28 septembre 2025. Reprenant ce journal de lecture, rédigé, non au quotidien, mais à son propre rythme, imprévisible, je tente de me remémorer ce qui a pu faire de moi, dès l’enfance, un lecteur obstiné… Était-ce l’ennui ? Ou la difficulté de trouver le sommeil (ou peut-être le désir de le repousser) ? Sans doute un peu des deux, auxquels il faut ajouter la curiosité. Aujourd’hui, alors que je ne m’ennuie plus que rarement (après avoir passé du temps à apprendre les vertus de l’ennui à mes enfants), l’insomnie dévore plus que jamais mes nuits… Quant à la curiosité, elle reste vive, même si parfois déçue.
Bref : lire → écrire, jusqu’à plus soif (on est ici du côté de l’ivresse, plutôt que de la boulimie), tout en préservant du temps pour d’autres activités, peut-être plus « créatives » (car ne donnant pas la première place aux mots : plutôt aux sons, aux traits et au silence), sans pour autant épuiser par du commentaire les piles de lectures en principe achevées (mais pouvant à tout instant être reprises). Je me souviens qu’un ami de jeunesse, qui s’était exercé bien avant moi à la critique, répondait sans hésiter « commentateur » quand on lui demandait de définir son travail ; personnellement je préfère dire : « passeur » – quitte à devoir, de temps à autre, passer mon tour.
29 septembre. Je découvre au courrier une nouvelle édition du chef d’œuvre – je pèse mes mots – d’Éric Lambé : Le Fils du Roi (FRMK). J’ai déjà signalé cette ressortie dans l’épisode (51) – Bande dessinée, etc. ; mais il me semble qu’il ne serait pas vain d’apporter quelques précisions. Réimprimée quasiment à l’identique, elle offre à qui la regarde de près quelques différences sensibles : le format passe de 33 x 33 cm à 30 x 30 cm ; et la reliure est plus « classique », avec un dos cartonné. Les deux versions sont aussi belles l’une que l’autre :

Dans la seconde, on découvre, glissé entre les pages, un feuillet reprenant un texte original de Cathia Engelbach : L’engendrement de l’image – Lecture possible au fil des formes du Fils du Roi, dont je prélève ce fragment : « À ciel ouvert ou fermé, ce qui s’imprime est un mouvement qui tient de l’errance ou de la rêverie. La page est l’hôte ; elle accueille les hachures qu’elle laisse la transformer. L’image en puissance naît dans le visible et dans l’invisible, dans le simple et dans la superposition, dans l’évidence et dans le mystère. » Treize ans après sa première édition, Le Fils du Roi fascine toujours autant par les frottages qu’il opère entre abstraction plus ou moins « pure » et figuration énigmatique, avec quelques citations, de Picasso (immédiatement perceptible), de Balthus (qui saute aux yeux pour qui s’est un jour promené dans La Rue), etc. « Cela aurait pu être un labyrinthe parfait si ce n’avait été un chemin », ajoute Cathia Engelbach. Continuons donc de cheminer…
Au programme des quatre précédents épisodes (« de rentrée ») de Terrain vague : roman, poésie, bande dessinée, peinture, dessin, photographie, cinéma, essai… Manquait musique – la raison principale étant que la parution d’un livre d’« Écrits de compositeur » fort attendu était retardée (rendez-vous en novembre). Ce cinquième, premier de cette année entièrement écrit en automne, se doit de combler ce manque. So May we Start ?
1. À la musique de Jean-Luc Nancy, dans collection « La rue musicale » aux Éditions de la Philharmonie de Paris, est un recueil posthume d’écrits – articles, conférences, rencontres et inédits – du philosophe, auteur des Muses et d’À l’écoute. Reprenons pour commencer l’incipit d’une de ses dernières communications (le 21 novembre 2019) : « Je remercie la Philharmonie de Paris […] de me donner l’occasion de cette rencontre que j’ai acceptée, car elle est pour moi l’occasion d’avancer dans une terre inconnue. Je n’ai jamais vraiment parlé de la musique, même si j’ai écrit quelques textes qui en approchaient […]. » Rassemblés et présentés par Yann Goupil et Peter Szendy, ces écrits bénéficient d’une postface de Rodolphe Burger (par ailleurs initiateur du chapitre le plus long de cette petite somme, Variations sur la reprise, une suite d’échanges tenus lors d’un séminaire au conservatoire de Strasbourg en 2006) : « Jean-Luc Nancy n’est pas seulement une des très grandes voix de la philosophie d’aujourd’hui (accentuer le est), Jean-Luc Nancy a (accentuer le a) une voix. Faire son portrait, ce serait d’abord faire entendre sa voix. On sait la tâche impossible. Une voix, toute voix, est indescriptible. »

Dans Fugato (en guise de préface), Peter Szendy nous confie qu’il « n’a pas eu le bonheur d’écouter de la musique avec Jean-Luc. » Comme j’ai eu une fois cette chance (le 13 mars 2000, rue Charles Grad à Strasbourg, dans l’appartement du philosophe), je propose en préambule de faire une brève virée dans les archives, puisque nos échanges, à l’écoute de disques choisis, parfois spontanément, dans la discothèque de Nancy, avaient été enregistrés pour être montés, mixés, puis diffusés le 9 avril sur France Culture, dans le cadre d’une émission éphémère, Œuvres croisées (qui n’est pas en libre accès sur le net aujourd’hui ; par contre, en suivant ce lien vers un hommage publié après sa mort, on trouvera la transcription d’une autre de nos créations radiophoniques, avec en toute fin un lien vers une demi-heure d’échanges sur « L’écoute »). Bien entendu, il n’y a pas été question que de musique, la peinture (une passion partagée) nous permettant rapidement de dériver : de passer de l’idée de fond sonore au fond du tableau ; ou de questionner la représentation des instruments ; ou encore d’envisager « le paysage comme chambre d’écho ». Comme je lui suggérais timidement que l’écoute et la musique étaient peut-être liés avant tout à l’espace, Jean-Luc Nancy a renchéri : « Je dirais volontiers oui, sans vouloir jouer le paradoxe – puisqu’il est habituel de dire que la musique est un art du temps. Bien entendu, la musique est liée au temps ; mais on ne peut saisir ce qui se passe dans la musique, surtout à partir de l’écoute, qu’en se dégageant tout d’abord de l’idée que ce qui est temporel en musique serait lié à la succession… Si la musique fait bien “quelque chose” au temps, c’est de rompre avec la succession mécanique. En musique, les successions ne sont pas égales… Et, du coup, je crois qu’une spatialisation du temps est vraiment inhérente à la musique ; ça correspond au fait que le sonore est par lui-même spatialisant : il ouvre… Et peut-être que le travail musical consiste justement à produire un temps ouvert, tenu, suspendu… Comme un espace… ça se suspend et ça s’ouvre. » En toute fin d’enregistrement (une heure de paroles avec quelques brèves trouées musicales), comme je lui demandais avec quelle musique nous pourrions prendre congé, Jean-Luc Nancy a répondu, après un court moment de silence, mais sans la moindre hésitation : An die Musik, de Schubert. Le titre de ce recueil est donc particulièrement bien trouvé : À la musique→ avec la musique, en hommage à la musique.
Le premier texte, Words y Musica (1991), touche à l’essentiel : « On a souvent dit, de diverses manières, que la musique prononce l’imprononçable, qu’elle articule un langage au-delà du langage. Mais c’est encore la penser sous un modèle langagier. Il est peut-être moins inexact de dire que la musique imprononce le prononçable, qu’elle entraîne tout ce qui peut être dit jusqu’à cette limite du dire qui ne signifie plus rien, mais qui dit encore – en un sens de “dire” qui n’est plus aucun des sens de ce mot. / Un sens qui est un son, une sonorité, une modulation qui fait sens mais qui ne signifie pas. Tel est l’appel du texte : il demande une délivrance du sens, la mise en liberté des mots. » Il serait intéressant de proposer un montage de fragments de chacun de ces Écrits, même si ceux qui concernent La Traviata de Verdi ou Elektra de Richard Strauss ne me parlent guère ; mais il va falloir opérer des choix – trop de signets placés entre les pages… Dans une conférence assez stupéfiante, donnée à la Cité de la Musique, La scène mondiale du rock (2004), on peut relever ces lignes : « La musique rock n’est pas dans l’attente de son interprétation, elle est dans l’immédiateté présente du “s’écouter”. “S’écouter”, cela peut vouloir dire deux choses. / D’abord on l’écoute, elle n’est pas ailleurs que dans son écoute, elle n’est pas dans des œuvres. Ensuite, ce que fait cette musique, c’est de s’écouter, de renvoyer à elle-même. Il y a dans le phénomène du rock quelque chose, qui, d’ailleurs, ne fait qu’extraire et mettre à jour une puissance de la musique en général, qui fait que la musique se veut, se cherche elle-même et veut nous prendre dedans. […] Ainsi je dirais : ce qui se passe avec le rock, c’est une sorte de devenir-sujet, non pas de la subjectivité comme expérience ou comme ressenti, encore moins d’un subjectivisme ; mais cette musique, ce phénomène de mœurs tout entier se comporte comme sujet, comme le façonnement ou la construction d’un sujet qui se pose comme tel, maintenant, au présent, et qui s’entend et se fait entendre. » Il est temps de faire une pause – et c’est naturellement Rodolphe Burger, faisant revivre le Velvet Underground, qui s’impose :
– avant de reprendre un dernier fragment de ce texte où tout est si bien vu : « Ce son [qui sort des enceintes] n’est plus tant un son qui sonne d’abord en soi qu’un son qui résonne d’abord dans l’autre, qui tout d’abord se jette dans l’autre et électrise l’autre. Ce qui fait qu’un centre de ce phénomène il y a quelque chose de l’ordre de la contagion. » Tout est question d’énergie, de timbre, de saturation de sensibilité, même si ça écorche parfois les oreilles du philosophe qui, sans le moindre masochisme, en tire profit. Dans un texte de 2006 (revu en 2007) intitulé Comment s’écoute la musique (qu’il faudrait citer en entier), Jean-Luc Nancy écrit : « Écouter, aussi bien que regarder ou contempler, c’est toucher à l’œuvre en chaque partie – ou bien être touché par elle, ce qui revient au même. […] Chaque fois il ne peut s’agir que d’une étroite combinaison de l’analyse et du tact, chacun aiguisant l’autre ou le fortifiant. […] Ce qui est en jeu est l’intersection du pur présent de l’affect – son présent ou son éternité – et de l’espace-temps de la représentation. » Et dans cette conférence de 2019 à la Philharmonie de Paris (déjà citée), Du sens musical, ponctuée par six « très brefs moments du Quatuor à cordes n°1 de György Kurtág : « Si les hommes ont un sens pour la musique, pour la produire et la recevoir, il faut bien que ce soit parce qu’elle fait du sens pour eux et ce sens de la musique ne peut que répondre, d’une manière ou d’une autre, au sens pour la musique. Un sens est sensible ou il n’est pas, c’est un axiome vraiment simple. Un sens intelligible – une signification – est lui-même toujours sensible. […] J’ajouterais volontiers que la musique est la première manifestation de la non-solitude au double sens où elle ouvre un rapport au monde et où elle le fait à plusieurs. Car un seul musicien est déjà deux. Il fait vibrer sa corde ou son tuyau et il l’écoute et il s’écoute. Sa musique s’écoute. Avec l’instrument de musique ou avec la voix traitée comme un instrument, l’homme n’utilise pas un moyen, il se prolonge ou se propage bien plutôt lui-même, il s’emporte lui-même, il se fait vibrer au-delà de lui-même. » [En aparté. Et pourtant… la solitude en studio, si la musique composée est acousmatique – ou électroacoustique –, je ne la connais que trop ; elle vaut bien celle qui conduit à l’écriture de ces chroniques qui sont pourtant, à travers l’usage du montage, un exercice dialogique.]
Du tout dernier texte, particulièrement étonnant, Galante musique (2021), j’affûte mes ciseaux pour tailler in fine deux fragments – un très bref et un autre plus long : « De la musique, comment parler puisqu’elle-même ne parle pas ? […] Telle est la suprême galanterie de la musique : elle ne prétend rien dire, rien démontrer ni même montrer quoi que ce soit. Lorsqu’un musicien – compositeur ou instrumentiste – commence à vouloir montrer ou démontrer autre chose que l’élégance et la finesse de son art, il est en passe d’égarer sa musique ou de l’alourdir. Mais l’élégance et la finesse de cet art ne consistent pas dans l’arrangement de convolutions faciles et graciles : elles naissent d’une galanterie de l’inconnu, de l’impossible même, voire de l’insensible ou du suprasensible qui consentent à se laisser approcher. Cette galanterie est aussi bien une vaillance, une bravoure qui se risque dans cette approche et le fait sans forfanterie – on pourrait dire, et on le doit : sans bruit. » Qu’ajouter à cela ? À la musique est un ouvrage d’une merveilleuse finesse, que l’on referme l’esprit ouvert, et sur lequel on reviendra.
2. Je l’ai déjà écrit : il me sera difficile de rendre compte d’un des livres les plus puissants de l’année, M.E.R.E. de Julien Boutonnier, qui par certains côtés me sidère, ce qui m’empêche de produire du commentaire – je pense au remarquable travail de placement des mots, des lettres, des signes, dans la page, comme en écho multiple, inventif, et pour une fois non épigonal, du Coup de dés ; et par d’autres, m’intimide – je rappelle le sous-titre de ce volume fort épais : Rêverie-Auschwitz… ce qui ne peut que renforcer l’idée que ce « journal de lecture » ne peut qu’être troué : animé aussi bien par ce qui s’y dépose que par ce qui résiste à ce dépôt.

Hiver Chute Vie du Coréen Wonwoo Kim aux Éditions du bunker joue lui aussi avec finesse avec la disposition des mots, des lettres, des signes dans la page. Mais est-il aussi insaisissable – ou plutôt : impossible à paraphraser ? En tant que poésie, oui – comme toujours. Mais, de ce livre au format inhabituel (18 x 21,5 cm), imprimé le plus souvent en belle page, on peut opérer un montage, donc raccorder commentaires et citations, à commencer par l’intégralité de sa première page : « Dans le métro, dans un parc, à la maison, dans la rue, / je regarde les gens qui lisent. / En les observant, j’imagine un livre. / Un livre que ses lecteurs lisent en le tournant à 360 degrés. / Je peux voir des gens lire un livre à l’envers, à l’endroit, à l’envers encore. / / Partout, des mots traînent. / J’en ramasse un, et j’écris à partir de lui. / Autour de ce mot, les mots se déploient / et deviennent des poèmes. / En regardant ces textes en forme radicale, / j’imagine un micro-organisme agrandi, / ou à des ondes sur la surface de l’eau. / / Une pierre tombe dans l’eau calme : une onde se forme, / puis rencontre un petit caillou, et devient une nouvelle onde. / J’ai toujours voulu écrire comme ça. / Le dernier mot de chaque poème de ce livre / devient le premier du poème suivant.
On partira en hiver
On passera par la chute,
pour aboutir à la vie. »
Mésostiches quasi-cagiens, calligrammes, figures strictement géométriques, ou plus libres, avec intégrations de bulles, de dessins, de fragments de photos, et autres écritures manuscrites : de quoi avancer, mais aussi tourner en rond, par plaisir, encouragés à frayer selon des tempi en adéquation avec nos propres gestes de lecture. Une réussite saisissante, d’une belle évidence, même si le résultat, montrant un sens aigu de la variation, est complexe. Wonwoo Kim, nous dit-on, photographie, peint, filme et écrit. « L’écriture a toujours constitué le socle de sa pratique artistique. […] Il travaille à partir de vidéos et de photos issues de son quotidien. Il explore les questionnements ontologiques qui émergent dans les moments ordinaires de sa vie et de celle de sa famille. » Comme il est Coréen, je ne peux m’empêcher de songer aux figures du poète chez Hong Sangsoo – que je ne retrouve pas, bien entendu. Entraînant une certaine agitation (ces gestes dont je viens de parler, plutôt intérieurs), ces pages contribuent à faire de son lecteur un voyageur – immobile.
Et maintenant : la capture d’une page d’Hiver Chute Vie – de celles qui, peut-être parce qu’elles contiennent le moins de signes, présentent un sens subtil de la ligne, accordée au son :

Puis : cette suite de 5 variations entourant une photo (cadrée en tondo) montrant la chevelure et le haut du corps d’une personne vue de trois-quarts dos : « 1. mamie / tousse, / son / dentier / est tombé / sur / le plat / / 2. mamie / essaie / de le / reprendre / et fait / tomber / le plat / / 3. mamie / ferme / les yeux / un instant / puis / range / le plat / / 4. mamie / dit : / j’ai / cassé / encore / un autre / plat / / 5. mamie, / tu me / reviens / quand / je vois / la mer / plate » L’humour est loin d’être absent de ces pages – on en remercie l’auteur. De même pour l’ingéniosité graphique, comme le prouve cette page qui pourra évoquer à chacun(e) un souvenir d’horloge « moderne » de notre enfance en forme d’immémorial escargot :

Et enfin : « la vie ? » comme dernier mot – ou plutôt avant-dernier – nécessairement interrogatif. « je n’ai jamais ramassé une vie jetée, filtrée par la grille d’un siphon au sol. les mots qui gravitent autour du trou, cette ouverture vers le bas monde, ont souvent été des poèmes. avant même que je m’émerveille : “ça ne pourrit pas encore !”, ces mots fondent dès que je les soulève. » Je vous laisse découvrir par vous-même comment s’achève précisément cette succession d’espaces poétiques aussi mystérieux que porteurs d’évidence.

Éros-phyton est le titre intrigant d’un livre de Maya Vitalia aux éditions les murmurations*. Il est intéressant d’aller à la pêche aux renseignements avant de le lire – même si à peine ouverte, cette « matrice poétique (2013-2025) » s’avère fort séduisante (on comprend vite que ce volume de 142 pages ne nous tombera pas des mains). Commençons par le mot « phyton » qu’il ne faut pas confondre avec « python ». Consultons le Wiktionnaire : « du grec ancien phytón (“végétal”). En botanique : élément de base de la plante. […] Une plante serait une agrégation de phytons juxtaposés », et ainsi de suite. On comprend mieux ce titre, Éros-phyton, une fois débarrassé de ce qui nous vient mécaniquement à l’esprit, à savoir les peintures de Georgia O’Keeffe, un peu trop en faveur aujourd’hui. Et si on ne glanera rien au sujet de l’autrice en allant faite un tour sur le site de l’éditeur, on y découvrira une belle présentation – drôle et éclairante, aussi sérieuse que débordant de malice – de son livre : « Fantasque. Facétieuse. Insolente. Éros-phyton, matrice poétique est herbier textuel et grimoire de poésie. Elle se dit éroto·lexico·mélo·mane. Ou joueuse mage qui fait finement déborder, du texte, le texte. C’est ainsi qu’elle résiste aux contextes mortifères. Qu’elle vit sa vie, sexuellement agreste et parlant botanique – en amitié avec Virgile, J. Bosch, Pline l’Ancien, Emily D. et tout un bestiaire à plume hétérogène, transhistorique, inter·sex·text·ualisé, voire name droppé. / / Depuis longtemps collectionnée avec une extraordinaire lenteur, de la façon spontanée (car mieux valait dickinsonner), au hasard de rencontres heureuses, idiotes – au sens grec – et inactuelles : herborisant. Manière de survie sensitive dans la ville. À contre-poil des écritures urbaines, mais aussi scientifiques. / / Naturellement sensible à la nature, sans étiquette “éco”, la voilà, tout à coup, actuelle ! » On y lira aussi que « la poète, demeurée idiote par extension, reste “étrangère à un métier, ignorante”… Elle se soucie – autodidacte en poésie, ne sachant ni le latin ni le grec – de ramatrier sa poétique en matrice, du latin mater. » De quoi passer de beaux moments à cueillir, à la manière de John Cage, des champignons aussi communs que sauvages.
Curiosité : à la fin de cette matrice poétique se trouve un index. C’est pur plaisir que de lire ces suites de noms, de mots, d’expressions, comme on le ferait d’un poème. Cherchant ceux qui renvoient au plus grand nombre de pages, on trouve : alcool, boum (bombe), diablerie, herbes variées, or, phagocytose (parisitisme, plagiat), sorcière, Sud, toxique. Je relève au passage les noms de Clément Rosset (« cher ivrogne ou mon drôle de prof ») et de Daniel Charles (« mon bien-aimé prof à pensée musicale »). Et tant d’autres éminemment sympathiques…
Transcrivons maintenant une page… La 19 (pourquoi pas ?) :
« Lanterne entre les baguenaudiers – arbres
à vessies aux gousses trans
lucides, aux fruits rouges vésiculeux qui
éclatent
•
Flâne sur des terres acides, surprends-y l’aigremoine odorante, erba
de la langor (pas la benoîte commune) : elle fréquente
les chemins ombragés ; ses fleurs aux petites têtes hérissées
de fruits cro
chus terminent une tige touffue de folioles
et de glandes »
La composition (choix du caractère, des corps, disposition dans la page) est de Maya Vitalia : beau travail du rythme, sens de la coupe – de la taille, et donc du montage –, du passage à la ligne, avec ou sans « blanc ». Pour qui a pris l’habitude de se déplacer dans la cartographie de la « poésie moderne », une forme de routine – du moins en apparence, car s’y déploie aussi une forte singularité, qui fait que ce livre, on ne l’avait encore jamais lu. « Étonne / -toi de la coronille queue / -de scorpion, glauque & glabre, aux grandes gousses / / noueuses, feuilles sessiles, qui fréquente les champs cult / ivés et les moi / / ssons, champs de cailloux, pe / louses sèches / / sur racines pivot, ses fleurs-couronne à court / pédoncule naissent à l’aisselle » Une fois, page 13, on ne trouve qu’un seul mot (avec cependant un blanc entre la première et la deuxième lettre), qui donne le ton : « m agie ». Feuilletant Éros-phyton, et tombant sur « à l’ombre d’un sycomore », je songe à David Lynch ; ou tombant sur « aux rhizomes / traçants », à Gilles Deleuze, etc. Je lis toujours en musicien, cherchant dans la poésie une forme de stimulant, et non du bon gros sens, même s’il y a à comprendre, ou plutôt à saisir. Ne désirant pas trop déborder, je cherche quelque chose d’un peu enlevé, et d’une suavité exquise, pour prendre congé :
« Cu
eille une seule cu
isse de nymphe émue aux pétales innombrables et brouillonnés,
d’un rose carné, soutenu au milieu, pâlissant
sur les bords
: de couleur double
N’engoule nul
Goudron de hêtre distillé en sirop (inflammable et attire sangliers) »
3. Retour à la case fiction – ou récit si l’on préfère, en prose : fluide, entraînante, déroulant une éducation sentimentale dans un lointain proche, personnel et partagé, y compris par les aînés (dont je suis), et probablement par les cadets (ou « benjamins », comme dirait Jacques Roubaud). Au cinéma Central est le titre de ce récit de Fabrice Gabriel, publié par Colette Fellous dans sa collection « Traits et portraits » au Mercure de France. Jérôme Prieur m’a discrètement incité à le lire – son nom est d’ailleurs cité dans le livre, de manière légèrement cryptée : Jérôme P. (il en est de même pour Sylvie P. des Cahiers et de Trafic) ; et il y est question de Nuits blanches, le recueil de critiques de Prieur parus en 1980 dans la collection « Le Chemin » chez Gallimard, quelques mois avant Souvenirs Écran de Claude Ollier (chez le même éditeur, mais cette fois dans la collection des « Cahiers du Cinéma ») : deux livres formidablement compatibles, témoignant d’un solide relais et formant le panorama critique le plus aigu de ces années-là : 1958-1968 pour Ollier ; 1972-1980 pour Prieur. De Fabrice Gabriel, connu comme le loup blanc pour son activité de critique, d’attaché culturel et de directeur d’institut, je découvre le travail (car vivant à l’écart et ne lisant pas les journaux, ce qui est dans son cas regrettable, un regard rapide sur ses publications récentes dans Le Monde ou AOC me faisant prendre conscience de certaines affinités). Session de rattrapage donc, plutôt plaisante – et d’autant plus simple à faire passer que cette éducation sentimentale devrait parler à nombre de nos contemporain(e)s.
« Le centre du monde s’appelle le Central : c’est à cette place que je m’installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd’hui disparue. J’y ai vécu, et continue peut-être d’y vivre, l’imagination n’en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi. » Ces mots de Fabrice Gabriel en 4e de couverture donnent le ton. Comme je me mets en quête de formulations susceptibles de témoigner en quoi ce livre est souvent touchant, et en tout cas fraternel, ce qui me frappe soudain, c’est que l’auteur a dix ans de moins que moi, alors qu’il m’apparaît que nous avons découvert certains films à peu près en même temps. J’ai souvent eu l’occasion de noter que « ma génération » (sur l’air des Who repris par Patti Smith), celles des natifs/natives des années 1950, a été une génération de « précoces » – la jeunesse étant en vogue dans l’après-68, nombre d’entre nous n’ont pas attendu d’avoir 20 ans pour (entre autres) publier, s’intégrer à des revues et ainsi fréquenter ses aîné(e)s. Fabrice Gabriel écrit que, quand il découvre (et tombe amoureux de) Nastassja Kinski dans Faux mouvement de Wim Wenders (un film écrit par Peter Handke), il a le même âge qu’elle, soit environ 13 ans. Il a vu ce film, disons en 1978, soit peu de temps après ses premiers spectateurs, dont j’étais. Ce qui fait qu’il nous dépasse tous en précocité… À 15 ans, il semble avoir déjà vu l’essentiel de ce qui se fomentait de plus novateur en cette époque où l’on s’attachait aussi bien à redécouvrir de grands cinéastes qu’à se mettre à l’affut de nouveaux territoires – jeune cinéma allemand en tête. Si on se montre attentif à la liste des films évoqués dans ce livre (on la trouve en fin de volume), seuls ou presque manquent à l’appel ceux de Jacques Rivette (très présent dans Nuits blanches et dans Souvenirs écran) ou de Marguerite Duras. Si on se trouve « raccord » d’avoir été simultanément sidérés en 1986 par Mauvais Sang de Léos Carax (qui ne cesse à chaque vision de nous offrir une part d’enfance retrouvée), notre différence de génération s’imprime à l’évocation du Gaumont Palace à Paris que son père « a connu pour de vrai », et où j’ai vu, enfant, mes premiers films, alors que pour lui, ça s’est passé, un peu plus tard, en Lorraine, au Central : « dès l’origine un lieu de culte : une petite église protestante, transformée à partir de 1898 en théâtre, puis en salle de cinéma, quand y furent projetés à partir de 1911 des films muets, semble-t-il avec succès. […] Ensuite, la salle a vécu son siècle, et c’est tout. Elle a fermé ses portes dans les années quatre-vingt, comme tant d’autres. Elle n’aura donc duré que le temps d’une vie, ce temps normal, à chacun scandaleux. »

« Les dimanches étaient longs, en Lorraine, dont je me sauvais en allant seul, l’après-midi, au cinéma. » / « La beauté serrait souvent le cœur pour de vrai, de bonheur, des jeunes filles et des femmes que nous [y] voyions. » / « Il y avait en réalité trois salles de cinéma : le Central, puis l’Eden, au centre-ville, et, plus proche de la maison, une petite salle paroissiale sans nom, avec des sièges en bois, où certains soirs les spectateurs fumaient. […] Le soir de la projection de Renaldo et Clara [film de Bob Dylan, 1978], il y avait beaucoup de monde et tellement de fumée dans la salle que l’on parvenait à peine à distinguer l’écran, où Harry Dean Stanton échangeait son cheval contre “la femme en blanc” : le rôle qu’interprétait Joan Baez. » / « Il fallait avoir le désir des films : réussir à les voir demandait souvent un effort. Sans doute l’époque s’y prêtait-elle, sans ordinateur, sans moteur de recherches, sans encyclopédie virtuelle ni streaming d’aucune sorte : nous aimions les difficultés, le plaisir pris à les affronter, à les résoudre peut-être […]. Selon la nature propre à la jeunesse, ainsi, nous cherchions à voir toujours ce qui se cache, et j’en cherchais avec obstination la manière, qui est celle du cinéma, précisément. C’était parfois très simple : la route descend, on y prend de la vitesse, le virage viendra bientôt, la salle sera sur la gauche, on longe quelques instants le fleuve, et c’est si agréable, ce vent qui siffle aux oreilles (nous sommes au début de l’automne). » Une éducation sentimentale, en effet, fort bien racontée, et non sans nostalgie traçant une carte des lieux (notre cinéphile quittant le lieu natal pour Paris, Sidi Bouzid, New York, Berlin, retrouve le Central un peu partout, et surtout là où il ne l’attend pas – ce qui lui permet de dire qu’il n’a peut-être « jamais quitté la salle de cinéma de son enfance »), tissant des liens entre fiction sur écran et histoire familiale, par petites touches, sans rien appuyer : simplement pour témoigner que cela aura été.
Il aurait été facile de prolonger ces quelques notes de lecture, en relevant quelques noms : Samuel Fuller, Philippe Marlaud, et quelques-unes de nos «petites amoureuses » ; mais, comme toujours, à l’approche du nombre maximum de signes acceptable, il convient de laisser les choses en suspens, et, pour cela, relever quelques lignes supplémentaires au tout dernier moment, comme par surprise : « Grandir, vieillir, faire ainsi l’expérience d’une sortie de soi, comme dans les représentations imagées, un peu naïves, de l’âme quittant le corps, à la manière d’un fantôme volatil, de bande dessinée : on se dédouble, et cet autre soi-même se regarde tel qu’on a été, sans avoir changé d’essence, au fond, mais avec une vue plus large du décor où s’est déroulé notre enfance, où s’est collée notre vie, tant bien que mal, comme une décalcomanie. » Même en ayant passé la sienne ici ou là – en ce qui me concerne à Paris, où le cinéma de quartier aux fauteuils d’orchestre défoncés (à quinze minutes à pied du Gaumont Palace, soit trois fois rien) avait un autre nom –, ce récit, aussi intime que polyphonique, doit être traversé en plaçant ses pas – nos pas – dans les siens (à suivre)…
Éric Lambé, Le Fils du Roi, FRMK, octobre 2025, 96 pages, 34€
Jean-Luc Nancy, À la musique, septembre 2025, Éditions de la Philharmonie de Paris, 272 pages, 14€
Wonwoo Kim, Hiver Chute Vie, Éditions du bunker, septembre 2025, 144 pages, 18€
Maya Vitalia, Éros-phyton, éditions les murmurations*, septembre 2025, 142 pages, 15€
Fabrice Gabriel, Au cinéma Central, Mercure de France, octobre 2025, 160 pages, 18,80€