Elle aime la solitude, cheffe des éléphant*es / soutient le monde, qu’elle porte sur ses têtes
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Voilà qui décrirait bien Léa Boisset, comme son premier livre. Dans le petit monde de la jeune et moins jeune poésie contemporaine française, son activité est connue : en tant qu’éditrice de la revue Mouche avec Clémentine Saucier, elle a déjà réuni de nombreuses voix et personnalités, en accordant liberté d’écriture (difficile d’identifier précisément un style Mouche) et direction artistique ferme (ceux qui ont publié un jour pour la revue Mouche savent que les textes ne paraissent que rarement sans refonte, coupes et reformulations discutées avec les éditrices).

Dans ta zone de lenteur répond au même principe, et ce dès l’exergue : les citations des Palimpsestes de Genette et de La Cité de paroles de Stéphane Bouquet, présentent le poème à la fois comme un texte dont l’existence est liée à d’autres textes qui le composent sans qu’il ne s’identifie à eux, et comme un espace intermédiaire entre des corps, des êtres qui aimeraient librement. Comme dans une revue, ces êtres aimant*es / aimé*es et ces œuvres dont le poème s’inspire (et présente, c’est assez rare pour le souligner, dès l’ouverture, dans une longue dédicace de 33 noms) ne se connaissent peut-être pas toustes et n’ont parfois en commun que celle qui les a aimé*es : iels ne sont réuni*es que dans sa conscience, sa mémoire, sa chair et son imagination, ici poétiquement transcrites.
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une vie, plusieurs plantes — certaines ont développé des adaptations pour capter l’eau des bouches
leurs feuilles étroitement imbriquées forment un réceptacle
si bien conçu qu’il peut accueillir plusieurs organismes différents
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Cette transcription, d’amours littéraires et d’amours « queer & multiples » (dédicace de l’autrice) où les genres et les espèces s’indistinguent, est composée dans une belle écriture inclusive. Cela ne désigne évidemment pas qu’une spécificité typographique : l’inclusivité constitue un principe éthique et esthétique : sous les petits ricochets des étoiles médiantes à la surface, des parenthèses, des tirets et des crochets, autres modes de l’inclusion typographique, il y a des réseaux profonds où tout et toustes se relient, et où plonge la poétesse pour écrire : faune et flore subaquatique, terrestre, aérienne, mouvements et paroles érotiques, connaissances littéraires et scientifiques, traductions et réécritures. Le livre serait en premier lieu conçu comme un fond marin, scintillant de formes, de couleurs et de courants différent*es, dont l’unité ne vit que par la diversité qui l’anime et le parcourt.
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Après tout les algues sont ancêtres de tous les végétaux {de tous, de n’importe quoi}
on les trouve aussi sur le sable, la terre
ce qu’il y aurait de beau à être avalé*es par les marais
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tous ces réseaux se tissent néanmoins sur une toile de fond principale, mentionnée d’ailleurs à la fin comme point de départ de l’écriture : le Mahabharata. Cette œuvre immense (plus de 80.000 strophes), l’un des livres fondateurs de l’hindouisme, innerve tout le texte : le nom de Nanda qui ouvre le livre, l’univers sous-marin de la première partie, les pages consacrées à des rois et reines… certains préceptes moraux semblent eux aussi directement empruntés à l’épopée sanskrite, et d’autres vers se comprennent mieux à la lumière d’un épisode précis : « et si un*e autre la prenait ? / sur le chemin / Iel serait changé*e en un serpent qui le mord » provient ainsi directement de l’épisode du talisman magique dans le livre du Sakuntala, où une amulette transforme en serpent quiconque la touche sans en être le propriétaire légitime. Le poème hindoue est présent partout.
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Il faut savoir lire les rapides et passer entre les bonnes roches
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Cette toile de fond est également visuelle : l’une des beautés de ce livre tient à ses illustrations qui s’inspirent elles aussi des traditions sanskrites. Ces dessins aux couleurs éclatantes et aux formes onctueuses, qui font parfois songer à Georgia O’Keeffe, ont la même fonction esthétique que l’illustration dans la littérature sanskrite, les dessins amplifiant le rasa du texte, sa saveur émotionnelle et charnelle, son énergie lyrique et passionnelle : que ce soit dans le baiser fondu et solaire en pleine page qui précède le premier poème, ou dans l’exubérant bandeau figurant, derrière la langue pointue de la couverture, un anulingus entouré d’une jambe en suspension, de têtes de serpents et d’une plante carnivore, le dessin excède sensuellement le poème qu’il jouxte : il y a là de quoi jouir et réjouir. À noter que cet excès de sensualité s’accorde très bien à l’écriture de Léa Boisset, la couverture annonçait la couleur : cette langue qui sort en surimpression d’une bouche peinte bleue et vous accueille pointue comme une langue de démone provoque autant qu’elle aguiche : elle pourrait s’allonger pour enrôler et ramener à soi, elle pourrait aussi darder. Langue guère différente de celle avec laquelle la poétesse écrit : si son dessin est souvent élégant et vif, ses contours sonores suaves, elle peut s’étirer jusqu’à des pointes plus violentes ; paradoxe d’une langue qui, en quelque sorte, aurait du mordant. Et le lecteur de tendre le cou avec l’oreille.
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elle dit, les requaines n’attaquent pas, elles mordent
{en toute neutralité}
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Sur cette toile comme dans le texte, quand bien même les images nous sautent merveilleusement aux yeux, on n’y voit pas toujours clair. Fidèle en un sens à la confusion propre aux amours libres, ainsi qu’à la symbolique toujours en partie mystérieuse des récits sacrés, le livre plonge souvent ses lecteurices dans un trouble référentiel : métaphores, cut up ou allusions indirectes, on sent que les images et les épisodes que l’on découvre tantôt jaillissent d’un fond intime, plus ou moins conscient, tantôt se cristallisent autour d’une découverte scientifique, de références érudites ou d’un souvenir anecdotique qui ne seraient partagé*es qu’avec le*la destinataire premier*es du poème et quelques happy few. Elles sont alors comme les poissons, nombreux à flotter sur les premières illustrations, que l’on rencontre quand on fait de la plongée : ils sont beaux, ils attirent, mais dès qu’on s’en approche avec la curiosité ravie de l’amateur de couleur et de vie, souvent ils échappent et s’éloignent, semblent perdus pour nous dans les fonds dont ils ont brièvement surgi.
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objets énigmatiques, qui dansent
dont les astrophysiciens tentent de comprendre la genèse
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C’est l’une des beautés du livre : pour le comprendre, pour mieux voir ou sentir ce qui défile sous ses yeux, en lecteurices nous sommes conduit*es à constamment nous adapter aux changements de profondeurs et de strates du récit, nous devons ajuster les distances que le livre module ou creuse à plaisir, sans que nous ne réussissions toujours à les tenir : distances géologiques (« on peut aller jusqu’à 30 nœuds marins, c’est énorme ») et distances chronologiques (« et sa bouche, en activité depuis +3000 ans ») ; distances typographiques, avec de nombreux écarts au début et à l’intérieur des vers ; distances sémantiques, le langage technique ou scientifique contemporain flirtant avec des énoncés mystiques ou un vocabulaire poétique traditionnel (« meutes de drones dans les abysses », « possibles quantiques : la rivière remontant la montagne ») ; ou encore distances concrètes, comblées ou prises, vécues et racontées (rapprochements érotiques, fuites, chasses, ascensions…) ; enfin, les inspirations littéraires tout comme les nombreux réseaux métaphoriques du livre ne seraient-ils pas une manière de tenir ou de mettre littérairement à distance les données personnelles qui sont l’une des origines du livre, pour mieux leur conférer une portée presque mythique ? Tout le livre fonctionne en tout cas par éloignements et resserrements, coupes et juxtapositions, il suscite des transports qui donnent au lecteur le sentiment d’être en constant déplacement, tantôt balloté, tantôt guidé par une voix qui, le sourire aux lèvres, lui parlerait tout en cachant où elle le mène, dans les méandres de ses amours et de ses lectures plurielles. Dans ta zone de lenteur est un livre de divagations.

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quelle est la route où s’engage
cet arc tendu est préparé dans une nouvelle direction
les montagnes
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Ce phénomène paradoxal d’une autrice qui nous ferait parcourir des distances étonnantes tout en nous laissant nous y égarer, on pourrait le voir concentré dans le petit pronom « tu » (« ce petit personnage qui s’agite », aurait dit Stéphane Bouquet) : maintenu tout le long du livre, il pourrait nous faire sentir comme exclu*e du poème (ce texte est décidément adressé à un*e autre que moi) mais pourtant il nous y rive et nous y implique : la deuxième personne du singulier laisse toujours la possibilité ouverte que le texte soit aussi adressé à cellui qui le lit. Le poème, même quand il va trop vite, nous rattrape toujours par le bras, in extremis.
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N’aie pas peur, systématiquement
les grands fonds sont cartographiés
pourtant, on y découvre des milliers de montagnes et de vallées
inattendues
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Au fur et à mesure de l’avancée dans le texte, une question apparaît : où se trouve la zone de lenteur dans toutes ces distances que l’on parcourt et ces espaces-temps que l’on traverse ? Un titre n’a pas qu’un sens, il n’exprime pas un seul rapport au texte : il peut indiquer un genre, donner un thème, présenter un programme, il peut aussi figurer un désir. Si le titre de ce livre est un bon titre, c’est qu’il fait tout cela à la fois : il peut suggérer le genre de la poésie érotique, qui se déploierait ici sur un tempo tantrique, au rythme duquel l’union spirituelle et physique avec le*la partenaire serait poétiquement convertie en union avec l’univers-même ; il peut aussi évoquer celui de la méditation, dont le poème en prose est une forme privilégiée (on dira qu’ici ce sont des vers libres plutôt que de la prose, mais d’un point de vue musical, cela semble revenir au même : Diane Burlot, la chanteuse qui a interprété le texte dans un beau duo avec l’autrice lors du lancement, nous partageait les difficultés qu’elles avaient eues à composer une harmonie et une mélodie à partir d’un « texte écrit en prose »). Pour autant, ce qu’écrit Léa Boisset ne semble pas particulièrement évoluer dans une zone de lenteur : l’enchaînement des amours, comme des histoires de Mille et une nuits à chaque page recommencées et dont on ne sait si ce sont toujours les mêmes personnages qui y figurent, mais aussi formellement les coupes abruptes, les asyndètes, les abréviations mêmes, qui sont toutes des procédés d’accélération, donnent au livre un rythme et une vitesse tout autres que celleux annoncé*es par le titre. C’est que ce dernier, bien que présent dès la première page par convention d’édition, est moins un point de départ que l’objet du désir, l’horizon ou la destination du livre : la formule n’apparaîtra qu’à la dernière page. Entre-temps, la voix est sortie de l’eau : d’abord sirène des profondeurs dont le chant envoûtant ne résonne jamais sans menace des fonds d’une mer occulte ou protectrice, le livre la ramène à la terre et aussitôt au danger — s’y multiplient jeux de pouvoir, combats, pièges et fatigues, jalousies —, avant d’esquisser, zarathoustra des amours libres, une ascension finale en montagne, dans des hauteurs sans plus de traque et des « conditions claires », jusqu’à atteindre enfin la dite « zone de lenteur », zone fragile et fine plutôt que vaste, « une crête étroite, utopique et entre deux versants », où l’amour aurait enfin trouvé un équilibre — pris pied.
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prisonnier*es du cercle polaire
dépose tes pieds royaux dans la neige — je veux
créer un parcours initiatique
& devenir ta chamane
À cette altitude il ne peut plus être question de tête, de cœur
seulement de pieds.
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Il ne faudrait pas, en résumant ainsi le voyage que propose le livre, le présenter comme évident, allant de soi. Au contraire, au cours du périple, les interrogations se multiplient. Elles constituent, à chaque fois que le lecteur les rencontre, d’autres petites zones de lenteur intermédiaires : toutes suivies (sans exception) d’un blanc typographiques (fin de vers, fin de strophe ou fin de poème souvent), elles ouvrent « un blanc de distance » où l’amour et ses questions se posent moins dans la précipitation ou dans l’excitation des corps que dans l’espace possible d’une réflexion commune, encore irrésolue.
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si tu est un*e, redoublé*e par l’autre :
la vie est creuse / iels vivent est plein
il faut que je t’interroge un peu
quel arbre peut soutenir tant de lianes ?
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Suspens dans les divagations.
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dans quelle région des vents nous trouvons-nous ?
Léa Boisset, Dans ta zone de lenteur, éditions les Murmurations, septembre 2026, 54 pages, 23 €. Illustrations : Koloina Rabemananjara.