C’est le moment de la compétition où les billets de films de 8h30 se libèrent comme des petits pains à minuit le soir d’avant et où la Croisette est agréablement vide jusqu’à 11h du matin.
Cela s’explique par l’accord tacite que chacun fait avec soi-même que, lors de la deuxième semaine, il y a enfin le droit de boire de l’alcool, de faire la fête et de commencer à un peu sécher l’école avec cette fameuse phrase : « c’est bon, c’est qu’une fois par an Cannes », phrase aussi fallacieuse que : « c’est bon, on ne vit qu’une fois », et qui s’accompagne souvent de choix de vie questionnables et de lendemains qui ne chantent pas du tout.
Il est aussi l’heure où les attachés presse se détendent et où les corps de métiers qui ne peuvent pas forcément aller au cinéma quatre fois par jour commencent à s’autoriser un film par-ci par-là en demandant, lors des dites soirées trop arrosées : « tu me conseilles quoi ? », ce qui donne lieu à de supers échanges surtout si vous n’avez pas décidé d’expliquer que tel film est nul à l’exacte personne qui travaille pour le film.
Mais le festival de Cannes cette année, c’est aussi l’émergence d’un nouvel univers.
Je l’avais évoqué au début ce journal : ce 79e Festival voit débarquer en force les influenceurs et autres créateurs de contenus. Si nous nous croisons relativement peu dans les salles sombres ou sur la Croisette, c’est parce qu’ils sont souvent logés dans de grosses villas aussi clinquantes que vides dans les hauteurs de la ville. Pas très pratique pour voir des films, vous me direz, mais je ne suis pas certaine que ça soit l’enjeu fondamental de leur venue. C’est plutôt celui du « branding » et du placement de produit.
Je pense que l’échange qui résume le mieux ma non compréhension de cet univers est l’utilisation excessive de l’expression « la team » par leur agent et : « J’adore ce que tu fais, tu casses les codes, c’est dingue », d’un tik toker à un créateur de contenu cinéma dont le passe-temps essentiel est de détruire les films à coup d’adjectifs radicaux.
Ce qui me gêne n’est pas tant la prétention très propre à la jeunesse d’avoir l’impression de révolutionner quelque chose mais plutôt la nature de ce quelque chose. Si le but de créer du contenu est de défendre sa pomme, peut-on parler d’une révolution et pas seulement de dents qui rayent le plancher ? – ce qui n’est pas exactement très novateur comme comportement.
Mais je suis obligée de me demander si mon excessive consternation n’est pas au fond en partie due à de la jalousie. Car c’est agréable aussi la reconnaissance publique. C’est bien d’être un puriste mais si personne ne vous lit ou ne vous écoute, à quoi cela sert-il ? Faisons-nous ce métier par pure auto-satisfaction sacrificielle ?
À trop vouloir être moral, en devenons-nous chiants ?

Le film de Cristian Mungiu, FJORD, parle de cette moralité d’un point de vue intéressant. Proche du film La Chasse, de Thomas Vinterberg (2012), on y voit un couple (un père roumain, une mère norvégienne) accusé de violence physique à l’égard de leurs cinq enfants. Mais, détail qui n’en est pas un, ils sont catholiques très conservateurs. Si spontanément nous sommes du côté des enfants, très rapidement on s’interroge : notre réticence à l’égard des parents ne serait-elle pas due à nos divergences d’opinion et une envie de les punir, assez loin du bel idéal d’une démocratie où chacun.e est égal ?
Alors, évidemment, les créateurs de contenus ne sont pas tous des militants anti-avortement – je l’espère – mais suis-je capable de juger honnêtement leur travail sans un fond d’antipathie spontanée ? Je ne suis pas certaine.
Bon, c’est vrai que les influenceurs beauté et lifestyle n’ont pas grand-chose à faire à Cannes, mais ni plus ni moins que la terrasse Nespresso qui promeut son nouveau voluto machin chose. Peut-être faut-il de tout pour faire un monde, mais un peu moins de capitalisme et d’extrême-droite, ça serait tout de même pas mal du tout.
