous le titre « L’islam sur le divan ». Bien sûr, c’est la 3e émission sur Alger qui m’intéresse plus… Comment t’es venue l’idée ? Combien de temps met-on à monter cela ? Comment l’ensemble a-t-il été reçu ?

Comme je l’explique en introduction du premier épisode de cette série, je suis née à Paris d’un père algérien et d’une mère syrienne. Ils sont tous deux de confession musulmane mais non pratiquants. A Paris, consulter un psy est aussi fréquent que d’avoir sa carte d’abonnement pour une salle de sport. Je ne comprenais pas cet engouement pour les psys et je me suis alors interrogée sur mon désintérêt. Était-il réel ou culturel ? Au retour de mon premier voyage à Alger où j’avais rencontré et fréquenté une psychanalyste, Faika Medjahed, je trouve sur mon bureau à la radio le livre de Gohar Homayounpour intitulé Une psychanalyste à Téhéran. C’est le déclic. Le lendemain je commençais une analyse et je me lançais sur ce passionnant sujet. J’ai voyagé trois mois à Téhéran, Beyrouth et Alger. Une immersion d’un mois dans chacune des capitales était nécessaire pour m’en imprégner. Le montage s’est fait dans la foulée. Je dirai qu’en dehors des recherches effectuées en amont, j’ai mis 6 mois pour réaliser ce projet.

Alors ce qui est drôle dans cette aventure c’est que lorsque j’ai présenté mon projet à la radio, il a d’abord été refusé sous prétexte qu’on ne voyait pas l’utilité d’un tel sujet et qu’un projet presque similaire venait d’être accepté. Le projet en question concernait le féminisme dans le monde arabe ! Peu après je répondais à un appel à projet radiophonique que j’ai remporté. ça m’a conforté dans l’idée que je devais le faire. Après la diffusion de la série, j’ai reçu de très nombreuses réactions positives, aussi bien des auditeurs/rices que des médias et des professionnels du milieu psychanalytique. À Beyrouth, ma série documentaire est même diffusée dans des cours universitaires en psychologie.

Comment as-tu perçu plus spécifiquement ton séjour à Alger concernant ce sujet ?

Ce sujet m’a appris à mettre des mots/maux sur la société algérienne. À l’inverse de Beyrouth ou de Téhéran, il n’existe pas de société psychanalytique à Alger. Les psychanalystes y sont peu nombreux et ils ne se connaissent pas entre eux. Les patients sont rares. J’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des personnes qui acceptaient de répondre à mes questions, que ce soient des intellectuels, des universitaires, des professionnels du champ de la psychanalyse, ou de simples quidams. La parole, comme véhicule d’une pensée intime est censurée en Algérie.

Sur le divan tout s’imbrique : l’histoire, le social, la culture, le politique… contrairement à Téhéran ou Beyrouth, Alger ne connaît pas son histoire. Son rapport à celle-ci est fissuré, elle est faite de traumatismes, qu’elle fait commencer à la colonisation française et se terminer à la décennie noire. L’histoire de Téhéran ou de Beyrouth couvre des milliers d’années depuis des civilisations antiques (Perse et Phénicie). Les sociétés intellectuelles et artistiques dans ces pays sont également très représentées. A Alger cette société a été atomisée pendant les années de cendre, période qui n’est d’ailleurs pas encore assimilée par les analysés.

Au bout de ton expérience, peux-tu nous dire si, de ton point de vue et après avoir interrogé beaucoup de personnes, l’islam et la psychanalyse sont « compatibles » ?

Le fait que la psychanalyse est née dans un contexte européen et occidental pose question. Mais je répondrai que oui évidemment l’islam et la psychanalyse sont compatibles puisqu’elle est présente dans des républiques islamiques comme l’Iran. La psychanalyse est compatible avec toutes les religions, mais son implantation dépend du niveau d’adhésion des personnes au système religieux. Toute religion extrémiste est un obstacle à la recherche de soi. A mon sens, Alger est encore trop enfermée dans ses traditions et entravée par l’intégrisme religieux pour que la psychanalyse s’y implante véritablement.

En Thérapie © Les films du poisson / Arte

As-tu vu la série En thérapie ? Qu’en penses-tu par rapport à la manière dont tu as traité le sujet ? 

Oui comme des millions de Français j’ai été captivée par la série pendant le confinement. Après ça reste une fiction qui comporte beaucoup de clichés… Selon moi, elle a surtout eu le mérite de nous occuper pendant cette période étrange que nous avons traversée. Mais ce qui m’a surtout interloquée c’est le passage où le personnage d’Adel, le flic d’origine algérienne (joué par Reda Kateb) évoque le chardonneret. Je pense que ce n’est pas un hasard et que les scénaristes ont recoupé mes documentaires. Dépassés par leur succès ils ont certainement oublié de me remercier.

En 2017 toujours et en 2018 est venu le temps du chardonneret… Il m’a semblé que les émissions étaient assez différentes de ce que tu as retenu ensuite pour le récit qui n’arrive à publication qu’en 2020. Qu’as-tu mis d’emblée de côté ? Qu’as-tu ajouté ?

Il ne s’agissait pas de faire un copier/coller de mes documentaires même si évidemment ils m’ont beaucoup inspirée. Tout comme le volet algérien de l’Islam sur le divan. Un ami auquel je faisais remarquer que le chardonneret représentait pour moi une allégorie de l’Algérien, m’avait alors renvoyé la question : « Et toi as-tu l’impression d’être libre ou toi aussi tu es enfermée dans une cage ? » ça m’a troublée, déstabilisée et finalement beaucoup aidée à nourrir mon propre récit.

Comment s’est donc fait le passage du documentaire au récit ?

Quand mon éditeur m’a proposé d’écrire ce livre il m’a laissé six mois pour le faire. Je me suis dit qu’il était fou, j’étais complètement paniquée. Mais finalement il avait raison j’avais déjà tout le matériel. J’ai fait le choix d’écrire à la première personne pour affirmer mon point de vue en tant qu’enfant d’immigrés et asseoir ma légitimité. Quelque part, l’écriture de ce livre est une forme de psychanalyse.

Penses-tu poursuivre sur la voie de la littérature ?

Je fais de la radio. Mon écriture est avant tout sonore. L’écriture littéraire, qui ne m’est pas coutumière, n’a pas été facile, ni sans douleurs. Toutefois je dirais qu’elle est comparable à la course à pied que j’ai repris depuis peu. Ce n’est jamais agréable sur le moment, on se demande pourquoi on s’inflige une telle souffrance. Mais les endorphines produites par cet effort procurent un sentiment de bien-être. Le plaisir ressenti, après l’écriture de mon premier livre, a produit le même effet, en plus exaltant. Je n’exclus donc pas de réemprunter cette voie !

Seham Boutata, La mélancolie du maknine, éditions du Seuil, mars 2020, 208 p., 17 € 50