Tolstoï par Martin Veyron : «Ce qu’il faut de terre à l’homme»

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En 1886, dans un conte amer aux nombreuses connotations philosophiques et religieuses, Léon Tolstoï montrait comment, en peignant le portrait désabusé d’un paysan russe cédant aux sirènes du productivisme et à la tentation de la l’expansion agricole, elle pouvait mener celui-ci à sa perte. En adaptant Ce qu’il faut de terre à l’homme, Martin Veyron, inoubliable auteur de L’amour propre (ne le reste jamais très longtemps) et de Marivaudevilles, livre un album au dessin rond et généreux qui sublime le texte de l’écrivain russe.

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Quelque part en Sibérie occidentale, Pacôme, fermier ambitieux, déplore sa condition de paysan dont le lopin de terre n’est pas assez grand pour le faire vivre lui et sa famille. Alors que le servage a été aboli, il se heurte régulièrement à l’intendant du domaine voisin, propriété de la riche Barynia, et endure les amendes et les vexations. Il est vrai que sa terre n’est pas assez fertile, qu’il manque de fourrage et que ses bêtes ont tendance à aller paître sur les parcelles interdites. Quand l’opportunité se présente, Pacôme rachète sa terre, mais l’expérience collectiviste ayant échouée, il doit désormais s’étendre ou mourir. Vient alors la rencontre avec un énigmatique voyageur Veyron 2qui lui parle des Bashkirs, peuplade vivant sur une terre dans « un pays si grand qu’on ne saurait en faire le tour en un an ». Pour Pacôme, c’est l’illumination et la solution à tous ses maux : il ira acheter de la terre aux Bashkirs. Après un long voyage, ces derniers se montreront accueillants envers Pacôme et lui proposeront un étrange marché : « tu obtiendras pour mille roubles, tout le terrain que tu parcourras en une journée… Mais à une condition, si tu n’es pas revenu à ton point de départ au coucher du soleil, tu perdras tout, argent et terre ». C’est décidé, demain, Pacôme sera riche.

 

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Martin Veyron a quitté les rues de la capitale française pour les plaines et les champs russes, laissé de côté les préoccupations futiles des bourgeois bohèmes parisiens qu’il brocarde avec humour, pour s’intéresser aux affres du moujik Pacôme, dont la peur n’a d’égale que son envie de possession. Avec le talent qu’on lui connaît, ce dessin expressif au trait précis et une impeccable maîtrise du cadrage (avec ces magnifiques champs-contrechamps et jeux d’ombres parfaits), Martin Veyron conte une histoire pleine d’amertume qui tranche radicalement avec la légèreté (apparente) des Marivaudevilles et autres Aventures de Bernard Lermite. Ici, la fable est grave et le dessin sert admirablement le propos : les étendues, les habitations, les paysages, les «gueules» des paysans sibériens, la photographie de la bonne société russe vs le sort des métayers en proie à la rudesse des lieux et de l’hiver sibérien, tout est flamboyant, fin et empreint d’une grande poésie.

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Histoire d’une cupidité fatale, Ce qu’il faut de terre à l’homme est un récit fataliste, dont la morale noire ferait presque oublier qu’elle a été écrite il y a cent trente ans, tant sa modernité résonne déjà comme un avertissement.

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Martin Veyron, d’après Tolstoï, Ce qu’il faut de terre à l’homme, 136 p. couleur, Dargaud, 19 € 90.

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