Grégoire Sourice : « Le roman est une forme passionnante à partir du moment où il ne cache pas sa facticité » (SecondeMain)

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Après Le cours de l’eau, Grégoire Sourice fait paraître un premier roman, SecondeMain, qui interroge, à partir de petites annonces insolites mises en ligne, nos rapports aux objets et aux doubles numériques. Entretien avec l’auteur.

Après Le cours de l’eau, composé à partir du code civil, SecondeMain, sous des formes narratives, questionne nos manières d’appréhender le monde des objets, dans un environnement contemporain numérique. Le titre reprend le nom d’un site de petites annonces de vente en ligne où certaines choses inattendues sont proposées à l’achat, « des choses qui n’existent pas, des biens qui existent à peine ». L’annonce qui ouvre le livre prend la forme d’un poème. Quel a été le point de départ de ce premier roman ?

J’ai commencé SecondeMain suite à l’invitation de la revue Fig. d’écrire un texte sur la dépendance. J’ai découvert au même moment les livres de Dennis Cooper, dont Salopes et Guide, qui m’ont passionné et donné envie d’écrire de la fiction, avec des personnages, une intrigue, des enjeux de narration.

Le cours de l’eau était un livre contraint par son projet de commenter tous les articles du code civil dans lesquels l’eau apparaît. Pour SecondeMain, j’ai écrit sans plan, sans savoir ce qui allait se passer dans le chapitre suivant. Pour commencer, je suis parti d’une expérience malheureuse que j’ai eue sur Leboncoin : en 2020, Roussin37, mon alter-ego, a brusquement été bloqué pour avoir enfreint les règles de modération du site. Roussin37 vendait des choses aberrantes, invendables ou sans aucune valeur. J’avais développé une forme d’accoutumance à cet avatar qui écrivait des petites annonces capables de mettre en jeu le mode de vie pavillonnaire. Grâce à cette forme et à cet avatar, j’ai été lu et j’ai correspondu avec des usager.e.s de Leboncoin qui ne lisaient pas de poésie contemporaine.

Cette accoutumance à une identité en ligne, puis la perte qui l’a suivie, j’ai voulu la mettre en tension avec l’expérience de la maladie. Plusieurs de mes proches ont été confronté.e.s à des cancers ou des maladies graves ces dernières années. Et il m’a semblé que ces deux expériences pouvaient se rejoindre en ce qu’elles touchent aux limites du corps.

Enfin, j’ai situé l’intrigue dans un village de l’Ouest de la France, près de la Mayenne. Un village qui ressemble à celui dans lequel j’ai grandi, où ma famille continue d’habiter, et que je continue de visiter régulièrement.

Le texte, traversé par les réalités sociales (le lotissement pavillonnaire, le monde du travail…), déploie une réflexion, à partir de notre perception des choses matérielles, sur les liens qu’on entretient avec elles et les valeurs qu’on leur attribue. « Cette transformation des choses en monnaie indiquait, ou prouvait plutôt, le peu de valeur de ce qui l’entourait, et donc la nécessité de vivre sans, dans un vide ou une absence. » Cette mise en circulation de petites annonces où les choses proposées à la vente sont paradoxalement invendables, défaites des « enjeux de commerce », est-elle à saisir, non sans humour également, comme un dispositif critique de notre monde et de sa marchandisation ?

Quand j’écrivais sous pseudonyme sur Leboncoin, j’avais développé un discours critique sur les injonctions contemporaines à se transformer en marchand ou en marchande, en « entrepreneur de soi-même », pour reprendre une formule de Michel Foucault. On peut envisager le marché de l’occasion sous cet angle. PeroPerez13, l’avatar qui a succédé à Roussin37 après qu’il ait été banni, a par exemple publié une annonce, que l’on peut encore lire sur le site, en 2023.

Ce qu’il y a de fascinant avec les petites annonces, c’est qu’elles se donnent à lire dans un espace qui n’est pas proprement littéraire. Elles positionnent les enjeux de l’écriture dans le champ de la vie quotidienne. Autrement dit, elles produisent une dé-spécialisation de la poésie. Les retours à la ligne intempestifs, l’absence de ponctuation, l’emprunt à la langue orale autant qu’au champ lexical de la marchandise, la recherche de concision sont autant d’éléments qui caractérisent le style des petites annonces sur LBC.

Je ne suis pas tout à fait certain de ce que j’avance, mais il me semble qu’avec internet la pratique de l’écriture s’est diffusée (blog, mail, post, commentaires, fanfiction, etc.). Et en même temps, ce qui est apparu, ce sont de nouveaux outils (des algorithmes) pour créer des relations marchandes atomisées. Des réseaux sociaux, des applications de plateforme, des sites de vente en ligne nous demandent de nous définir, de nous représenter, puis capitalisent sur les contenus que nous produisons. SecondeMain part de cette aliénation, même si le livre ne tient pas un discours univoque sur celle-ci puisque sa narration s’organise autour d’un projet délirant : Jérémy Loy, bientôt relayé par HB, cherche le moyen de réaliser un snuff movie dans lequel serait donné à voir la mise à mort de PeroPerez13, l’avatar de Jérémy Loy.

Dans la perception des choses matérielles, se dessinent les contours singuliers d’objets minuscules ou flottants, de figurines ou de choses « plus vastes – des immeubles, des hectares de terrains – y côtoient des objets infiniment plus petits – des grains ou des vis. » Ainsi, « les meubles lui paraissent plus petits, comme s’il pouvait désormais les tenir dans sa main. » Il est question de prolifération ou de « concentration d’objets ». « Et c’est vrai que je ne savais comment réagir face à toutes ces choses. (…) elles semblaient douées d’une existence propre. Elles s’approchaient de la personnalité. » La description des choses dans les lieux qu’elles occupent ou décontextualisées traverse remarquablement le récit. Les personnages de SecondeMain sont préoccupés par le travail d’écriture. Ces liens singuliers que tissent les personnages avec les objets et leurs passages dans le monde numérique, s’inscrivent-ils en quelque sorte entre l’expérience d’un monde concret, l’étrangeté qu’il produit dans son appréhension, et le travail d’écriture qui préoccupe les personnages du livre ?

J’ai grandi dans une maison très similaire à celle du livre, un pavillon de lotissement dans un petit village. À partir de dix-sept ans, je n’ai plus vécu que dans des appartements en ville, sauf deux fois : je suis retourné vivre chez mes parents à l’occasion d’une convalescence, puis j’ai passé quelques mois près d’Amboise, en 2020, dans une maison qui ressemblait étrangement à celle de mes parents. Le fait d’avoir été inscrit dans plusieurs espaces, avec des habitudes de consommation différentes (entre le neuf et l’ancien, le plastique et le bois, etc.), m’a incité à m’interroger sur toutes ces choses muettes qui nous entourent. J’ai essayé de faire en sorte que les personnages du livre soient préoccupés par les objets et cherchent dans leur quotidien comment faire évoluer leur relation avec eux.

Dans son livre Raymond Chandler, les détections de la totalité (Les prairies ordinaires, 2014), Fredric Jameson écrit que « notre perception des produits qui meublent notre monde environnant précède et forme notre perception des choses en soi. Nous utilisons d’abord des objets, et ce n’est qu’ensuite que nous apprenons à prendre du recul pour les contempler de manière désintéressée. » Plusieurs personnages du livre s’emploient justement à prendre du recul pour nommer les choses, les décrire, parler de leurs relations avec elles. Que ce soit dans un pavillon de lotissement, une maison luxueuse dans GTA ou une ferme, l’attention est toujours portée aux objets, aux produits, à ce qui est consommé ou à ce qui constitue le décor immobile de nos intérieurs. Le décès d’un parent, la maladie, une convalescence, un changement de travail sont autant d’occasions pour les personnages de jeter un regard différent sur leur monde familier. S’ils ont autant recours à l’écriture, c’est justement à cause de ces crises qui bouleversent leur subjectivité et exigent d’eux qu’ils trouvent de nouveaux moyens pour se définir.

L’étang du village est le lieu où HB retrouve son ami d’enfance Jérémy Loy et, dans l’avancement du récit, sa sœur Coline. « Plan d’eau » est également l’annonce mise en ligne par Jérémy. La question de la propriété dans la mise en vente d’un « bien commun » dans SecondeMain fait ainsi écho au précédent livre Le cours de l’eau. L’Ensemble est d’autre part le nom d’une masse à vendre constituée d’objets minuscules, « des ustensiles comme tirés d’une maison minuscule sous la forme d’une flaque ». L’eau est-elle ce motif transversal qui fait lien entre les deux livres ?

Oui, l’eau est clairement ce qui fait le passage d’un livre à l’autre. Dans la première partie, il y a cet étang autour duquel tout le monde tourne, plus une rivière que les pouvoirs publics s’emploient à rendre plus naturelle, en reformant artificiellement les méandres que ces mêmes pouvoirs publics ont défaits au siècle dernier. Il y a beaucoup de rivières, d’étangs, de mares là où j’ai grandi. Beaucoup de souvenirs ou de légendes familiales y sont liés.

Par ailleurs, il me semble que SecondeMain poursuit la réflexion du Cours de l’eau à propos de la distinction entre objet et sujet dans le droit, mais avec d’autres moyens (ceux de la fiction), et sur un autre terrain. Peut-être que la distinction sujet de droit (les humains) et objet de droit (les animaux, l’eau, les pierres mais aussi les objets manufacturés) se perpétue dans un certain rapport propriétaire que nous avons développé avec le monde qui nous entoure, et qui fait qu’on se sent assez peu responsable de la survie de tel ou tel objet. Bernardx22, dans SecondeMain, en s’identifiant à une chaise, ou Jérémy Loy, en faisant de sa chambre un espace aussi vide que possible, s’essayent à de nouvelles éthiques.

Sur le site « SecondeMain », PeroPerez13 est l’avatar de Jérémy Loy, son double « comme une arme rhétorique » ou « comme si PeroPerez13 avait une existence propre, une vie intentionnelle ». Les choses se transforment et se fondent (l’Ensemble – masse de minuscules objets – qui se modifie dans la dernière section). Le noyau de PP13 est également un amalgame d’objets. L’avatar de Jérémy Loy – PeroPerez13 – est un « objet-somme ». HB, Jérémy Loy et Brad s’animent sous d’autres formes numériques. Ainsi, « se glisser dans la peau de ses avatars, jusqu’à s’approprier leur nom, leur apparence, leurs aptitudes. » Dans cette multiplication des doubles et cette construction des personnages, peut-on dire que le livre trouve ici l’une des voies de ce « livre gigogne » imaginé par HB dans son désir d’écrire ?

Oui, l’image de « livre gigogne » me semble assez juste. Ce qui m’a excité dès le début, c’était de créer des personnages, et des personnages qui aient eux-mêmes des avatars, et que les personnages puissent interagir non seulement entre eux, mais avec leurs avatars. HB convoite par exemple PeroPerez13, le double de Jérémy Loy. L’enchevêtrement de différentes identités, c’est notamment ce que l’on trouve magnifiquement dans Salopes, ou God Jr. de Dennis Cooper.

J’aime beaucoup les livres qui joue sur la confusion entre fiction et « réel », et où il y a un vrai doute sur la dimension vécue, ou véridique, de ce qui est énoncé. Le roman m’apparaît comme une forme tout à fait passionnante à partir du moment où il ne cache pas sa facticité. Et pour cela, il me semble que l’écriture doit être prise dans la représentation. Ce n’est vraiment pas une idée originale, on trouve déjà ça dans Don Quichotte, ou dans un autre livre dont la lecture m’a marqué : Les Élixirs du Diable, d’E.T.A. Hoffmann. L’enjeu consiste alors à produire une certaine adhésion au récit tout en montrant les ficelles, les coutures, tout ce qu’il y a d’artificiel dans cette manière de faire tenir ensemble des éléments hétérogènes. Au final, la figure du narrateur n’échappe pas à la mise en scène.

Les différents personnages de SecondeMain se croisent à des moments singuliers (convalescence, maladie, rencontre fortuite). HB est en convalescence lorsqu’il revient dans la maison familiale. C’est à ce moment-là qu’il retrouve son ami d’enfance Jérémy et apprend la maladie de sa sœur Coline. Les personnages sous leurs avatars ainsi que le monde des objets évoluent entre réel et numérique. Certains espaces semblent à la frontière du réel et du rêve. Ainsi HB écrivant sur son téléphone à sa sœur : « je t’ai vue avec PeroPerez13. Vous discutiez dans un espace gris, sans odeur, autour d’un étang pixélisé qui flottait dans l’obscurité ». Dans cette construction où les espaces et les temporalités se mêlent, comment situer les personnages au regard de ce réel traversé par différentes composantes portées par l’imaginaire ?

Cela tient, je crois, à ce problème d’expression des personnages, dont je parlais plus haut. Dans SecondeMain, le narrateur est en retrait. Les différents personnages ont tendance à prendre la parole et à s’exprimer à la première personne. On voit bien que, dans ce village, la communication n’est pas facile, qu’elle ne peut pas passer par une simple discussion (ou bien, si ces discussions ont lieu, elles sont sources de mésentente). HB, Jérémy Loy, Coline, Bernardx22 et Audrey Rochat produisent des discours et cherchent par différents moyens à être compris (d’où cette idée de l’avatar comme une arme rhétorique). Pour ce faire, ils se livrent aux souvenirs, aux rêves, au délire, aux images. À tout ce qui signifie autour d’eux, dans leur mémoire ou leur imagination, et qu’il faut réussir à articuler. Et ils s’en sortent plus ou moins bien car certains perdent en lucidité à mesure que le livre avance. HB, par exemple, s’enfonce dans une voie délirante qui, si elle lui permet de s’exprimer de plus en plus, le rend de moins en moins compréhensible. La trajectoire de Coline est différente puisqu’elle fait preuve de plus en plus de courage et de clairvoyance. Jérémy Loy est plus énigmatique, il poursuit ce qui pourrait s’apparenter à une ascèse cynique. Audrey Rochat traduit. Bernardx22 s’épanouit dans son devenir objet.

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SecondeMain est composé de cinq chapitres qui déploient une matière narrative et poétique. Les annonces sous la forme de poèmes s’immiscent à différents endroits dans le texte narratif. Dans le dernier chapitre (L’Ensemble), une série de poèmes traduits est introduite, précédant les extraits d’un journal. Peut-on dire que SecondeMain est un récit qui expérimente et tisse des liens avec la poésie ?

Les petites annonces ne ressemblent à des poèmes qu’à partir du moment où elles ont été collées dans le livre. Sur Leboncoin, elles ressemblaient à d’autres petites annonces. D’ailleurs, les personnes avec lesquelles j’ai correspondu via la messagerie du boncoin n’ont jamais utilisé ce mot de « poème » pour les qualifier. Sans les éléments d’interface, ces textes ont changé de statut. Cela montre que la définition des genres littéraires tient beaucoup à la manière dont un texte est matérialisé ou inscrit (notamment sur la page) plutôt qu’à son contenu ou à sa forme. De manière moins réjouissante, l’expérience sur Leboncoin m’a fait prendre conscience que le livre, parce qu’il est notamment un objet qui fait autorité, produisait de la distance et de l’incompréhension.

Dans la mesure où ce roman se focalise en bonne partie sur le langage et met en scène une grande variété d’énonciation, on pourrait peut-être le rattacher à la poésie par ce bout-là.

J’ai surtout lu des auteurs et des autrices qui écrivent des livres de poésie plutôt que des recueils de poèmes. C’est dans sa partition et dans son économie que SecondeMain dialogue avec cette tradition. Mais il ne s’agit que d’un dialogue, car la forme à laquelle se confronte SecondeMain est celle du roman, avec tous les enjeux de narration, de focalisation, de temps et de description qui vont avec. Autant d’enjeux qui m’ont donné du fil à retordre car je me suis lancé tête baissée dans ce livre, avant de prendre peu à peu conscience des contraintes inhérentes au roman. Et si j’ai essayé de faire preuve d’invention, c’est justement à ces endroits de la focalisation et de la narration, en multipliant les points de vue et les types de discours.

Grégoire Sourice, SecondeMain, éditions Corti, mars 2026, 168 pages, 19€.