Aust est un livre qui peut se lire comme une sorte d’histoire du langage. Une histoire qui, quoique n’étant pas chronologique, a bien un commencement et une fin ou, en tout cas, des perspectives finales.
Dans cette histoire, le langage ne tire pas son origine, comme on se l’imagine souvent, de gestes ou d’onomatopées, c’est-à-dire de signes qui ressemblent à ce qu’ils désignent, et dont la matérialité (visuelle ou sonore) semble nous inviter d’elle-même à nous tourner vers les parties du monde qu’ils signifient. Le langage émerge au contraire sous la figure de ce qu’il y a de moins motivé et, donc, de plus arbitraire, de plus conventionnel en lui, à savoir, l’alphabet : le système de symboles grâce auquel nous pouvons lire et écrire. Contrairement aux gestes et aux onomatopées, il n’y a en effet rien de commun, pas la moindre ressemblance, entre les lettres et ce qu’elles permettront ensuite, en s’agglomérant, de signifier.

Le livre s’ouvre donc sur les mots suivants : « Alphabet. Il y a / l’alphabet ». Mais pourquoi commencer par là alors que, à l’échelle de l’histoire de l’humanité aussi bien qu’à l’échelle de l’histoire individuelle, le système d’écriture alphabétique vient après, bien après, le langage parlé ? La réponse la plus intuitive est la suivante : l’alphabet n’est rien d’autre qu’un ensemble de lettres, et la lettre est, pour ce qui concerne l’écrit, l’unité langagière la plus petite, la plus minimale, celle qui rend possibles toutes les unités d’ordre supérieur : on ne peut pas remonter en-deçà. Pour écrire un texte, une phrase, un mot, il faut toujours commencer par écrire une lettre. C’est donc des lettres que naissent les mots, puis les phrases, puis les textes qui pourront alors, chacun à leur manière, manifester l’étrange pouvoir qui est le leur. Car c’est bien du pouvoir que peut exercer sur nous le langage dont il est principalement question dans Aust.
Ainsi, lorsqu’on observe le mouvement d’ensemble de l’histoire qui nous est proposée, on ne peut qu’être interpellé par une sorte de mystère oublié, d’énigme incompréhensible qui se cache au cœur même du langage et de la vie langagière et que ce livre révèle avec une force étonnante. Comment est-il possible, comment se fait-il que ces petits dessins tracés que sont les lettres, qui ne veulent rien dire en eux-mêmes, qui ne sont que des traits, des formes matérielles inertes, en viennent à avoir sur nous une telle emprise ? Autrement dit, comment le sens, qui n’est rien moins que la forme spécifique de la vie humaine, qui, de manière plus ou moins contraignante, l’informe et la détermine tout entière, comment, donc, le sens peut-il émerger de si peu ? C’est pour que cette question puisse se manifester dans tout ce qu’elle a d’inquiétant, d’étrange et même de vertigineux, que cette histoire-là nous est donnée à lire dans cet ordre-là. Car on réalise alors que cette grande puissance langagière qui s’impose à nous et organise nos existences n’est en vérité fondée sur rien, ou en tout cas sur rien d’autre que ces petits tracés qui en eux-mêmes ne disent rien, ne signifient rien, ne sont rien. C’est d’ailleurs sur un constat de ce type que le livre se termine : « Rien, / leur langage n’est rien / qu’un échafaud 1 / échaffau / dage autour / de rien ».
Mais retraçons, en suivant donc son ordre propre, les différentes étapes de ce parcours, de cette histoire. La première partie du livre (« lem ouch ») est composée de plusieurs poèmes et du récit en prose de deux expériences qui peuvent être décrites comme des expériences de radicale étrangeté à l’égard du langage. Émilien Chesnot raconte comment, au cours d’une soirée, il a entendu pendant quelques instants des paroles prononcées en français sans pouvoir ni accéder à leurs sens, ni même reconnaître les mots qui les composent (« Je vois les mouvements de leurs lèvres, j’entends des mots s’y former, mais je n’en reconnais pas l’allure, ni n’en comprends le sens »). Au cours de la seconde expérience, c’est cette fois le rapport à l’écrit qui est perturbé. L’auteur explique que, pendant une année entière, il ne parvient plus à lire, en tout cas au sens ordinaire du terme. Il ne peut plus déchiffrer les inscriptions qui remplissent les pages des livres. Cette impossibilité se manifeste de la façon suivante : « se sont progressivement substitués aux lettres des signes noirs, totalement opaques, sortes de dessins dont la forme ne m’évoquait aucun son ni aucun sens ». Ces signes « seuls », « flottant à la surface de pages désertiques et inhospitalières » finissent alors par être comme dotés « d’une vie propre ». « S’animant, se déplaçant, faisant fluer les lignes, j’ai commencé à voir des mouches ».
Ces deux expériences, qui sont la manifestation d’un rapport « raté » au langage et à son fonctionnement habituel, pourraient être et ont de fait été interprétées comme pathologiques. Mais comme c’est toujours le cas avec les expériences les plus inhabituelles, celles au cours desquelles « ça ne marche pas », elles contiennent un moment, un noyau de vérité, dont l’auteur tient à rendre compte. Ce que ces expériences d’une perte momentanée du sens révèlent, c’est la dimension originairement et essentiellement matérielle ou sensible du langage, sous sa forme orale aussi bien qu’écrite. Or, avoir affaire au langage sous son aspect purement matériel et donc insensé, nu, silencieux, cela est tout à la fois inquiétant, pénible, douloureux et libérateur. Ce sentiment de liberté est alors lui-même révélateur, par contraste, de la manière dont, habituellement (lorsque « ça marche »), le sens (d’un mot, d’un énoncé, d’un texte ou d’une parole) fonctionne en s’imposant à nous. Mais s’il semble s’imposer de lui-même, presque naturellement, automatiquement, il s’agit là, comme le montre la partie centrale du livre (« à l’état civil »), d’une illusion. Car on peut en vérité retracer les mécanismes réels, concrets, par lesquels le sens nous est imposé de façon plus ou moins violente par divers types d’autorités extérieures (on pense d’abord aux parents qui nous apprennent à « bien » parler, puis à l’appareil scolaire, aux institutions, aux lois, et d’une façon générale à tout ce qui concourt à fixer les normes langagières).
Quelque part, on aurait presque envie d’inverser les assignations du normal et du pathologique (et le livre tout entier, en un sens, nous y invite) pour dire : cela n’a rien d’étrange en vérité d’avoir affaire à la matérialité du langage. Sous sa forme écrite aussi bien que parlée, le langage n’est rien d’autre que de la matière (des sons perceptibles par l’ouïe, des formes perceptibles par la vue). Ce qui est bien plus étrange, c’est justement que la plupart du temps nous n’y ayons pas affaire, que cette matière langagière, nous n’y prêtions plus guère attention, tout occupés que nous sommes à aller directement à son sens en sautant par-dessus elle. Nous oublions continuellement, chaque fois que nous parlons et que nous lisons, ce fait élémentaire : l’ordre du sens serait inaccessible, inexistant sans cette matière sensible par laquelle tout commence. C’est bien ce que le poème qui ouvre « lem ouch » semble nous dire, en commençant par l’alphabet, par les lettres et en énonçant finalement que « Le sens d’un mot est le sens de ce dont il est / l’ordre – le fruit ». Le mot n’a de sens qu’en vertu des lettres dont il est composé, il est un résultat (le résultat d’un agencement de ces matières que sont les symboles de l’alphabet), et non un commencement, comme on le croit souvent.

C’est donc finalement avec cette origine oubliée du langage que ce livre cherche à renouer, en remontant au moment où, « avant le cérémonial de l’apprentissage » du langage, des « monstres » se trouvaient « assis à notre oreil/le ». Mais ce n’est bien sûr pas parce que cette origine est oubliée qu’elle a disparu. C’est la raison pour laquelle dans « lem ouch », puis dans l’appendice qui y a été ajouté, Émilien Chesnot se livre à une réflexion sur la mémoire. Peut-on en effet avoir le souvenir d’un temps où nous vivions encore à l’extérieur du langage (sans le parler, sans le comprendre) sachant que la possibilité même du souvenir est arrimée au fait de disposer du langage qui, seul, permet d’accrocher, de fixer dans la mémoire les expériences vécues ? La dimension paradoxale de ces « souvenirs » d’avant le langage est sans doute ce qui fait que cette mémoire ne peut être réactivée que par des expériences vécues (plutôt que par des moyens intellectuels et rationnels), qu’il s’agisse des deux expériences décrites dans « lem ouch » ou de certaines expériences de lecture et d’écriture. Car c’est bien quelque chose de cet ordre (ce qu’était le langage avant qu’on le comprenne, avant qu’on y entre vraiment et donc qu’on soit sous son emprise) qu’Émilien Chesnot semble rechercher dans sa pratique de l’écriture, et en particulier de l’écriture poétique.
La partie centrale du livre, « à l’état civil », témoigne quant à elle d’usages langagiers qui sont précisément aux antipodes de cette recherche. Comme l’annonce le dernier poème de la section précédente, il va désormais s’agir de rendre compte d’une écriture « morte », dans une langue qui « veut nous ravir. Elle veut / ravir nos états. ». Cette langue, qui fonctionne principalement au moyen de l’écrit, est donc celle de l’état civil, institution au sein de laquelle l’auteur a travaillé pendant 4 ans. La fréquentation de ce service public l’autorise alors à décrire et à analyser, avec une minutie et une précision qui n’est que rarement atteinte dans les ouvrages en apparence plus théoriques qui se consacrent à la critique du langage, le fonctionnement particulier de cette langue notamment au travers des différents types d’effets qu’elle produit. On retrouve dans cette partie un parcours qui ressemble à celui que suit le livre tout entier.
En effet, l’auteur commence par une analyse de ces mots spécifiques que sont les noms propres, sans lesquels l’état civil ne pourrait pas accomplir les tâches qui sont les siennes. Or, les noms propres, comme les lettres, se caractérisent notamment par le fait qu’ils ne signifient rien. L’imposition d’un nom est alors décrite comme une violence première, originelle que le langage exerce sur nous : non seulement nous ne choisissons pas notre nom (il nous est imposé de l’extérieur par nos parents, puis enregistré de façon quasi-définitive par l’état civil) mais, en outre, il s’agit du seul type de mot de la langue qui ne réfère qu’à une et une seule entité du monde et qui a par conséquent une rigidité que ne possèdent pas ou ne devraient pas posséder les autres mots du langage : « […] un nom propre n’ayant qu’une fonction, celle de désigner et d’identifier un être unique, il ne peut guère changer de forme. Il serait comme mort ».
Mais cette violence originelle ne se contente pas d’avoir eu lieu dans un passé lointain, elle se répète et se rejoue à chaque fois que nous sommes sommés de décliner notre identité, de dire notre nom. Dans une scène très frappante, l’auteur décrit ainsi ce qui se produit lorsqu’une autorité « nous oblige à donner notre nom ». Même si ce n’est pas précisé, on pense à une scène d’interpellation policière ou encore, si on remonte un peu plus loin, à des souvenirs d’écoliers, lorsque le maître ou la maîtresse nous invitait à nous présenter devant la classe. À lire ce passage, on se rappelle alors combien il est vrai que l’exigence de dire son propre nom s’accompagne d’un malaise, d’une sensation désagréable ou dérangeante dont il est cependant difficile de comprendre les ressorts. C’est l’une des grandes vertus de cette analyse des noms propres que de nous permettre d’y voir plus clair dans l’origine de ce malaise. Comme l’explique l’auteur dans cette scène, devoir donner son nom nous donne l’impression « de nous mettre à nu » « comme si, donnant notre nom, nous révélions un secret ou nous dépossédions d’un bien que, nous le sentons, nous ne devrions pas livrer ». Car c’est alors comme si nous étions forcés d’adhérer à cette imposition première, de la reprendre à notre compte, et finalement de s’en faire le sujet : « Par le don forcé de notre nom, l’autorité obtient notre paralysie, et qu’on se voie dans cet état sans rien pouvoir y faire – que l’on se voie dans cet état, pour qu’en face de nous, elle se donne l’illusion qu’on y acquiesce ».
On voit ici se dégager un diagnostic sur notre rapport au langage qui traverse l’ensemble du livre : le diagnostic selon lequel le langage nous aliène. Le concept d’aliénation doit ici être entendu en un sens précis : au sens d’une dépossession de ce qui nous est le plus propre (notre nom, et plus généralement notre langage, nos paroles), qui s’autonomise jusqu’à se retourner contre nous (pour nous contraindre, nous dominer). Et surtout au sens où nous n’avons pas d’autre choix que d’être en partie responsables de cette dépossession, d’y contribuer par le simple fait que nous jouons le jeu du langage, autrement dit par le simple fait que nous parlons, utilisons les mots et expressions disponibles, suivons les règles langagières établies ou nous identifions nous-mêmes aux yeux des autres avec notre nom.

À partir de l’analyse de cette violence première (le nom) qui conditionne toutes les autres, l’auteur s’attache à décrire comment fonctionne le service dans lequel il a travaillé (le service « évènements de vie »). L’activité principale de ce service est de produire (par écrit) des « actes » et de leur ajouter des « mentions » qui permettent à la fois d’enregistrer et de rendre effectif, dans l’ordre du droit, les « évènements » tels que les naissances, les mariages, les décès. C’est alors le langage spécifique de l’administration et plus généralement de la loi, du système juridique, qui devient l’objet de la réflexion. Or, ce langage possède étrangement des caractéristiques similaires à celles des noms propres qui en constituent donc à la fois la condition de possibilité et le modèle.
Pour être efficace, pour pouvoir exercer son pouvoir performatif (celui d’octroyer des droits tout en organisant, en normant et donc en contrôlant l’exercice de ces droits et, partant, la façon dont vivent les individus), ce langage doit être parfaitement clair, sans ambiguïté et réitérable à l’infini. Il doit ainsi, comme le nom propre, ne renvoyer à rien d’autre que ce qu’il dit. C’est la raison pour laquelle il est comme « mort » : le registre de l’état civil est décrit comme un « cimetière des noms » un « royaume d’ombre » « où tout semble frappé de stupeur, le temps ne passe pas, il est mort ou s’est absenté, remplacé par l’éternité d’un langage omnipotent… Et rien ne parait pouvoir en émaner de vivant ». Ce langage est à la fois très général – il doit pouvoir s’appliquer à toutes les situations – et très contraignant – enregistrer un mariage revient à énoncer comment il convient de mener sa vie lorsqu’on est marié. Mais cette contrainte ne s’exerce qu’à la condition que l’écriture qui la met en œuvre suive des règles et mobilise une langue qui est elle-même parfaitement normée. « Ces formules sont, sur le plan du langage, d’une compacité extrême. Tout s’y tient, rien n’y est superflu, et le moindre changement de terme peut impliquer un renversement complet des situations qu’elles sont censées créer et entériner ». Enfin, ce langage a le pouvoir, comme le nom propre, de nous déposséder de notre propre vie : « ces écritures enserrent a priori tout événement, toute singularité ; à chaque cas correspond son acte, sa mention, sa variation dans l’écriture de la mention ».
Il convient de préciser une chose. Si le fait d’analyser les effets coercitifs et contraignants du langage n’a en soi rien d’original, la manière dont est menée cette analyse dans Aust l’est absolument, et ce à plusieurs titres. D’un point de vue formel d’abord, on ne peut que remarquer la grande diversité des formes à travers lesquelles Émilien Chesnot aborde son sujet : les poèmes alternent avec la prose et, dans la prose elle-même se succèdent des morceaux de récits biographiques, des réflexions d’ordre historique ou philosophique, des analyses grammaticales, des petites scènes inventées (comme celle de l’interpellation) ou des expériences de pensées. Cette joyeuse multiplicité enrichit et densifie considérablement les perspectives, les idées, les sensations qu’occasionne la lecture. Sur le plan du contenu cette fois (et cela est évidemment renforcé par la pluralité formelle), l’une des caractéristiques remarquables du livre est qu’il ne cède jamais à la tentation de reprendre à son compte les dualismes massifs et rigides qui structurent pour une grand part notre langue (et qu’Émilien Chesnot critique d’ailleurs explicitement à plusieurs reprises). On aurait pu s’attendre à ce que le livre soit organisé autour d’une opposition entre la parole orale, libre et vivante et la parole écrite (celle en particulier de l’état civil), morte et figée. Mais on y lit alors la description d’une interaction, analysée avec un degré de précision et de profondeur presque déconcertant, où l’on s’aperçoit qu’une simple question posée de vive voix peut être, selon la manière dont elle est formulée, porteuse d’une volonté de contrôle et de domination, d’un désir d’humilier ou de déposséder l’autre de sa capacité à répondre comme il l’entend. On aurait pu s’attendre, à l’inverse, à une valorisation de l’écriture solitaire par opposition avec l’interaction ou le dialogue, toujours susceptibles de mettre en jeu des rapports de pouvoir. Mais la discussion apparaît aussi comme un espace possible de désidentification ou de libération : c’est le cas par exemple, lorsque l’auteur rapporte dans « lem ouch » que c’est grâce à une discussion avec le poète Luc Bénazet qu’il a pris conscience qu’il n’y avait pas « à guérir » des épisodes troublants vécus et racontés dans ce texte. En somme, ce que le langage peut nous faire, c’est encore le langage qui peut le défaire : il n’y a en cette matière pas d’extériorité absolue et donc pas de dualismes qui tiennent.
Reprenons le fil de la lecture. À l’issue des analyses que nous propose « à l’état civil » et dont on n’a pu rendre compte ici que de quelques exemples, on comprend que l’écriture au sens fort peut être pensée par contraste avec l’usage qu’en fait l’état civil. Si l’écriture de l’état civil est « arrêtée » « dans une sorte de platitude rectiligne », « tout entière contenue dans ce qu’elle fait, et dit constater », l’écriture véritable ou ce que devrait être l’écriture (même s’il n’y a rien de contraignant dans ce devoir-être) prend quant à elle « secrètement, la charge des impensés de notre position par rapports à ses objets » : « Or la différence entre ce que nous voulons – ou croyons vouloir – dire et ce que notre écriture trace dans le texte est source de vie ; dans cette différence-là, se trame un portrait du fait d’expression, de ce que c’est que d’user d’une langue – et donc d’être humain. »
Ce qui est dit ici, et la manière dont ce qui est dit ici s’incarne concrètement dans les poèmes qui jalonnent le livre et l’achèvent (dans la dernière partie intitulée « Aust ») pourrait alors être résumé de la façon suivante. On pense habituellement que la rigidité du langage et les contraintes qu’il fait peser sur nous se manifestent principalement dans le fait que le vécu, l’expérience est toujours en excès par rapport à ce qu’on peut en dire ou en écrire. C’est l’idée que le langage n’épuise pas la vie. Les réflexions qu’on trouve dans la partie centrale du livre suggèrent bien cela, puisqu’elles montrent en somme combien les « évènements de vie » tels qu’ils sont consignés dans les registres de l’état civil sont pauvres, réducteurs par rapport à la façon dont ils existent réellement, sont réellement vécus. Mais la force du livre est qu’il dit finalement bien plus et même, en un sens, le contraire de cela. Car, en vérité, on comprend qu’un langage qui parviendrait à dire exactement ce qu’il veut dire, un langage par lequel on aboutirait à une adéquation parfaite entre ce qui est écrit et ce à quoi ce qui est écrit renvoie n’aurait rien de désirable, ne constituerait en aucun cas un idéal à atteindre. Et un tel langage, de toutes les façons, existe déjà : c’est le langage sans vie, sans mouvement du droit et des institutions qui le portent.
C’est donc presque l’inverse du constat que l’on vient de faire qu’Aust érige en perspective heureuse pour toute entreprise d’écriture. Celle d’un excès non pas de la vie sur le langage, mais du langage (de l’écriture en particulier) sur la vie. C’est dans l’écriture elle-même (parfois aussi dans la parole) qu’il y a de l’excès par rapport à ce que l’on expérimente ou, en tout cas, par rapport à ce que l’on sait qu’on expérimente. Sans cela, bien sûr, nous n’écririons pas, il n’y aurait rien à apprendre, à découvrir. Mais pour que cette magie opère, il faut pouvoir, de façon plus ou moins franche, plus ou moins radicale, détacher les lettres, les mots, les phrases du rôle qui leur a été attribué, des règles qui les régissent et qui nous ont été imposées.

C’est bien un tel excès qui se manifeste dans le récit de « lem ouch » alors même qu’on y voit les phrases écrites cesser de nous faire sortir d’elles pour aller vers leur sens. Car les lettres, en ne formant plus de mots, en ne nous conduisant plus vers cet autre monde qu’est le monde de la signification, peuvent se mettre à vivre une seconde vie plus immanente et plus sensible (moins « intellectuelle »). Elles s’animent littéralement sous la forme de mouches parfaitement vivantes et indisciplinées, qui s’évertuent à sortir du cadre qui leur avait été assigné. C’est une semblable opération qu’on peut identifier dans la forme qu’ont les poèmes de Aust. Ils ressemblent en effet étonnamment à des actes de l’état civil, séparés en deux parties, dont l’une (à droite) évoque le corps d’un acte et l’autre (à gauche) les mentions qui peuvent y être ajoutées en marge. Mais ici, la marge est plus dense que le corps du texte, et elle n’est pas sans effet sur lui. Au contraire, on a l’impression que les quelques phrases « bien formées » du corps du texte émergent ou sortent des lettres, des mots, des formulations chaotiques qui se trouvent à leurs marges, à la manière dont tout sens émerge de la matière, tout mot d’un agglomérat de sons ou de lettres qui ne sont rien de plus, encore une fois, qu’une certaine configuration de la matière.
Ce livre me semble mériter, à plus d’un titre, d’être lu. Il est d’une richesse et d’une densité qui paraissent emprunter leur caractère inépuisable au langage lui-même. On ne peut donc que saluer le travail de publication et d’édition mené par Luc Bénazet d’abord et par Éric Pesty ensuite qui a permis de faire exister et de donner au livre d’Émilien Chesnot la forme, très aboutie, qui est la sienne aujourd’hui. Car si, comme le dit d’une façon très simple et très belle l’un des poèmes de « lem ouch », « les / mots so / nt nos y / s yeux », ceux qui composent ce livre réussissent à nous faire voir dans le langage bien plus que ce que nous pouvions y voir jusqu’alors.
Émilien Chesnot, Aust, Éric Pesty Éditeur, juin 2026, 160 p., 22 €