Le corps miroir : Jean-Pierre Faye

© Alix Rosset

Dans un de ses ouvrages les plus étonnants, Journal du voyage absolu, sous-titré Jeux et enjeux du grand danger (Hermann, 2003), Jean-Pierre Faye écrit en incipit : “Entrer dans un livre est le seul moyen connu pour entrer dans une tête. Ceci est une entrée. Mais que faire si cette entrée traverse dix, cent, mille entrées ? Car la tête est une Cité interdite.”

Et en effet, entrer dans ce dernier livre de Faye, Le corps miroir, ce serait se mettre en quête d’infiniment plus d’indications pour se perdre que la tête la plus débordante d’imagination, la plus érudite, le plus prospective, ne pourrait jamais en fournir. Dans sa préface à ce livre, Michèle Cohen-Halimi parle du “style tardif” de Jean-Pierre Faye (qui fêtera ses 95 ans le 19 juillet) et l’on songe aussitôt à la fameuse phrase de Jean-Luc Godard à propos de Gertud de Dreyer, “égal en folie et en beauté aux dernières œuvres de Beethoven.” Il est possible que, tout comme Gertrud, Le corps miroir ne soit pas compris – ou pire encore compris de travers –, alors qu’il s’agit de la Grande fugue de son auteur, une composition en transformation infinie, portée par un souffle puissant (n’oublions pas que le premier poème, retrouvé, de Faye, écrit le 2 septembre 1939, il y a donc plus de 80 ans, se nomme Souffle), une énergie folle : “La pensée narrative pousse le langage en avant des concepts qui la fixent, elle provoque en elle-même une espèce d’ébranlement de l’intelligence, toujours moins figurative, toujours plus dynamique, dont la trace est gardée dans les mots comme le dépôt mobile d’un processus infini de transformation.”

© Julie Beressi

Le 28 mai 2015, j’avais eu, une fois de plus, l’occasion d’enregistrer Jean-Pierre Faye dans son espace de travail, là où André Gide recevait autrefois ses visiteurs (dont le très jeune Faye, qui était venu lui offrir un poème), et il m’avait annoncé (il allait atteindre les 90 ans) qu’il était en train d’achever son premier livre écrit sur ordinateur (même si, en réalité, ce monstre – pour reprendre un de ses mots favoris – était encore en devenir). Écoutons-le : “J’ai même écrit un livre entier, là, récemment, sur machine. Ça s’appelle Le Corps miroir, et bon, ce n’est pas du tout un essai sur l’optique, c’est pas non plus un essai narcissique, bien au contraire, puisque c’est le corps qui, loin de se regarder dans un miroir, est lui-même un miroir, et ça c’est quand même une grande énigme qui m’est apparue depuis longtemps. Ce qui me tracasse, c’est le paradoxe de la vie. Le mot corps est important dans tout ce parcours, c’est un mot essentiel de la langue poétique. Miroir, c’est le contraire. Un corps est le contraire d’un miroir, mais il se trouve qu’il y a, semble-t-il, dans l’univers, un seul corps vivant, se nourrissant, buvant et mangeant qui est miroir d’univers. On ne peut pas dire qu’on a rencontré, soit un gorille sympathique, soit un chien particulièrement fidèle qui nous dise « je vois l’univers », je vous le dis par tel aboiement, tel cri sauvage, mais… il semble qu’il n’y ait que cet univers corporel, anthropologique, humain, qui porte, non pas le poids, mais au contraire la légèreté transparente de l’univers tout entier, sans limite. Le corps contient l’écran, la lanterne, le cristal à travers lequel cet horizon s’ouvre et ça c’est une singularité tout à fait stupéfiante parce que rien n’en rend compte, pour dire comment cette opération de mise en transparence, de mise en paysage, est faite.”

Difficile de faire passer le ton – et encore moins le timbre – en transcrivant la parole. Tout devient très vite opaque, alors que la voix charme, entraîne, nous fait traverser concrètement des continents, des siècles d’histoire, ne s’essoufflant jamais, même si âgée, même si en fin de parcours épuisée. L’écoutant, je n’osais lui poser cette question : est-ce que Le corps miroir est une œuvre testamentaire ? Puis je m’y suis risqué : “ – Une œuvre peut-elle être finie ? L’auteur peut-il apposer un point final ? – Non, le seul point final qui arrive, c’est quand on n’y est plus. Mais ce n’est pas nous qui le mettons. Parce que la vie, on ne sait pas trop où est sa limite. Bien sûr les médecins en cherchent le point nodal, mais malgré tout elle leur échappe parce qu’il y a cette sorte de froissement entre deux doigts qui est conscience et qui est un tissu imprenable… Que fait-il après lui-même, ou au-delà de soi, ça c’est une énigme qu’on n’a pas encore approchée, mais je ne me lasse pas de la suivre des yeux, c’est ça qui m’intéresse dans le reste d’existence et dans le plein d’existence qui a pu avoir lieu pour moi, parce que peut-être depuis l’âge de 13 ans et demi mettons, ça ne m’a jamais quitté… Je ne sais pas pourquoi c’est apparu à cet âge-là plutôt qu’à un autre, mais tout à coup il y a eu une sorte de « plus » : plus de saisie qui se traduisait aussi par la découverte des poèmes.

–  C’est un désir violent ? –  Oui, un désir d’orage, parce que dans un point des Pyrénées très élevé, j’ai vu un orage sublime se déchaîner pour moi comme si c’était un cadeau qui m’était fait. Je l’ai dégusté à pleines lampées, je l’ai avalé – C’était le premier goût d’orage ? – Peut-être celui-là.”

Me revenaient alors ces vers d’un des plus beaux poèmes de Faye, Maison à deux genoux (recueilli dans Éclat Ranson, La différence, 2007) :

or le goût d’orage est dans la bouche
allié d’étain et d’argent s’efface en esquisse
sur le sillon de la jouissance et profondeur
. et le poudroiement de lumière dans les yeux
quand ils se regardent et referment les yeux
dans le regard tactile et toucher de lueur
. qui bouge le long des hanches et de la fente
ou ébauche les lignes très convergentes
celles-ci où naît le monde
. celle-là qui plonge par-delà les lignes
et lui l’admire et la juge adorable
dessin de sang et de chair

“– Et après ça ne s’arrête plus ? – Après, le goût d’orage est un continuum intermittent, ponctué, frappé comme sur un tympanon comme dit Baudelaire pour la belle qu’il essaie de décrire… Comment saisir le point qui a vraiment noué… ? Et comment saisir aussi le moment qui dénoue, qui est un geste tout à fait simple… ? Alors, c’est ça, la création, c’est simplement atteindre de plus près quelque chose qui est en évidence, et inatteignable. On n’a pas de main pour prendre ça… Il suffirait peut-être de poser la main à plat pour que ce soit touché. Alors tous ces gestes de saisie qui s’essaient, sans préavis, sans préjugés, sans mot de code préétabli, ça suppose un grain naturel en fait, c’est pas du tout qu’il y a une recherche… Cette notion qu’on a été rechercher le diable en plein jour ! Non, au contraire, c’est chercher comme on cherche son chemin dans une touffe d’orties, et le caractère touffu, j’ai tout fait pour qu’il n’existe plus, que ce soit un chemin très simple. Mais c’est quand même ça qui fait qu’on est recréé : il y a un vent chaud qui nous touche les oreilles, qui passe comme un geste, justement, comme la main de quelqu’un qui est très cher, une main qui est très belle, qui est très simple, qui fait un geste tout à fait évident pour vous atteindre, ou pour être atteint, pour être atteinte… Et c’est cette atteinte, ou teinte, qui donne couleurs, sans chercher davantage. – Qu’est-ce qu’on sait, en fait ? – On sait notre instant présent qui est un point mouvant… Ce n’est pas un point, c’est un paysage, c’est une habitation, c’est une architecture, qui est aussi (é)mouvante que la flamme que je peux inventer en fermant les yeux… Cette flamme, c’est le fantôme par lequel je perçois les autres fantômes de la mise en scène… Alors, comment cette solidité scénique peut-elle tenir à une touche impalpable, c’est le point de suture de toute la construction de l’univers. Mais il est tout de même fabuleux de penser que si cette anthropologie terrestre disparaissait dans un coup de vent, alors l’univers entier avec ses courses de galactologie et de galactofolie effrénée ne tiendrait plus à rien… Voilà, elle serait là pour personne, pas même pour soi, donc annulée. Ça, c’est vraiment le renversement scénique qui fait que in petto on est sur un plateau d’un théâtre très fabuleux.”

Cinq ans ont passé. Aujourd’hui Le corps miroir est en librairie, grâce aux Éditions Nous, à Caen, qui peuvent se vanter d’avoir agrégé à leur formidable catalogue de vieux amis, séparés depuis des années, comme Jacques Roubaud et Jean-Pierre Faye, deux des principaux fondateurs de Change, aventure qui aura duré un peu plus de dix ans (entre fin 1968 et le début des années 1980). Le corps miroir, œuvre d’un homme “qui travaille depuis près de trente ans dans la plus grande solitude”, doit manifestement beaucoup à la préfacière Michèle Cohen-Halimi avec qui Faye a déjà publié en collaboration plusieurs volumes (dont L’histoire cachée du Nihilisme en 2008 à La fabrique) qui a attentivement relu le manuscrit en vue de sa publication.

On n’en sera peut-être rendu compte, lisant ces brèves transcriptions de la parole de l’auteur de tant de livres épais, touffus, denses : quand on lui pose une question, il est impossible de prévoir jusqu’où il va nous entraîner. Faye est avant tout, et profondément, un conteur, du genre poète, bien avant d’être quoi que ce soit de plus “sérieux”, comme par exemple philosophe – non qu’il ne le soit (et de plus d’une grande exigence). Mais on a trop voulu le réduire à cette fonction, ces dernières années, tant on a oublié que ses premiers écrits ont été des poèmes (Fleuve renversé, 1952, publié en 1959 ; Couleurs pliées, 1965 ; etc.) et des récits (Entre les rues, 1955, publié en 1958 ; Battement, 1962 ; etc.), avant qu’il ne se lance dans son monumental travail sur Les langages totalitaires (Hermann, 1972), ou que ne soient rassemblés les articles composant Le récit hunique, sommet de la grande époque de Tel Quel en 1967, juste avant la rupture, où il était écrit (en 4e de couverture) : “Les Huns arrivent. Et croyez-le ou non : ils viennent par le langage ou le récit.”

Souvent drôle, maniant l’ironie en virtuose, terriblement hanté, bien souvent obsessionnel, déroulant “une pensée philosophique restée latente, celle qui relie la pensée matérielle et la pensée mystique par le toucher d’amour et des corps” (Mitsou Ronat, Faye, L’âge d’homme, 1980), contant sans compter tout en comptant, déroulant, la vie entière, une grande narration ininterrompue sur un rouleau sans limite – chaque poème, chaque récit, chaque essai en constituant un fragment, un paysage verbal, ou un visage, comme pris au “grand angulaire, scrutant l’horizon homérique” (Mitsou Ronat, id.), se répétant inévitablement, mais jamais exactement de la même façon, Jean-Pierre Faye nous offre en expert es-variations avec Le corps miroir son œuvre en prose la plus folle, la plus libre, la plus sidérante :

“Le corps regarde le monde : par le mouvement de son regard il dessine et colore l’univers. / Je vois les choses qui s’éteignent, et je puis hâter la nuit en fermant les yeux. Le regard cesse alors d’être un miroir. / Notation qui est de peu d’importance – jusqu’au moment fort récent, de savoir que l’univers a un âge, aussi précis que celui d’un enfant.” (Incipit)

© Alix Rosset

“À chaque instant la ville change le tour du visage, et regarde, Est et Ouest intensément, à la fois. / La retourne du visage est ici, comme l’était celle du vers, quand l’assonance ou la rime le guidait. Cette rime du monde bat d’un côté à l’autre, d’une côte vers l’autre. / Face et envers, du même visage. Tel ceux d’un linge qui essuie ou qui va l’essuyer. / Quel écart du temps se mesure entre ces jeux intenses de l’histoire dans la cité miroir – et le moment de la singularité que donne le temps de la 10-43 seconde après la manifestation du premier noyau d’atome, surgie et attestée. (…) / Ce que le dé est au coup de dés, le visage l’est au coup de jet du monde. (…) / Le passage des narrations minimales à leur agrandissement en univers est l’une des énigmes du corps miroir. / Il possède la possibilité de changer le réel initial les variations narratives de ses langages et l’apparaître de son visage. / Avec lui commence le monde. (Excipit)”

Difficile de tailler dans ce texte, tant le vertige nous prend sur la longue durée, nous faisant tourner la tête au fur et à mesure que nous pénétrons celle de l’auteur : “Le corps miroir est un corps vivant affamé, assoiffé et désirant, parlant et agissant.” Comme le dit Michèle Cohen-Halimi dans sa préface : “Aucune pensée ne peut se tenir étrangère à la langue et aucune langue ne peut être entièrement pensée, si la poésie en est exclue. Que vaudrait une lecture du Corps miroir ou de tout autre livre de Jean-Pierre Faye, qui réintroduirait un partage des genres, quand l’auteur a travaillé à abolir pour faire monter à la surface de la langue tout le corps « productif » des pensées qui, à chaque fois, prennent forme et se fixent en syntagmes ou en concepts avant de commencer le périple de leur circulation agissante ? (…) La raison narrative est souvent déraison, et celle-ci rend toujours plus urgente la tâche critique.”

© Jean-Pierre Faye et Gérard Titus-Carmel

Ce qui sera sans doute pris à tort pour un traité philosophique obscur (même si publié dans une collection dite “antiphilosophique”), où il est à peine question d’en découdre avec Heidegger (oublions-le une bonne fois pour toutes, celui-là), est clairement une hybridation entre récit, poésie et essai, prenant la forme primordiale du conte. Un conte fantastique, quasi-borgesien, ou kafkaïen, volontiers orientalisant, faisant montre d’une érudition et d’une mémoire débordantes. Aberration de Claude Ollier avec qui Faye s’était lié d’amitié (ayant publié leur premier livre la même année –1958 – et ayant produit, chacun de son côté, un grand cycle “romanesque” : L’hexagramme et Le jeu d’enfant) s’ouvre sur cette citation d’une sourate du Coran : “Et les poètes, ils sont suivis par les égarés / Ne les vois-tu pas / Divaguer dans chaque vallée ? / Ils disent ce qu’ils ne font pas”. Je me souviens qu’un jour où, peu après la mort d’Ollier, je me trouvais dans la maison de ce dernier à mettre en ordre quelques archives, j’ai reçu un appel sur mon portable (qui ne sonne quasiment jamais). C’était Jean-Pierre Faye (qui pourtant n’avait guère l’habitude de composer mon numéro). Comme je lui précisais où je me trouvais, il s’était aussitôt lancé dans un de ces grand récits dont il a le secret, remontant à leur rencontre à la décade de Cerisy en septembre 1963 (publiée dans Tel Quel n° 17), Une littérature nouvelle ?, quand Michel Foucault, animateur d’un débat sur le roman, tentait avec difficulté de faire en sorte que Faye ne monopolise pas à lui seul la parole, tant il pouvait s’envoler à des années lumières de ce minuscule territoire de rencontres sans jamais devoir redescendre sur terre. Ollier s’était senti, du coup “très pauvre en mots après l’éloquence et la culture de Jean-Pierre Faye.” Mais ce qui comptait, c’est que le premier avait lu avec admiration Battement, comme le second, Le Maintien de l’ordre. Ce qu’ils avaient en commun, c’était d’associer à leur recherche formelle (l’aventure de l’écriture) le fait “d’intégrer à un univers d’émotions et de « regards » une réalité politique et sociale précise” (Ollier), ce qui était très mal vu du côté des avant-gardes où il ne fallait pas tout mélanger. Le bavard et le taiseux s’entendaient bien et se comprenaient parfaitement. Ils avaient en commun ce mix d’exigence et de divagation qui est tout sauf ordinaire. Leur côté oriental ? Leur passion pour les origines de l’écriture (voire de l’univers), les tablettes d’argile babyloniennes ? Et aussi de faire “guerre à la guerre” (pour reprendre de sous-titre du livre de Faye, Le vrai Nietzsche).

Dans un de ses plus beaux livres de poésie, Le livre du vrai, mal publié par un éditeur dont on taira le nom (mais par l’intermédiaire d’une poète amie, disparue depuis), Jean-Pierre Faye ouvre un de ses plus beaux poèmes (Enjambe) ainsi :

tu m’as en désir disposé le cœur
amour me vient mouvoir       qui me fait parler
je t’appelle dans la région
qui est le corps en pensée
et perce la pensée du corps

Enjambe a été plus tard repris dans une anthologie (difficilement trouvable elle-aussi depuis le décès de son éditeur Henri Poncet) ayant pour titre Comme en remontant un fleuve, car c’est bien ainsi que nous devons lire Jean-Pierre Faye… “Poème, c’est comment ? comme on arrête la vibration, quand elle met à nu l’écriture, et comme on voit la langue, quand elle touche les choses mêmes, ou quand le son est tout au bord.” Et n’oublions pas ce premier poème (non le premier écrit, mais) publié :

Visage mon miroir oublieux
Embué lisse de soir
Fuite ou figure égale à tes yeux
L’accueil seul de ne pas voir

Miroir fleuve renversé que nous sommes tentés de relier à ce début de chapitre (le troisième, titré Narrations aborigènes) de ce livre “écrit à la machine” : “Le corps miroir est un émetteur narrationnel. La planète terrienne est parcourue d’émissions narratiques. / Ou, autrement dit, l’univers est narration qui ne se dit pas, suspendue à une narration qui se dit, et se parle, et à une parole qui se reflète et se réfléchit. / Ou encore, l’étage en saillie – l’Überbau – est un palais de miroirs, une galerie des glaces « sur la grand route ». Mais cette galerie est un corps, une galerie de lymphe, une galerie de sang, une galerie de nerfs : un corps miroir, désir et regard : me dubitare, me cupere. Le regard qui permet le doute, le désir, qui dessine le manque.”

D’où cette “troisième critique : de la raison / de l’économie / narrative” – explorée sans répit par Jean-Pierre Faye depuis les années 1960 dont le premier temps fort a été ce volume impressionnant des Langages totalitaires (déjà cité), introduit pas une plus brève Théorie du récit dont voici les premiers mots : “Parce que l’histoire ne se fait qu’en se racontant, une critique de l’histoire ne peut être exercée qu’en racontant comment l’histoire, en se narrant, se produit” – ce qui permettrait (nous dit Michèle Cohen-Halimi) “de saisir le mouvement d’émergence des concepts philosophiques depuis la première histoire de leur flottaison figurale où la rencontre de mots, l’enchaînement de représentations dessinent les lignes discursives sur lesquelles une signification se découpe peu à peu pour devenir acceptable. Dans ce que nous croyons être la philosophie ou n’être que la philosophie, il existe une histoire du corps narratif des concepts, qui livre des « récits de la pensée »” dont Le corps miroir “ouvre au lecteur deux perspectives essentielles. La première éclaire le croisement perpétuel, constitutif de l’œuvre de Jean-Pierre Faye, entre l’écriture du roman et celle de l’essai, la seconde radicalise toute l’entreprise narrative et critique en portant le récit loin de tout récitant” (alors “le récit devient autonome”, se faisant “coextensif à une cosmologie”).

“Et d’un instant à l’autre s’augmente l’âge du monde, tout comme l’épaississement d’un tronc d’arbre. Chaque moment le compte – et en devient le conte – et ces deux termes se confondent presque (…). / Mais il n’est comptable qu’avec le toucher, et parce que la couleur de l’herbe n’est qu’une vibration, touchée au fond de l’œil. / Elle est le conte de l’œil sur le monde. Elle est sa peinture incessamment active, « sans demeure »” (Le corps miroir 1. L’explorateur cosmique).

© Alix Rosset

Un souvenir, pour nous quitter gaiement : Jean-Pierre Faye entraînant dans la nuit une jeune femme qui lui avait posé une simple question à la sortie d’une rencontre à la Maison de la poésie (où nous nous étions retrouvés sur scène pour parler de Georges Perec). Nous – les participants à cette soirée – les avions vus s’éloigner un peu, puis s’immobiliser, demeurant encore à portée de regard. Comme nous nous étions proposés de le raccompagner, nous attendions en silence la fin de leur échange, mais Faye s’était montré, une fois de plus, inépuisable, et la jeune femme semblait ravie de cette aubaine. Alors nous avions fini par nous séparer, après avoir constaté (ce que nous savions déjà) que, chez l’auteur en perpétuel devenir du Corps miroir, la frontière entre la vie et l’écriture ne tient pas davantage que celle entre les genres que sa pratique poétique du récit et de la pensée n’a cessé – de coup de dés en coup de dés – d’abolir :

            elle le corps transformant qui ouvre l’origine du monde
dans la sève d’érable et l’huile de cachalots
à l’instant d’ingurgiter alouette et scorpion
. les lèvres toujours grandissant dans la courbure de verre
elle voit dans son lit deux loups arrachant l’éclat
elle la source pierre à moudre au monde autre
. face au frelon mordu par la lèvre rouge
mais qui vous sera impossiblement vôtre
et pour qui je dirai toutes choses qui sont là
. les cheveux aux yeux obscurcis que je lève et éclaire
elle écarte entre les doigts la peau espion
de l’univers autre aux longues vibration de l’eau
. avançant mains hautes vers cet autre qui est monde
la musique stridente au large d’incantation
les racines des mains reliées au fil d’horizon
. elle le corps voyagé autre au fond de soi
(Les transformants féminins)

Jean-Pierre Faye, Le corps miroir, Préface de Michèle Cohen-Halimi, éditions Nous, Antiphilosophique Collection, juin 2020, 192 p., 18 €