Le déménagement serait-il un genre romanesque ? Après Olivier Rolin vidant les lieux et Thomas Clerc passé du Xe au XVIIIe arrondissement, voici Noël Herpe. Le titre de son dernier livre est à entendre au sens le plus concret du terme : Je déménage.
Tout part d’un coup de tête : ne supportant plus le bruit lié au ravalement de son immeuble et celui « d’un marteau-piqueur, qui semble devoir creuser le trottoir jusqu’à la fin des temps », l’écrivain prend « le parti de déménager » (décision et remise en mouvement). Voilà huit ans qu’il vit dans sa boutique-théâtre, six que Cyril a quitté les lieux, il est temps de partir, de troquer les échafaudages du ravalement contre celui d’un livre « dont ce pourrait être, justement, le sujet ». Très vite l’appartement est vendu et les ennuis commencent : il va falloir trouver un lieu, acheter, faire coïncider fantasme et réel, désir et contentement, se réinstaller, accepter « ce déménagement absurde, décidé à partir d’un coup de tête, vécu comme un engrenage ». Tout est dans ce « parti de déménager » et « à partir de », prétextes d’une chronique, mouvement vers un « ailleurs », dernier mot du livre.
Voici Noël Herpe déambulant d’annonce en annonce sur Internet et dans Paris, selon des critères objectifs (que son chat s’y plaise, qu’il puisse y tourner ses films) et d’autres d’une subjectivité plus ou moins assumée : sera désirable un appartement dans un quartier auquel des souvenirs le rattachent (même s’il va mesurer qu’on ne rattrape jamais le temps perdu) ; sera désirable une adresse qui « résonne à la manière d’un coup de dés surréaliste » (le Sept, rue Monte-Cristo) ou exerce un attrait irrésistible (rue du Chevalier-de-La-Barre) ; sera désirable un appartement faisant émerger des détails envoûtants, comme une cheminée 1880 ou une chaise dans une cour. Chaque annonce, chaque visite est un roman potentiel, comme une vie qui soudain trouverait à se réinventer.
L’« écrivain sans fiction » raconte sa quête d’un lieu, ses envolées, ses désespoirs. Il arpente rues, quartiers et appartements dans un mélange de fantaisie et de reportage. Curiosité et lassitude alternent. Le récit est aussi un terrain sociologique et linguistique — liens des annonces immobilières et matrimoniales, évolution des tics de langage et expressions toutes faites des agents immobiliers dont il dresse une typologie toute de contrastes et vérités. Un déménagement est un roman, avec ses unités de temps, de lieu et d’action (dont on ne maîtrise pas tous les paramètres), ses personnages, ses péripéties, rencontres, désirs, compromis (et pas seulement de vente), négociations (intérieures et pas seulement financières), angoisses, humiliations et dénouement sans cesse retardé par une série de papiers et contretemps toujours plus irritants. C’est la découverte de grandes vérités sur soi : on choisit un lieu pour ce qu’il dit de nous (ou ce que l’on veut montrer de soi), en grande partie pour les autres, le paraître.
Dans ce schéma aussi commun (nous sommes toutes et tous passés par là) qu’intime (comme Thomas Clerc, Noël Herpe donne son adresse dans ce livre et même dès sa — très belle — couveture), c’est à la fois le récit de soi qui se réinvente, l’infra-ordinaire qui s’épanouit et Paris que l’on redécouvre, avec ses rues associées à des noms célèbres, des anecdotes, des bouts de roman ou de film… Déménager défamiliarise la ville : l’écrivain erre, se perd, ne reconnaît plus des lieux arpentés mille fois, pense même abandonner Paris pour Venise ou Cancale.
Un jour, son ancien appartement vendu, un nouveau lieu trouvé et acheté, se referme le champ des possibles et réinventions ouverts par cette recherche. Le roman d’« aventures immobilières » comme le récit de soi trouvent un terme, il va falloir entrer dans le dernier acte,, celui des cartons, des poubelles remplies d’archives hier si précieuses désormais dispensables, traces de « ces vies innombrables que j’ai eues ». Il faut « vider les lieux », que d’autres vont s’approprier et investir, inventer un nouveau chapitre de sa propre existence.
Entre le coup de tête de la vente et l’« interminable feuilleton » de l’achat, s’échafaude une chronique que nous suivons avec bonheur, dans le partage d’émotions aussi singulières qu’elles sont communes : « Peut-être qu’en décrivant mes recherches d’appartement, j’arriverai à partager une expérience commune à tous. C’est toujours le même questionnement : comment trouver ma place dans le monde ? C’est la question même de la recherche d’appartement. ». Oui, le déménagement, de Georges Perec à Thomas Clerc, d’Olivier Rolin à Noël Herpe est un genre romanesque, entre chronique de terrain, arpentage et autofiction.
Noël Herpe, Je déménage, Le Nouvel Attila, avril 2025, 160 p., 19 €
Sur le site de l’auteur, une carte interactive permet d’accéder à des vidéos, déploiement numérique et performatif du livre papier : https://www.noel-herpe.com/je-demenage/
