Pour une esthétique du bizarre : comment vivre chez les morts-vivants (Kree)

Bizarre : « qui est difficile à comprendre en raison de son étrangeté ». C’est la nature même du post-exotisme que de provoquer ce sentiment du bizarre, et le nouveau livre de Manuela Draeger ne déroge pas à la règle. Et si, pour comprendre cette défamiliarisation, l’on ébauchait une théorie du bizarre, qui permettrait de lire les hétéronymes de cet édifice littéraire si singulier ?

Rappelons d’abord qui est Manuela Draeger : c’est une des signatures qui fondent le post-exotisme, qui, malgré son nom en -isme, n’est pas un courant littéraire mais une construction littéraire faite par un seul auteur, sous quatre noms : Antoine Volodine, Elli Kronauer, Lutz Bassmann et Manuela Draeger. L’acte de fondation de cette pratique hétéronymique date du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (1998), véritable déclaration d’intention de cette volonté de faire éclater les carcans

L’hétéronyme Manuela Draeger a commencé à publier à l’École des Loisirs en 2002 dans une collection « pour enfants » — celui qui écrit cet article a d’ailleurs été corrompu par le post-exotisme, dès son plus jeune âge, et sans le savoir, par la lecture d’Un œuf dans la foule. On invitera les lecteurs intéressés à se pencher de plus près sur ces petits contes, qui mettent en scène le jeune enquêteur Bobby Potemkine et sa compagne Lili Nebraska : leurs aventures étranges ont une puissance poétique assez rare qui les intègre au travail sur la narration et sur l’image que poursuit le post-exotisme depuis ses débuts. Parallèlement, à la rentrée 2010, en même temps qu’Ecrivains, signé Volodine, et Les aigles puent, signé Lutz Bassmann, Draeger publie son premier roman aux éditions de l’Olivier.

Deux titres « pour adultes » précédent donc Kree : Onze rêves de suie, qui reprend la structure des récits enchâssés chère au post-exotisme (Des Anges Mineurs, Black Village, notamment) et Herbes et Golems, qui est un recueil de textes d’une communauté imaginaire (rappelant, là, un autre grand texte fondateur, Lisbonne Dernière Marge). Bon. On pourrait s’y perdre, laissons donc le principal intéressé nous résumer tout cela lui-même : « Pour ne parler que de quatre auteurs on va trouver chez Manuela Draeger une plus grande attirance pour le conte et le merveilleux, chez Elli Kronauer un attachement au patrimoine épique russe, chez Lutz Bassmann une attirance pour le récit court, pour l’humour du désastre, chez Antoine Volodine une tendance à frôler parfois dangereusement l’autobiographie ». Si vous ne connaissez pas le post-exotisme, à ce stade de la lecture vous êtes certainement perdu, l’envie d’arrêter de lire se fait croissante, mais rassurez-vous, c’est normal. Car cela vaut même pour les lecteurs au long cours du post-exotisme : même si on sait (un peu) où on met les pieds, on ne sait toujours pas où est, ou ce qu’on lit. C’est bizarre ? C’est normal.

Kree, signé Draeger, raconte quelques moments de la vie de Kree, mais précisons d’emblée qu’il raconte surtout la vie de Kree au purgatoire. Le premier chapitre voit Kree mourir (et accessoirement tuer) : le dire n’est pas spoiler, la mort chez Volodine n’a pas de sens : elle n’est en rien un état définitif qui clôt l’horizon, mais elle déploie au contraire une errance sans fin dans les mondes d’après la mort. Qu’importe si le personnage est vivant, ou mort (et d’ailleurs on ne peut pas tout à fait trancher, jamais) car ils agissent de la même façon, qu’ils soient vivants ou morts. Le mieux serait de supposer qu’ils sont à la fois morts et vivants, sacrés Schrödinger d’un univers bardique et bordélique, ou alors d’admettre que dans une fiction la différence entre vivant et mort n’a pas beaucoup de sens.

Kree Toronto n’a donc « pas vraiment l’aspect d’une condamnée au bucher, pas vraiment la dégaine d’une chamane en fin de course, plutôt, en raison de ses lunettes, celle d’une quinquagénaire communiste du temps de la révolution mondiale, illuminée et psychorigide ». C’est un personnage débrouillard, qui n’hésite pas à assassiner quiconque voudrait s’en prendre à elle, mais qui cherche aussi une humanité dans la misère de ce monde en désastre : sa chienne Loka, son amie Myriam Agazaki, et son compagnon d’infortune Griz Uttikuma. Plantons le décor : « D’immenses fosses communes, partout. Des villes si démolies qu’elles se confondent avec la campagne. Une odeur de cendres et de mort qui persiste pendant des décennies. Un ciel épais comme du brai. Plus de saisons. Jamais d’un moteur ni ronronnement ni grondement. Parfois à l’horizon des oiseaux à l’envergure folle. Le bruit des pieds écrasant la boue ou la poussière. Quelques errants. Des histoires d’amour près des feux des camp. Des légendes ? L’assurance que le Parti veille. Les chants chamanes. L’assurance qu’on a tourné une page, que le pire est passé, et que le Parti veille. » Le territoire post-exotique habituel : un monde d’après l’apocalypse, où survivre est la seule quête possible.

Pas d’inquiétude, donc, si ce monde est résolument bizarre : il n’y a plus d’électricité, des bandes errantes hantent les chemins. Une confrérie, les mendiants terribles, règne sur la ville et fait exister un semblant d’ordre par la mise en place d’un régime vaguement soviétique : police politique, adhésion au Parti (il n’existe plus mais on fait comme si), procès politique, dénonciation, exécution, la routine. On fait aussi état d’une rumeur : il y aurait des bêtes immondes, des oiseaux géants dans le ciel. « Les légendes se contredisent. Selon les unes, es œufs qui prennent corps dans les fosses donnent naissance à des oiseaux géants, qui se dissimulent dans des territoires inhabités et attendent que l’extinction de l’humanité soit effective pour faire leurs apparitions dans le ciel. Selon d’autres, après des années innombrables de gestation, l’être qui éclot enfin, qui sort enfin de la coquille mûrie dans les fosses est déjà un homme de taille adulte, pourvu d’une mémoire confuse mais capable de s’intégrer au premier groupe de survivants qu’il rencontrera, sans se sentir vraiment étranger à l’espèce humaine. »

A première vue, on croirait lire un roman post-apocalyptique, mâtiné de science-fiction ; mais très vite la chose déraille. « [Kree] avait compris que la fin du monde durait depuis des siècles, avec des périodes de ralentissement et même de tranquillité et des périodes d’accélération, et que c’était justement au cours d’une de ces dernières qu’elle avait eu la malchance de naître. Ou plutôt de renaitre. Ou plutôt de commencer à marcher dans l’enfilade des espaces noirs. » Espace noir ? Renaître ? Est-ce que ce monde est le nôtre ?  « Les armes à feu et leurs munitions avaient disparu du paysage. D’une part parce que leur utilisation forcenée pendant la guerre terminale, pendant les guerres noires qui avaient suivi et pendant les troubles qui avaient couronné les guerres, les avait épuisées et raréfiées, et d’autre part parce que l’humanité était entrée dans le monde d’après l’agonie, parce que l’humanité s’était engagée dans l’errance sans espoir, dans l’errance loqueteuse, et que ce monde ne connaissait plus ni poudre, ni électricité, ni machines. L’humanité décédée et les ses très infimes survivants et débris allaient à mains nues dans le bardo boueux. » Le mot est lâché : bardo. Emprunté au Livre des morts tibétain, c’est un espace de transition entre la vie et la mort. Mais c’est aussi un emblème de la logique qui régit l’entre-deux sur lequel se tient le livre. Car voilà où nous serons toujours : dans une zone-lisière entre le réel et la fiction, entre la réalité et le songe, sans pouvoir dire ce qui appartient à l’un ou à l’autre, car dans le post-exotisme il y a une « porosité entre le monde des vivants et celui des morts, entre les images issues du réel et celles qui surgissent des espaces oniriques. ». Il y a donc fort à parier que lire ce livre sera pour beaucoup une expérience étrange, déconcertante : c’est normal. Expliquons-nous.

Le livre post-exotique se signale d’abord par sa puissance d’estrangement. Soit une forte impression de défamiliarisation : on reconnait, par certains signes, le monde qu’on nous décrit. La menace d’une catastrophe, l’humanité en péril, la barbarie : nous connaissons, nous reconnaissons. Mais ce sont seulement des thèmes ; or la manière dont ces thèmes se manifestent est proprement stupéfiante, au sens premier du terme. Le lecteur ne peut s’empêcher d’être interloqué par l’histoire, par la manière dont elle se raconte, par les personnages saugrenus et leurs actions menues qui composent la matière même du récit. Car si le thème semble familier, le traitement nous mène dans un territoire radicalement différent de toutes choses : vie après la mort, mort-vivant (il faut bien oser le mot), bardo.

C’est notre monde, mais déformé si violemment qu’on ne le reconnait presque plus, car c’est le monde d’après. D’après la catastrophe, mais aussi d’après la mort. Il se produit donc un puissant dépaysement, la lecture est hors-sol, en dehors de toute référentialité directe, on ne peut l’éclairer que par elle-même – sous peine, au cas inverse, d’égrener les clichés sur la fin du monde. Il faut donc se forcer à lire le livre, simplement le livre, pour comprendre comment il fonctionne, et pourquoi il fonctionne ainsi. Mais parfois on n’est pas sûr de comprendre comment le livre agit, justement, à cause de cet estrangement si puissant. Pour le comprendre, il faudrait proposer, comme mode de lecture du post-exotisme, une esthétique du bizarre.

Bizarre : le mot ne fait pas, à première vue, très savant, ni très sérieux. On a théorisé le baroque, le fantastique, la satire, mais le bizarre ? Ce n’est pas un outil du vocabulaire critique, davantage une réaction face à une incompréhension. On lit, on fronce les sourcils, on se dit : bizarre. On est interloqué. Or, plutôt que de pontifier et de noyer ce trouble ressenti sous des concepts impropres et éculés, il faudrait peut-être accueillir cette réaction estrangifiée née de cette lecture, et l’interpréter elle-même comme effet du texte. L’esthétique du bizarre n’est pas une esthétique de la laideur, de la chimère ou du monstre : c’est un traitement littéraire qu’on pourrait rapprocher de l’estrangement et du fantastique. C’est un effet poétique qui découle de certaines scènes dont le sens semble échapper. La scène se construit sur une dérégulation des normes, à la fois sociales (le comportement des personnages entre eux) mais aussi littéraires (comment on raconte une scène, une action) : c’est une volontaire discordance, une entorse aux codes, mais qui n’est pas une rébellion vociférante ou la construction d’une nouvelle norme, mais l’établissement du dépaysement et du malaise comme logique. Le bizarre est la rencontre délibérée de l’étrange en tant que remise en question de l’habitude. C’est cet effet dérangeant que provoque souvent la littérature post-exotique, mais il ne faut pas accompagner ce malaise d’un rejet : au contraire le comprendre comme l’effet volontaire que cherche à provoquer le livre.

Bizarre est à la fois l’idée d’extravagance, et de bigarrure. L’extravagance : ce qui n’est pas la norme, ce qui étonne, ce qui ne va pas droit. Effectivement, Kree est un chemin de traverse qui nous mène dans una selva oscura dont on ne ressortira jamais, car nous sommes dans le Purgatoire infini des Grands Maudits, et le personnage est un nouveau Sisyphe. La mort n’est pas une délivrance, quand on est condamné à la résurrection. Bienvenue dans les enfers fabuleux : c’était le titre du quatrième roman de Volodine, publié en Présence du Futur en 1988, titre programmatique et emblématique de l’œuvre post-exotique. Car celle-ci déploie un monde catastrophé où la mort n’est pas une fin, où la vie se confond avec un long et éternel purgatoire – qui est déjà l’enfer. Déjà, dans Biographie comparée de Jorian Murgrave, on lisait : « Survivre peut avoir des avantages. Mais pas toujours, d’ailleurs. Par exemple, suppose qu’un ennemi pas trop idiot trouve le moyen de contrôler ton rêve. Tu agoniseras sans fin, tu comprends ? Il y a des cas où survivre est un enfer, tu comprends ? ».

La bigarrure ou la diversité, le bariolage, l’étrangeté de l’apparence, soit le principe même de l’hétéronymie du post-exotisme, cette œuvre à plusieurs noms de plumes. Car le post-exotisme est résolument une œuvre, c’est-à-dire un réseau de livres qui s’éclairent et se complètent. Comme Balzac, Volodine et consorts se lisent selon une logique du cycle. Mais le réseau et la racine, métaphores de l’œuvre en cycle, sont des images qui ne correspondent pas à la pensée post-exotique. L’œuvre est davantage une constellation-araignée : elle nous piège et nous prend dans sa toile, sans qu’il soit possible de se dégager de ses rets, car nous n’en avons jamais fini d’éclairer les liens qui s’établissent entre les livres. L’araignée est un motif qui revient notamment dans Kree et qui ouvrait aussi le premier livre post-exotique, sous le motif du calembour : « La plus grande confusion se mit araignée ». L’œuvre qui étend sa toile et tisse le monde par l’onirisme de la fiction : c’est peut-être là la nature de cette littérature si singulière.

Cette esthétique du bizarre est liée à un autre genre de traitement, qu’on pourrait appeler le désœuvrement. L’œuvre post-exotique est parfois proche de Beckett, non seulement pour le type des personnages, mais aussi pour ce volontaire ralenti dans l’action. Nombreuses sont les scènes de Kree où il ne se passe presque rien : les personnages dialoguent mais les paroles ont du mal à se formuler, le lien social est fragile, entrecoupé de silences pesants, dans une ambiance miséreuse et morose. Tout patine, rien ne prend : on rame. On comprend bien pourquoi : c’est un monde de violence, d’ailleurs on est déjà mort (plusieurs fois). Votre voisin peut vous dénoncer et vous mourrez après avoir fait votre autocritique devant les masses. Admettons que ce n’est pas la meilleure situation pour éprouver une joie de vivre, même ténue. Il règne sur l’univers de Kree une ambiance de stase, de catatonie, de pesanteur : le monde est atone et les personnages aussi. Ils sont désœuvrés : pas de but autre que la survie, et celle-ci n’est même pas attrayante, puisque mourir vous fera renaître. Et pourtant… ils s’obstinent, balancent des phrases cabossées, tentent de nouer des relations bancales, de trouver des restes de camaraderies et d’humanité parmi un monde désastré – quitte, parfois, à s’inventer nos animaux préférés, vous verrez.

C’est cette humanité malhabile mais volontaire qui fait que le monde post-exotique n’est pas entièrement noir. Tout est sombre, certes, mais on y voit et on y lit des personnages maladroits qui cherchent à survivre, à construire quelque chose parmi les décombres de l’humanité. D’où aussi cet art de la métamorphose, qu’on lit dans Kree comme déjà dans Songes de Melvido : ces deux livres refusent la linéarité, plongent dans l’onirisme et la mort pour démultiplier les vies de leur protagoniste. Le personnage principal vit des existences multiples, comme autant de tentatives recommencées de réussir à écrire son histoire. Renaître permet de se réinventer, de faire de la matière de sa vie une pâte malléable qu’on travaille comme la boue d’un golem.

Le golem : c’est l’image que convoquait, entre autres, le second livre publié par Draeger à l’Olivier. Rappelons le mythe  : l’argile dont on façonne le golem n’est rien, si une formule magique, écrite sur un morceau de papier, n’y est pas insérée. La gigantesque carcasse du golem ne s’anime que lors que le Verbe lui donne vie.

La littérature, et particulièrement la si étrange littérature post-exotique, est elle-aussi un golem, elle ne prend vie que lorsque le souffle l’anime. Si le livre post-exotique nous montre un monde noir et terrible, il est aussi la promesse d’une humanité possible, il appelle et accueille le souffle d’une fraternité qui passe par la lecture.

Manuela Draeger, Kree, éditions de l’Olivier, février 2020, 320 p., 19 € — Lire un extrait