Photo de couverture de l’album Canti delle donne in lotta, Fufi Sonnino e Yuki Maraini, 1976

Vous sortez du silence. Vous sortez de l’anonymat. Vous sortez de vos cuisines, de vos chambres, du carré clos de vos bureaux pour dire les abus dont vous avez été et vous êtes victimes. Continuez à le faire. Continuez à ne pas vous oublier. Car si ce n’est pas vous qui prenez la place qui vous est due dans ce monde, personne ne le fera pour vous.

C’est la révolution en acte du plus négligé des Lumpenproletariats de l’Histoire : les femmes. C’est le Lumpenproletariat que l’on ne veut écouter car c’est celui qui aurait sans doute le plus de pouvoir parmi tous. Il faut donc que la lutte continue, que ces années 1970 qui ont commencé à nous libérer, perdurent. Les hashtags #balancetonporc et #moiaussi sont ainsi les bienvenus s’ils permettent aux femmes de ne plus vivre dans la honte du viol et du harcèlement sexuel.

Je suis donc ce qui se dit, ce qui s’écrit, ce qui se fait sur cette déferlante. Et je m’engage aussi. Comme chacune d’entre vous, j’ose l’espérer.

Le premier plan est un arbre sec qui crépite, lutte contre le vent, vieux corps voûté, se laisse traverser, souffler, patient. Un corps qui attend la mort et son témoin qui filme, qui n’attend pas mais cherche dedans la patience. Patience du plan qui se tient à bonne distance du corps presque mort – et puis après le contraire : perte de la distance, image qui veut toucher, qui touche, qui mange, regard de bête, d’enfant qui veut manger le paysage, lui rentrer dedans comme on retournerait dans le corps d’une mère – pour y finir peut-être.

Avant d’être cinéaste, Chantal Akerman voulait être écrivain. Pour autant son cinéma est-il littéraire ? S’il l’est, il reste pur cinéma, pur mouvement, pur écoulement du temps, sensible au corps et à la voix, à la matière des corps autant qu’à celle des mots. Et attaché à la vérité. Littéraire comme celui de deux autres cinéastes, Marguerite Duras et R. W. Fassbinder : auteurs d’une œuvre écrite considérable d’où découlent parfois leurs films. Rien de tel chez Chantal Akerman : deux récits publiés : Une famille à Bruxelles, (1998, L’Arche Éditeur), Ma mère rit (2013, Mercure de France) et un unique texte dramatique : Hall de nuit (1992, L’Arche Éditeur).

Dans les dernières images traversées d’obscurité de La Captive, sans doute l’un de ses plus beaux films, pareil à un cristal de douleur, Chantal Akerman laisse l’écran vide, le fait se perdre hagard dans la solitude d’une nuit sans trêve, de celle qui vient à la jeune Ariane, l’Albertine dont Simon perd le fil, qui se jette, elle de sa toute sa solitude, dans une mer d’encre noire où de son nom ne résonnent plus que les vagues qui l’emportent.