« J’étais loin de me douter » – Benoît Jacques, le grand entretien

© Benoît Jacques

Little Did I Know est le titre du nouvel ouvrage de Benoît Jacques, publié au Tripode : son premier véritable « monstre », ne serait-ce que par son ampleur (même si quelques autres l’ont précédé) – les moyens mis en œuvre (nombre de pages, format, cahiers cousus, quadrichromie) étant aussi époustouflants que la matière mise à nu par ce « journal de bord », volontiers « intime », d’un auteur révéré à juste titre par plus d’un(e).

Mais de quoi s’agit-il ? « Aux côtés du capitaine Ça et du Commodore Jean-Jacques Trousseau (ou Surmoi), embarquez dans un voyage délirant pour retrouver leur Moi. Vous croiserez Lucy l’australopithèque, Victor Hugo ou même un éléphant qui parle… De personnages improbables en changements de décor intempestifs, d’épisodes à l’absurdité stratosphérique en passages d’une surprenante profondeur, nous voilà projetés dans la fabuleuse aventure de l’œuvre en train de se faire. /  / Écrit et dessiné sur près de dix ans, Little Did I Know est le journal de bord dans lequel le créateur, parti à la recherche de lui-même, a consigné ses doutes, ses désirs, ses fantasmes et ses instants d’épiphanie comme autant de virages et d’escales sur la route de la création. » Ajoutons qu’entre 2008 (« crise de la cinquantaine » – l’auteur étant né à Bruxelles en 1958) et 2017, l’année où il « remonte la pente » après être passé par « un divorce après trente-trois ans de vie commune, une nouvelle vie avec une nouvelle compagne qui décède à son tour en 2013, et un cancer de la prostate » dont il se tire plutôt bien, Benoît Jacques pense « avoir touché le fond ». Mais heureusement, une psychanalyse, qui semble avoir porté ses fruits, et un rapport soutenu aux outils de l’écriture, l’ont conduit à élaborer ce projet qui porte un titre anglais (souvenir de ses années d’apprentissage à Londres), et « prolonge la pratique de création expérimentée dans L : celle d’une œuvre qui se construit sans plan ni esquisse préalable, sans filet. C’est aussi une introspection durant laquelle la main qui dessine et écrit cherche à saisir le flot de pensées désordonnées qui surgit, à propos de la vie, de la création, du désir ou même de Dieu. »

Bref : un authentique chef d’œuvre, au sens au moins artisanal (mais pas seulement), qui nous a incité à entreprendre un second « grand entretien » avec son auteur, Benoît Jacques – le premier, Réduire la voilure, mais garder le cap, ayant été publié le 20 avril 2020, en pleine pandémie. Little Did I Know est un livre aussi drôle qu’épuisant, au meilleur sens du terme : il épuise nombre de possibilités d’échanges qui ne peuvent qu’enrichir qui le traverse, à condition bien entendu de déployer ses sens en tous sens. Je vous laisse à l’écoute de Benoît Jacques, en espérant que cette conversation vous encouragera à acquérir cette somme étonnante qui devrait générer une adhésion d’autant plus forte en ces temps de manque. Un remède. Et plus simplement une occasion de frayer en bonne compagnie.

Tu as toujours été d’une grande productivité depuis tes débuts en tant qu’auteur / éditeur en 1989. On ne compte plus les livres que tu as publiés chez Benoît Jacques Books, sans oublier ceux que tu as proposés à d’autres éditeurs, qui, comme on va le voir, sont loin d’être négligeables, tous composés en principe d’un agencement de textes et de dessins, suivant des formes plus ou moins (et plutôt plus que moins) originales – la figuration narrative étant loin chez toi de se limiter à la bande dessinée ou au livre illustré. Et d’un ouvrage à l’autre, le rapport entre l’écrit et l’image change. Tu peux aussi bien envisager que l’un des deux modes d’expression domine (mais plus rarement le texte, même si c’est arrivé avec les quatre volumes de La Légende de Pioung Fou) ; ou que les deux soient à égalité ; ou encore que l’un (en principe le verbe) s’efface totalement au profit de l’autre (le dessin), comme dans certains livres dits  « muets » (ne faisant pas usage de mots, en dehors du titre) comme Le Jardin du trait, ou L (titre étonnant : une simple lettre en majuscule, aux effets polysémiques), où tu as caviardé après coup les phrases écrites sur ses premières planches, les rendant illisibles, de manière à « noyer l’encombrant flot de paroles sous un déluge de traits. »

On va partir de là – pour deux raisons. Tout d’abord parce que ce livre, L, paru en 2010 à L’Association, a été ton tout premier « carnet de bord de crise » en 2007-2009, suite à une séparation douloureuse. Ensuite parce que nos échanges porteront principalement sur Little Did I Know (Du peu que je savais), cette fois au Tripode, qui se trouve être ton deuxième « carnet de bord de crise », lui écrit et dessiné sur un temps nettement plus long – entre le 24 novembre 2017 et le 26 septembre 2025, soit quasiment huit ans – et proposant un nombre plus considérable de planches : 365 – tiens donc – au lieu de 220 planches (env.) pour L. Ce qui nous offre une exceptionnelle densité de textes et dialogues : un déluge de mots s’accordant cette fois au plus près à ce nouveau déluge de traits. Pourrais-tu nous raconter, d’une part comment a surgi en toi la nécessité impérieuse de t’y atteler, et d’autre part, le processus de réalisation de ces deux livres si différents, tout en étant d’une certaine manière les volets d’un diptyque (je ne sais s’il faut rêver que tu aboutisse dans quelques années à un triptyque, car cela supposerait une nouvelle crise…)

Je vais commencer par parler du processus de réalisation, parce que c’est le plus simple (je dis ça et aussitôt je me demande si c’est vrai, mais, bon). Ce qui est sûr, c’est que la grande leçon de L, par-delà l’affaire de la crise, aura été pour moi le lâcher prise que représentait la tenue d’un journal dessiné, sans savoir, d’une feuille gribouillée à la suivante, ce qui allait sortir de l’encrier, de la plume, de ma tête. C’était d’ailleurs au départ un document privé, relevant plutôt de l’exutoire d’un mal-être et nullement destiné à être publié. Il a fallu que j’ose le montrer à Jean-Christophe Menu, à l’époque éditeur en chef à l’Association, et qu’il me persuade de l’intérêt d’en faire un livre (ma reconnaissance lui est éternelle) pour que L sorte dans le monde. Sortie en partie ratée en raison de problèmes internes au sein de la maison d’édition, ce qui, avec une ironie toute réjouissante, correspondait pleinement à ce que ce livre tentait d’exprimer : un état de crise.

Pour comprendre l’importance que revêt cette notion du lâcher prise, je suis obligé de dire deux mots de ma formation et des années passées à gagner ma croûte avec du dessin de presse. J’ai abandonné des études de communication graphique après deux ans, pour m’exporter à Londres où j’ai débuté ma vie professionnelle. J’y ai vécu douze ans. Devenu père de famille relativement jeune, il a fallu assurer. À l’époque (les années ’80), les très nombreux supports de presse anglosaxons offraient autant d’opportunités de travail pour un jeune illustrateur.

Le dessin de presse, tel que je l’ai pratiqué et surtout dans mes débuts, avait ceci de particulier que, lorsqu’une rédaction passait commande pour une illustration, le feu vert pour le dessin final était obtenu après la présentation d’une esquisse.

Cette façon de faire, si elle permet au jeune illustrateur de fourbir ses armes et développer son « style », devient vite un carcan duquel il est difficile de s’extraire. On constate rapidement que, dans le crayonné préliminaire, il y a une recherche du dessin parfait, un dessin qui se vide de sa substance au fil de ses « améliorations ». Bien loin de faire la preuve d’une quelconque maîtrise, cette méthode finit plutôt par exprimer l’insécurité du dessinateur.

J’étais déjà passé par diverses petites portes pour me dégager de cette rigidité héritée du dessin de presse. Disons que L fût une porte à double battants puisqu’elle m’a permis, en sus, de lâcher prise avec mon obsession de l’auto-édition.

Le processus de réalisation de Little Did I Know est en tous points semblable mais poussé un chouia plus avant (un gros chouia). Il y a du texte, de la couleur, et un nombre de pages plus conséquent. Comme pour L, Little Did I Know a été fabriqué en marge du reste de mes travaux. Et comme pour L, bien que le document n’eût pas dans mon esprit vocation à être publié, les choses ont basculé il y a deux ans lorsque je l’ai fait découvrir à Frédéric Martin, le fondateur des éditions du Tripode.

La présence du texte a d’ailleurs posé des problèmes plus délicats à résoudre. Il y a eu d’une part la question de la lisibilité de mon écriture manuscrite. J’ai eu à réécrire plus lisiblement presque l’intégralité des textes. Après relecture, j’ai également apporté quelques rares corrections au texte lui-même. La part quelque peu dévoyée de la spontanéité du document original est infime.

Je vais essayer de répondre maintenant à la première partie de ta question, celle qui portait sur le besoin impérieux (ou non) de me jeter dans l’élaboration de ce « deuxième » journal. Peut-être touche-t-on ici à la nature la plus mystérieuse, la plus bizarre, la plus inexplicable de tout besoin de création. C’est, d’une certaine manière, ce que Little Did I Know essaye d’élucider sans toutefois y parvenir véritablement. Qu’est-ce qui nous pousse à faire ? Qu’est-ce qui nous empêche de faire ?

J’ai, dans le contexte de ma crise de la cinquantaine, entamé une psychanalyse, chose que je pensais réservée aux « gens à problèmes ». Cette analyse m’a occupé une décennie. J’y ai mis fin (provisoirement ?) en 2017, lorsqu’on m’a diagnostiqué un cancer de la prostate. Cette embrouille de santé aurait-elle mis le feu aux poudres ? Elle apparaît en tous cas en dessins et en toutes lettres dès les premières pages du journal.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Après avoir dit ça, s’agit-il pour autant d’un deuxième carnet de bord « de crise » ? Je ne le pense pas, à moins d’une crise de delirium tremens (mais je ne suis pas alcoolique et les trois cent soixante-cinq pages de Little Did I Know peuvent difficilement être considérées comme un délire très mince). Il y a cet évènement du diagnostic, certes, mais il me semble que cela passe ensuite très vite vers quelque chose de plus gai, aux antipodes de la crise.

En tous cas, je ne vois pas Little Did I Know comme le deuxième volet de ce qui était exploré dans L. Je dis ça parce L a déjà eu droit à sa contrepartie avec Vivre (un poème pour), petit livre qui se voulait l’antidote à la noirceur de L, portrait d’une compagne malheureusement décédée quelque temps après sa publication.

Je vois plutôt Little Did I Know comme une énième manifestation de la plus évidente de mes névroses. Celle du type qui veut toujours tout faire tout seul. Y compris sa propre psychanalyse. Dans le livre, Jean-Jacques Trousseau (de clefs), le philosophe de pacotille, porte le même prénom que mon psychanalyste. Bon. Mais surtout, lorsque Jean-Louis Jacques, mon père, est décédé (en 2016, un an avant que je ne reprenne du service avec ce journal dessiné), ma mère m’a appris que, jeune homme, il avait rajouté le « Louis » à son prénom, agacé par les camarades de classe qui ne cessaient de l’appeler Jean-Jacques Rousseau. Le prénom que lui avaient donné ses parents était Jean. Jean tout court (un titre formidable pour un conte, non ?).

Il y a donc une étrange superposition de personnages, entre Jean Jacques le père (à la mémoire duquel le livre est dédié) et Jean-Jacques le psychanalyste. Tout cela est quand même fort drôle pour qui s’intéresse à la notion de transfert. Ce genre d’histoire évoque pour moi l’idée de la bobine de fil (un mot bien proche dans sa graphie du mot fils, j’en ai deux, auxquels le livre est dédié également ainsi qu’à ma mère, qui m’a appris à coudre à la machine). Il suffit de tirer sur le petit bout (bout de ficelle, selle de cheval…) qui dépasse pour voir ce qui se déroule. Ce fil, plus ou moins tendu et qui peut se rompre à tout moment, est la fragile colonne vertébrale qui sous-tend Little Did I Know. Une fois qu’on s’est mis à dérouler le fil, le plus difficile est de s’arrêter. C’est peut-être ce qui donne cette impression de nécessité impérieuse.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Little Did I Know et L sont des bandes dessinées, certes peu conformistes, sans gouttière, ni gaufrier, où les solutions de continuité, même si elles défient les conventions du genre, fonctionnent comme en écho de ce qu’on entendait jadis par « roman-feuilleton ». Il me semble que tu t’exprimes aujourd’hui plus aisément qu’avant via cette forme dont tu t’es longtemps défiée, et que tu as parfois même moquée, non sans nostalgie, et avec respect. Retour aux sources ? Résultat d’une double exploration de ton inconscient et de tes souvenirs intimes ? Je n’oublie pas que tu es Belge, de plus d’une génération biberonnée aux chefs d’œuvre du genre…

Ah ! C’est terrible parce que toute mon ambivalence semble se concentrer précisément sur ce point : l’ambigüité de ma relation à la bande dessinée, un art qui me fascine autant qu’il m’agace. Et peut-être en va-t-il de ma relation avec tous les arts ? Mais, je dois mettre mon orgueil à distance deux minutes pour répondre.

Dans les premières pages du journal, un personnage dit, peut-être par provocation, qu’il ne s’agit pas de bande dessinée. Comme ce sont tout de même des pages grillagées, faites de cases avec des gens qui disent des choses dans des bulles, ça tente à démontrer qu’il y a quelque chose que le journalintimiste (journaliste qui tient un journal intime) n’assume pas complètement.

Mais tout va bien parce que le journalintimiste, lui, s’en fiche royalement. Il fait ce qu’il veut puisque c’est son journal. Son journal intime à lui tout seul qu’a priori il ne montrera à personne. Il peut, sinon dire des conneries, ne pas se préoccuper de « bien faire », de « bien écrire », de « bien dessiner », etc. La formule est peut-être à retenir, surtout si elle donne le sentiment d’une expression plus fluide et moins sarcastique. Elle aura été, en tous cas, gage de grande liberté durant l’élaboration de ces pages.

Parmi les nombreuses références convoquées, il y a celles qui témoignent de ce que tu nommes mon « biberonnage aux chefs d’œuvre du genre ». Je dis, oui, mais pas que. Comme tout ce que j’ai pu faire jusqu’ici, l’ensemble est teinté de ma belgitude. Je dis, oui, mais pas que. Peut-être un retour aux sources donc. Je dis, oui, mais pas que (Pâques, pas queue, paquet). Car l’eau de la source a été fortement diluée par les années passées au contact de la culture anglosaxonne (à l’époque où j’y vivais, la bande dessinée telle qu’elle existait on the continent, était quasiment inconnue en Angleterre). Et puis, sauf tout le respect que je lui dois, la bande dessinée n’est pas la forme d’expression qui nourrit le plus mon désir de faire. Ça peut sembler étrange et en contradiction complète avec ce qui se dégage de Little Did I Know au premier abord, mais c’est comme ça.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Tu as parlé de ton expérience avec la psychanalyse, t’interrogeant sur le fait qu’elle est peut-être en attente de relance. Du coup, je songe à ce que Freud a appelé « l’autre scène » : là où se déroule les rêves. Il me semble que, dans ton univers, les tréteaux sont tout d’abord ceux de la Commedia dell’arte. Et tes doubles – les diverses figures du « moi » – y revêtent volontiers des costumes de scène assez flamboyants, comme celui d’Arlequin. C’est un monde très agité ; et pour te suivre, faut parfois s’accrocher, tant ça tangue. Il n’y a que très peu de moments de repos dans tes 365 pages. Est-ce une projection de ce que tu as vécu, qui te conduit à t’avancer masqué ? Ou bien est-ce plus simplement parce que le travail ne peut s’opérer concrètement que dans les moments où la mélancolie a été mise en sourdine ?

La reprise de la tenue d’un journal m’est apparu comme une sorte d’opportunité de renaissance. Un retour au désir de vivre et au désir tout court. Il ne me semble pas avoir eu besoin de mettre ma mélancolie en sourdine. Au fil du temps et des pages, elle va et vient. Parfois elle s’évapore, à d’autres moments elle refait surface. Mais le livre est une interrogation sur moi-même et mon rapport à la création. C’est une tentative de saisir et dessiner au vol les pensées telles qu’elles surgissent dans ma tête sans faire de tri. Du coup, c’est agité et ça tangue, c’est vrai (et pour cause, avec toutes ces histoires de bateaux et de tempêtes), mais ça valse aussi, ça danse et ça tourne en rond. Comme lorsqu’on touille dans une casserole pleine de soupe avec une cuillère. Comme dans les rêves aussi, où les situations, les événements, s’imbriquent les uns dans les autres, apparemment « sans queue ni tête » (comme dit le capitaine dans le livre). Et je pensais, par ce mouvement, être arrivé à me débarrasser d’un masque, quand bien même fût-ce celui d’Arlequin (lorsqu’Arlequin ôte son masque, il ne le remet plus par la suite). Ou alors, par la représentation des différentes facettes qui me constituent, proposer tant de masques qu’ils s’annuleraient les uns les autres. Le fait que tu me vois comme avançant masqué me surprend et m’interpelle. Il y a là, tout l’insondable mystère du regard des autres et sans doute aussi, l’aveuglement qu’on peut avoir sur soi-même.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

[En aparté. « J’avance masqué », c’est en souvenir d’un titre – celui d’un roman écrit, puis perdu – de Georges Perec. C’est aussi la traduction française la plus convenue du fameux « larvatus prodeo » de Descartes – traduction contestée par certains exégètes qui signalent que larvatus, participe passé du verbe larvare qui signifie « ensorceler », ne signifie pas à proprement parler « masqué » et peut même également signifier « en proie au délire », ce qui devrait mieux te convenir ! J’ajoute que plus on désire se montrer « nu », plus on revêt de masques, non pas pour cacher cette nudité (un masque n’est pas un cache-sexe), et encore moins pour dissimuler son identité, mais par ce que « je / moi » ne peut être que « plusieurs ».]

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Il y a, dans ton journal de bord, quelques scènes, sinon « érotiques », disons « sexuelles », qui s’aventurent parfois à la frontière de la pornographie, même si ce qu’elles montrent semble très peu impudique, puisque ce qui pourrait sembler trop explicite est rapidement interrompu. T’arrive-t-il de buter sur de grandes difficultés de représentation ? Non que tu ne saches traduire par le dessin ce que tu désires montrer, mais parce que l’urgence te conduit relativement souvent à ne pas t’appliquer à peaufiner tes images… Plutôt foncer, jusqu’à te trouver proche des principes de l’écriture automatique des surréalistes, bien accordée au rêve, où il n’y aurait pas de primat des mots sur le trait : tout surgirait en même temps. Je trouve cela à la fois très rusé, vis-à-vis de la représentation, et susceptible de te mettre en danger (avec ce risque de se prendre dans la chair une corne de taureau dont parle Michel Leiris). Jusqu’où pratique-tu (ou non) l’autocensure ? Non seulement en ce qui concerne la représentation du désir sexuel, assouvi ou non, mais aussi en ce qui concerne la préservation d’instants d’écriture sur le vif, qui peuvent conduire à des « dessins ratés », mais qu’il convient de garder en l’état, tant ils sont nécessaires pour bien marquer l’expérience en cours…

Si j’ai bien compris l’affaire de la corne de taureau de Michel Leiris, il s’agit pour tout créateur d’oser se mettre en danger. En danger de mort. Ce serait la condition pour garantir la sincérité du propos. C’est aussi celui de mon livre, même si, rappelons-le, il s’est élaboré sans intention éditoriale préalable. Je n’ai eu, a priori, aucune raison de m’astreindre à quelque forme d’autocensure. Le livre est ponctué, entre autres, de pages d’évocation du sexe, de représentation du sexe et de scènes de sexe. Ces pages correspondent à des poussées de mon désir sexuel et constituent une forme d’exutoire, comme d’autres expriment ma nostalgie ou simplement mon envie de délirer. Tout ceci fait en fonçant plus ou moins, selon le temps laissé disponible par mes autres travaux ou le surgissement de mes angoisses.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Et puis, de fait, je bute sur d’énorme difficultés de représentation. Prosaïquement je veux dire. Mais c’est toute l’idée de la tenue d’un carnet de bord : échapper à une façon rodée de résoudre les problèmes et oser s’aventurer en terra incognita(cf. p.294 : dans le cab londonien, « pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas »). Fatalement, cela m’entraine dans des modes de représentation que je ne maitrise plus, voire que je n’aime pas du tout. J’imagine que c’est le fameux risque à courir dont parle Michel Leiris. Cette mise en danger prend tout son sens maintenant que l’objet est publié. Un objet dans lequel je pense être cette fois moins proche de l’écriture automatique des surréalistes que je l’étais du temps de mes « planches de bandes dessinées », dessinées à la plume et à l’encre sur des planches de palettes avec des phylactères aux scribouillages illisibles.

Comme ta question commençait avec une corne de taureau et les scènes sexuelles de mon livre, je pense aussi à Histoire de l’œil de Georges Bataille, un texte, érotique ou pornographique, qui donne une mesure de ce que la sexualité peut être comme moteur d’imaginaire et de création.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Ce que j’aimerais souligner, quitte à insister un peu, c’est la théâtralité de ton dispositif : Commedia dell’arte ou Kabuki. Et son caractère rusé qui s’accorde parfaitement à une forme (pas si paradoxale) d’ingénuité, qui ne demande pas mieux que de resurgir (en « pro » du « livre jeunesse » que les adultes achètent pour leurs enfants, mais qu’ils lisent en premier) : ainsi qu’à la mélancolie, qui est nécessaire, non comme mood de l’écriture, mais parce qu’il faut bien la terrasser – ce qui est un véritable travail sur soi –, sinon on dépose les outils de l’écriture, et rien n’avance.

À propos, tu écris planche 269 (nombre premier) : « et cette page qui n’avance pas. – Ça peut avancer une page ? » On lit ces mots, tout engardant à l’esprit ceux de la fin de la précédente : « Cette plume tiendra-t-elle jusqu’au bas de la page ? » T’est-t-il arrivé d’avoir la sensation de faire du surplace (de nombreuses choses, idées, formes, personnalités ne cessent de revenir, mais il n’y a rien de purement répétitif dans cette somme) tout en accomplissant un grand bond en avant (comme dans toute révolution culturelle) ? Autrement dit, as-tu la sensation de changer, de planche à planche ? Et comment en sors-tu ? Vidé, impatient, en attente ?

La numérotation des planches ainsi que les dates et parfois les lieux, informations manuscrites sur les dessins originaux, apparaissent en bas de page en caractères typographiques dans le livre. Ces informations pourraient sembler anecdotiques d’autant que les pages sont foliotées. Si j’ai tenu à les reprendre dans l’ouvrage, c’est parce qu’il me semblait intéressant de montrer que le rythme de réalisation n’a jamais été régulier. Il y a parfois de grands écarts de temps entre deux planches. Une seule et même planche a parfois été laissée en suspens plusieurs jours. À d’autres moments, comme sur le coup d’une urgence ou d’une poussée subite d’inspiration, une volée de quelques planches surgit sur un temps très ramassé. Chemin faisant, je notais également sur des feuilles séparées, les idées importantes que je souhaitais développer. Des sujets de préoccupation qu’il fallait arriver à incorporer dans le récit et qui venaient parfois court-circuiter ce qui se présentait dans ma tête dans le feu de l’action. Tout ceci à tendance à mettre les neurones en ébullition. La mise en couleur m’a souvent permis de reprendre mon souffle parce que mine de rien, cette façon de travailler, qui demande une grande concentration, est épuisante. Il faut se souvenir aussi que ce journal a été tenu en parallèle du reste de mes diverses activités de créations, d’expositions ou de colis à expédier aux libraires (dans l’intervalle ont paru Poppup !, Les Forges du Bling Bang, quatrième tome de la Légende de Pioung Fou, La Lettre d’Egypte, L’enquête qui piétinait saison 1, et Dervichnia Trublanska).

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Celui qui se montre sur les tréteaux (tes planches étant souvent « de bois »), ce « il », ce « moi », est un séducteur, et même un bateleur, ce qui fait qu’il s’en sort plutôt bien, même s’il n’arrête pas de s’en prendre plein la figure. Et il déballe, comme tu viens de le faire au Festival Formula Bula à Paris, sinon sa vie (il ne faut pas rêver), disons sa production d’auteur, qui est aussi, le plus souvent, éditeur, et qui tient dans une petite valise, car elle est composée d’ouvrages plutôt petits. Comment selon toi s’intègre ce « monstre » dans ta bibliographie ? Et as-tu déjà idée de ce qui devrait suivre ? (J’ai le souvenir de travaux laissés en suspens ; des histoires de lapins – Le Travail impossible–, notamment).

En 2019, pour célébrer l’anniversaire mes trente ans d’édition sans éditeur, je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de créer l’Égarement Spectaculaire, un one man show qui évoque mon parcours, monocycle fabrication maison à l’appui (joué depuis en divers lieux et places une quinzaine de fois). Encore une opération de déballage-séduction, une clownerie, une énième facette du « moi » lâchée dans la nature. Tu m’as bien démasqué. [En aparté – et pour rire, je réagis à ton incise « un masque n’est pas un cache-sexe ». Hum, à voir… rien ne ressemble plus à un faux nez, le plus élémentaire des masques, qu’un étui pénien, non ?]

Pour autant qu’une certaine « qualité » soit au rendez-vous, Little Did I Know devrait s’intégrer dans le fatras des choses que j’ai faites jusqu’ici (et je ne pense pas qu’à ma bibliographie) d’une façon naturelle et cohérente. Le livre est une brique, certes, une brique de plus à l’édifice, mais j’ose espérer que ce n’est pas une brique creuse. Elle est pleine d’une vie déjà pleine. Et puis, dans le travail que je tente d’accomplir sur mes contradictions, il fallait que j’ose, une fois pour toutes, assumer que je suis aussi un auteur de bande dessinée. Je suis le premier que cela surprend.

Pour la suite, comme j’ai toujours plusieurs choses sur le feu, il y des choses dans les tuyaux. Je n’en parlerai pas ici pour ne pas me fragiliser inutilement.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Little Did I Know, ton titre, est devenu en français Du peu que je savais. Mais tu proposes aussi J’étais loin de me douter. Si on mélange les deux dans un shaker, on obtient : J’étais loin de me douter que j’en savais aussi peu. Je connais un philosophe qui a affirmé que « moins on se connaît, mieux on se porte ». Mais, en admettant qu’après avoir élaboré ces 365 planches sur tant d’années (à propos : à quel moment ce nombre s’est-il affirmé ?) tu te connaisses mieux, est-ce l’expérience du dessin (y compris « réaliste », ce qui est un peu une nouveauté chez toi), du texte (parfois très bavard, peu de planches « muettes », même s’il y en plusieurs enchaînées vers la fin), ou des deux (mais dans quel ordre ? Je ne parle pas de la lecture, mais de l’écriture), qui y a le plus contribué ? Penses-tu avoir clos le dossier avec ce livre qui fait que tu en sais peut-être maintenant un peu trop sur toi-même ; ou restes-tu un mystère à sempiternellement explorer, qui te conduira peut-être à composer dans (x) années une suite (ce que tu suggères d’ailleurs à la toute fin) ?

J’aime beaucoup ton idée du shaker, un mélangeur qui secoue et agite de façon plutôt violente, qui sonne et qui réveille (mais, attention, le contenu d’un shaker est généralement un soporifique). Et c’est vrai qu’il y a dans le livre quelque chose qui relève de l’éveil. Une prise de conscience de la fragilité de la vie, de la réalité de la mort, du mystère invraisemblable que cela représente et une urgence à déposer cette prise de conscience quelque part.  Bien sûr, ce qui me trouble chaque jour un peu plus, avec la réduction progressive du temps qui me reste, c’est l’étendue de mon ignorance. Si je ramène cette ignorance uniquement à ce que je sais de ma petite personne, cela représente un abîme tellement profond qu’effectivement, on peut dire que le mystère reste entier (j’ai assez vite réalisé que je pourrais tirer sur le fil de la divagation indéfiniment. Je me suis dit alors qu’arriver aux symboliques 365 pages serait une mesure raisonnable. J’étais loin de me douter, c’est le cas de le dire, que ce ne l’était pas du tout).

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

Vais-je pour autant me soumettre à nouveau à l’exercice d’ici quelque temps ? C’est difficile de répondre. Il faudrait en tous cas que cela prenne une forme complètement différente pour que j’y trouve mon compte. Et puis, si l’arrêt d’une telle pratique est un soulagement, elle crée un vide et une frustration également. Il faut passer par un sevrage. Je vais sans doute me laisser flotter un peu, comme le petit bout de bois emporté par le courant de la rivière. C’est ce que, en fin d’ouvrage, Jean-Jacques Trousseau suggère au capitaine alors qu’ils naviguent tout nus à bord d’une coquille de noix.

Little Did I Know © Benoît Jacques / Le Tripode.

(propos recueillis par mail entre le 25 et le 29 septembre 2026) 

Benoît Jacques, Little Did I Know, Le Tripode, octobre 2026, 384 pages, 35€