Terrain vague (26.2) – Bande dessinée, etc.

© Christian Rosset

C’est toujours quand on désespère de ne pas trouver de bande dessinée susceptible de relancer ce qui, depuis l’enfance, apporte quelque viatique à nos rêves, qu’une petite pile d’albums à l’esprit aventureux arrive sans prévenir, contredisant cet incipit en forme de lamento.

Je lis en principe tout ce que je reçois, même non sollicité. Et, ne serait-ce que par amour conjoint du vagabondage et du livre imprimé, je vais régulièrement en librairie à la recherche de ce qui aurait pu m’échapper, quitte à frôler au retour la limite du poids de papier autorisé. C’est un besoin physique, sensuel avant tout, qui s’accorde au désir d’entretenir ruminations et songeries, souvent silencieuses. Mais le temps passant, je me demande si continuer de faire de longues digressions sur ces albums (on dit parfois romans graphiques, mais je n’ai jamais aimé cette expression), alors que déjà trop de commentaires ont été accumulés à leur sujet, ne frôle pas le dérisoire, surtout si l’on a en tête la manière qu’a Willem de faire passer ses recommandations de lecture en associant simplement quelques mots à une image : rapide et efficace travail d’artiste.

Résumer ce que racontent ces bandes dessinées me semble depuis toujours assez vain. Et digresser sur le trait et la couleur ne peut qu’excéder l’espace d’une recension, tant il faudrait se montrer précis, attentif au moindre détail, recherchant de justes formulations pour caractériser ce que le regard saisit d’emblée, en silence. Comment parler des images d’Aurélie William Levaux, autrefois presque muettes (même si terriblement parlantes – Les Yeux du seigneur à La Cinquième Couche) ou relevant du bref monologue subjectif (La Réponse chez Super Loto Éditions) et aujourd’hui indissociables de l’écriture de textes dont l’ampleur de la pagination excède, en surface, celle des dessins et planches de bande dessinée qui les accompagnent ?

Dans New Rural Wave, chez Atrabile, celle qui dit « je » a « quitté la ville pour se réfugier dans la campagne, en Haute-Patate ». L’humour mâtiné de colère d’une gilet jaune loin d’être apaisée – « Comme chaque semaine, nous étions sur notre rond-point, debout dans le froid » –, férue de critique sociale et d’ironie culturelle, déjà rencontrée dans plusieurs numéros du journal Mon Lapin Quotidien ainsi que dans diverses publications au Monte-en-l’air, provoquent une relation assez singulière entre images et récits. On ne saurait affirmer qui illustre l’autre, suivant un processus de questions-réponses quasi à égalité. Après avoir montré l’image de couverture, reprenons une page de texte : « Je marchais pour me vider la tête. J’ai marché sans but, j’ai emprunté des ruelles sales, attendu à une multitude de feux rouges, traversé de grands boulevards, dépassé des zones commerciales, des parkings, glissé dans des flaques. Il commençait à neiger. Devant un grand hangar occupé par un restaurant chinois, buffet à volonté, une dame qui en sortait, montait dans une voiture, coquette, elle était, sans doute pour les réjouissances précédentes. En la contournant par l’arrière, des effluves d’Angel, ce parfum très reconnaissable, m’étaient montées au nez. Angel avait envahi mes narines, mais accompagné d’une forte odeur de pet, de ce pet tenace après resto quand on a abusé des croquettes de fromage belgo-asiatiques. J’avais trouvé la combinaison de ces deux senteurs, directement provenues de la jupe de la dame, plutôt parfaite. C’était comme si son cul avait réalisé une flagrance rare à son insu, évoquant l’ancien monde, la nostalgie des fêtes familiales où on s’ennuie dur, enfant, dans l’attente de rentrer chez soi en se demandant comment éviter de saluer tout le monde. J’avais souri doucement et poursuivi mon chemin vers nulle part. Oui, ma vie était vraiment pourrie. » Bel entrelacement d’humeurs où le visible entre en résonance avec l’invisible, et le concret le plus immédiat avec le souvenir.

Beaucoup de livres – essais en bande dessinée comme albums formatés – me laissent sans voix, non par l’effet d’une quelconque sidération, mais parce que rien ne passe : aucun courant, nulle émotion. Dans ce cas, il est préférable de tourner la page. Mais les choses apparemment les plus silencieuses se mettent parfois à nous parler sans crier gare. J’ai été impressionné par le travail de Kamel Khélif (né en 1959 à Alger, avant de débarquer avec sa famille à Marseille en 1964), notamment pour Dans le cœur des autres (Le Tripode), un récit dessiné de cent-soixante-dix pages grand format 24,5 x 33,5cm. Comme le reconnaît l’auteur, on y ressent l’influence d’Alberto Breccia, ne serait-ce que par le travail sur les matières. Et on y relève aussi nombre de hantises relatives à l’errance d’un personnage d’artiste dans « ses » villes – Paris, Marseille, Alger –, et notamment la persistance du visage d’une femme : « Son visage ne demandait rien, n’attendait rien, aucune trace de chagrin ou d’anxiété. Mais il plombait. Là où je le cherchais, je ne le trouvais nulle part. Ce qui me tourmentait ne prenait encore la forme que d’une vague brûlante de tendresse dont j’étais presque constamment oppressé. Guidé par mon inquiétude, je cherchais le visage, c’est tout ce que je pouvais faire, traînant mon désir misérable. Jetant les yeux sur chaque visage de femme qui passait. »

Dans le cœur des autres, double page © Kamel Khélif / Le Tripode (photo Christian Rosset).

Le travail de composition par grandes images – généralement deux par page, avec un rectangle de texte collé au centre, mordant sur les dessins –, l’esthétique matiériste, et bien d’autres choses moins dicibles, font que je n’adhère pas spontanément à ce pourtant remarquable projet qui a, entre autres, le mérite de faire du monologue intérieur quelque chose de vivant, ce qui n’est pas si courant sous cette forme. C’est pourquoi je tenais à lui offrir une place dans cette constellation qui ne cherche pas forcément à suivre aveuglément « mon goût », mais qui découle de ce que mon regard saisit au passage, ouvrant aussitôt les vannes d’un réservoir de questions laissées sans réponse.

De Kamel Khélif, dont j’ignorais tout jusqu’à aujourd’hui, je remarque qu’il a été publié par Amok, puis par le Frémok (FRMK), au passage de l’an 2000 (c’était encore le temps où j’avais pris distance avec la bande dessinée ; il m’a fallu attendre de rencontrer Jean-Christophe Menu en 2003 pour saisir l’occasion de fructueuses retrouvailles). De ce que je reçois et achète, je garde tout ; il m’arrive alors, quelques décennies après, de redécouvrir de pures merveilles dont la présence m’était sortie de la tête ; ou de relire des bandes dessinées autrefois fétiches qui tout à coup me tombent des mains. De celles qui ne me font pas écrire, je me dis : « les mots viendront plus tard ». J’ai tenté par exemple, et à plusieurs reprises, une lecture de Stacy de Gipi (Futuropolis). C’était même prévu pour l’épisode (23) de Terrain vague. Mais, mécontent, non de l’album, mais de ce que j’avais écrit, j’ai tout effacé au dernier moment. Pour de mystérieuses raisons, liées sans doute au dessin, ce livre m’avait attiré. Et pour d’autres, relevant probablement du récit, il m’a résisté. Je ne ferai pas la liste – bien trop longue – de ce qui m’a laissé aphone, préférant relever quelques empreintes d’un récit dessiné de plus de quatre cents pages ayant demandé plus d’une décennie de travail à son autrice, même s’il peut sembler présomptueux d’en rendre compte en quelques milliers de signes.

La Camarade Coucou, traduit de l’allemand par Monique Rival, est ce livre publié chez Futuropolis. Il est signé Anke Feuchtenberger, une autrice née en 1963 en Allemagne de l’Est dont nous connaissons assez bien le travail, grâce à L’Association (dès 1996) et, une fois de plus, au Frémok. Comme on vient de le souligner, il s’agit d’un opus magnum impossible à circonscrire en quelques propositions – même si l’éditeur s’en est très correctement chargé : « 1995. Le village de Pritschitanow, en Allemagne de l’Est, veut privatiser et vendre l’ancienne école communale où a vécu et enseigné la grand-mère de Kerstin. Allant et venant entre 1955 et 1995, Anke Feuchtenberger raconte l’étrange propre à une société qui se désagrège. Effi, Jochen ou Kerstin, enfants et adolescents ballottés dans un quotidien aussi lent que violent, s’emberlificotent dans les fils d’une réalité qui n’a de réel que le nom. » 31 octobre 2024. Je reprends ma lecture, plutôt en surface, le regard ne cessant de caresser – et de se laisser caresser par – le dessin, parfois rude, ou peu aimable, mais toujours inventif : d’une beauté peu ordinaire, relevant d’une connaissance assez fine de ce que le regard a mémorisé, et bien accordé à la police de caractère très singulière – déjà repérée au cours de précédentes lectures – dont la dessinatrice use dans le récitatif qui court d’un chapitre à l’autre (en ce qui concerne les bulles de dialogue, peu nombreuses, une autre police, plus « classique », lui a été préférée). Le primat du visuel est un des leitmotive de ces chroniques. Comme l’a dit Claire Bretécher, « la première chose qu’on voit dans une BD, c’est le dessin. […] Ce n’est pas facile d’analyser un dessin […], la plupart des gens sont incapables de le faire, mais ils sentent très violemment un dessin, et si ce dessin leur plaît, il y a des chances qu’ils commencent à lire l’histoire, alors que s’il ne leur plaît pas, il n’y a aucune chance. » Aussi, donnons à voir pour commencer une double page où le dessin est à l’œuvre : dans sa splendeur, baignée de calme – murmure remuant, sonorisé par les bruissements qui ne cessent de traverser nos rêves –, qui nous touche, dans son émergence inquiète, comme une évidence secrète.

La Camarade Coucou, double page © Anke Feuchtenberger / Futuropolis.

Ouvrant au hasard La Camarade Coucou, je tombe sur : « Je vois quelque chose que tu ne vois pas. » Recommençant, je lis : « Un long voyage et pas d’au revoir. Toujours au mauvais moment et au mauvais endroit. Mais restons en contact. » Je comprends qu’il me faudra du temps pour me familiariser avec cet univers où je suis pourtant entré pour la première fois, il y a déjà longtemps. Continuons à dérouler la présentation de l’éditeur : « Une sombre fable où le fantasme l’emporte toujours. La nature, omniprésente, se fait tour à tour miroir déformant et relai d’une humanité en errance, abordant la violence. La sexualité réprimée autant que la brutalité des corps et de la société. » Durant les pauses de l’écriture de cette chronique, je revois quelques séquences du film Sátántangó de Béla Tarr, œuvre de plus de sept heures, aussi terrible qu’hypnotique, qui me semble on ne peut mieux s’accorder à cette bande dessinée d’Anke Feuchtenberger par son entrelacs d’innocence et de cruauté, d’un monde à l’autre : se contaminant impitoyablement par mimétisme. « Reste l’impression d’entendre respirer un monstre ; mais la vie est là. » […] « Chapitre 19. Kerstin veut se souvenir. Elle est sur le point de se souvenir. » Et nous, de ne rien oublier de ce qu’on devra relire à même la surface, au-delà des apparences.

D’un album à l’autre, c’est parfois le grand écart. Bien plus que « jeu des différences », ou « de la ressemblance inquiète » (pour parler comme Georges Didi-Huberman), la mise en place d’une constellation requiert un grand sens des humeurs : savoir glisser du plus sombre au plus lumineux, du plus sensible au plus idiot, afin de tendre un filet susceptible d’attirer dans ses rets lecteurs et lectrices potentiels – ce qui nous conduit, parfois malgré nous, à accomplir de périlleux exercices d’équilibrisme au-dessus de l’abîme.

D’une belle salve du Frémok (FRMK) conjuguant nouveautés et séance de rattrapage sans que ne soit indifférent, Cowboy Henk. La Nouvelle Blague de Herr Seele & Kamagurga (mise en couleurs d’Émilie Gleason) est une divine surprise, même s’il s’agit du cinquième volume des « aventures » de ce cowboy d’opérette, rejeton tardif débordant de sève d’un surréalisme, version belge (côté flamand), bien plus drôle et subversif que celui dont on commémore cette année la première édition d’un certain Manifeste. La Nouvelle Blague est un ensemble de strips imprimés au format à l’italienne : un par double page, soit deux cases par page, ce qui est un luxe. On n’avait encore jamais vu Henk à cette échelle. Bien entendu chaque strip est irracontable – ce qui ne nous empêche pas d’essayer : Case 1. Une pizzeria. Le patron à Cowboy Henk : « Cette Pizza Euthanasia doit être livrée d’urgence à cette adresse. » Case 2. Une fois arrivé, Henk crie : « La Pizza Euthanasia ! » Case 3. Une vieille dame vêtue de noir ouvre la porte : « Elle était destiné à mon mari, mais il vient de décéder… » Case 4. Henk, assis face à la vieille dame, le carton à pizza posé sur la table : « …alors ça vous fera de quoi grignoter à la réception après l’enterrement ! » Impossible de mieux faire avec si peu de moyens. Et c’est comme ça à toutes les doubles pages.

La-Nouvelle-Blague-strip-©-Kamagurka-Herr-Seele-FRMK.jpg

Cette radicalité en matière de strip, on ne peut que l’approuver et en redemander. Le plus étonnant, c’est qu’à relecture rien ne semble épuisé : on retrouve la saveur de chaque suite de quatre cases, inaltérée. Je me demande à quel moment elle finira par s’épuiser. Cela fait plus de dix ans qu’à chaque sortie d’un volume de « Kama & Seele », j’invite qui suit mes divagations critiques à acquérir sans attendre ce viatique on ne peut plus jouissif permettant de traverser le jour comme la nuit avec la vraie « bonne larme » à l’œil. Un dernier strip ? Il se passe dans un garage. Case 1. Le vendeur : « Les voitures électriques c’est le futur. » Case 2. Henk : « Quelle est la longueur de ce câble ? » Le vendeur : « Cinq mètres. » Case 3. Henk : « Donc beaucoup trop court pour rouler jusqu’à Louvain. » Case 4. Le vendeur : « On peut toujours vous fournir une rallonge supplémentaire. »

Parmi les livres qui composent cette salve que je viens d’évoquer, La véritable histoire de Saint-Nicolas de Thierry Van Hasselt, paru au FRMK il y a un peu plus d’un an. Entièrement « muette » tout au long des deux premiers tiers de l’histoire, elle dispense de rares dialogues dans le dernier. Adressée à celles et ceux qui préservent intérieurement l’innocence et la révolte propres à l’enfance – à  celles et ceux qui se soulèvent et s’engagent dans un devenir-minoritaire d’exclus et d’opprimés : d’exilés sans domicile fixe –, cette bande dessinée dédiée « à la terre, à l’eau, à l’air, au feu » demeurera longtemps (on ne saurait en douter) un des fleurons de notre époque qu’elle aura su saisir, en fable critique où un goût prononcé de l’image sert une narration aussi complexe qu’un conte pour enfants, dispensant avec grâce, et aussi un grand sens du burlesque, une obscure et lumineuse clarté. « Tremblez, damnés puissants qui saccagez, pillez et nassez le monde des justes, des pauvres et des enfants ! Saint-Nicolas, le patron des gosses, revient, et il n’est pas content ! »

La véritable histoire de Saint-Nicolas © Thierry Van Hasselt / FRMK

La véritable histoire de Saint-Nicolas est un avis d’orage narratif et graphique où la moindre perturbation est reine. Elle se passe, non dans un monde imaginaire, mais en terres occidentales, où l’on chasse et tue sur ordre des puissants. Comme c’est la fin d’automne, Saint Nicolas revient, en cracheur de feu – en saltimbanque furibond. Je vous passe la suite… relevant simplement l’exécution par l’armée du « faune », ce nourrisson devenu gigantesque grâce au lait prodigué sans compter par le sein maternel du saint patron des enfants. Intense fureur et folie douce se conjuguent pour animer un cri résonant avec force dans un paysage mélancolique où, sur cent soixante pages aquarellées, la farce la plus débridée se frotte au tragique le plus irrémédiable, avec parfois le rendu d’un film muet coloré à la main dont la pellicule aurait résisté au feu.

C’est maintenant l’heure de chausser des lunettes rouges et bleues – saisir le relief étant toujours émerveillant (génie de ces lunettes qui nous permettent de retrouver l’enfance à volonté). Nous avons déjà eu plusieurs occasions de parler des livres de Matthias Picard imprimés « en trois couleurs pantone » permettant une navigation 3D si l’on est bien appareillé (pour mémoire : Jim Curious. Voyage au cœur de l’océan (2012) et Jim Curious. Voyage à travers la jungle (2019) aux Éditions 2024).

JeanJambe et le mystère des profondeurs, publié dans la collection « 4048 » des éditions 2024 (qui devraient l’an prochain changer de nom), est le titre du nouvel opus de Matthias Picard dédié aux jeunes de tous âges. Il reprend le nom du personnage principal « tout de bras et de jambes » que son auteur a pourvu d’oreilles de lapin et d’un grand nez, tel un signe calligraphique qu’une animation 3D permet de se mouvoir dans un décor étrangement proche d’une réalité « photographique » (relevant d’une époque aujourd’hui plus que centenaire où le relief rendait « poétiques » les atrocités de la guerre de 14). « L’enjeu de ce livre était de parvenir à faire du dessin avec de la photo. J’ai tâtonné. Trop de dessin éloigne le décor, casse l’effet d’immersion. Le fil redessine la photo, la ligne accompagne le voyage de JeanJambe. Le regard suit le fil qui conduit à un endroit où l’œil ne serait pas forcément allé – Mathias Picard. »

JeanJambe et le mystère des profondeurs © Matthias Picard / Éditions 2024.

L’histoire démarre au moment où le personnage filiforme accoste sur une île, mystérieuse bien entendu, comme dans un vieux Jules Verne ; puis se métamorphose en spéléologue s’apprêtant à explorer les profondeurs d’un volcan où trouver matière à féérie : champignons géants, cristaux impressionnants, végétation insolite, coquillages en forme de dômes, galets en forme de cerveau pétrifié, dunes et autres matières que l’on peut trouver au fond des océans, sans oublier les passages des chauves-souris et, vers la fin, une petite bande de lapins blancs… ; avant d’aboutir, au terme du périple, dans un atelier où, selon un principe aussi ancien qu’impérissable, personnage et créateur se retrouvent… Ce qui nous vaut les seuls mots – le fin mot – d’une histoire aussi « muette » et aussi belle qu’une fantasmagorie de Méliès.

Qu’ajouter ? Chaussant toujours les lunettes rouges et bleues, il n’est pas aisé de frapper sur le clavier… Mais, aucune importance, car il est bien préférable de contempler encore un peu, et en silence, cet ouvrage débordant de magie : efficace et sans esbrouffe ; en attendant le prochain, ou une animation 3D (mais, de grâce, « à l’ancienne »).

Revenons maintenant à la 2D, où l’agitation mentale trouve encore sa place (et comment !) – et précisément au beau travail d’Anne Simon, certes en surface, mais ne manquant pas de relief.

Henry, James et les autres est le sixième volume des Contes du Marylène d’Anne Simon chez Misma. Nous avons déjà rendu compte ici-même des quatre premiers, puis du cinquième, L’Institut des Benjamines. Ce nouvel épisode n’apporte pas de tour d’écrou à la série, mais nombre de précisions au sujet de points de détail relatifs aux épisodes précédents. Il s’agit donc d’un travail de révision, qui l’est aussi de re-vision, où l’on retrouve à peu près tous les personnages, à commencer par James Kite (du Cirque Kite) et Henry the Horse qui égrènent leurs souvenirs au coin du feu dans le palais de la reine Aglaé. On comprend rapidement que ce sixième volume, composé d’un montage d’histoires courtes, est de transition : une pause bienvenue pour nous permettre de renouer avec ce monde dessiné avec une remarquable précision (quel trait magnifique que la mise en couleurs ne gâche nullement) et ouvert à tous les possibles. Manière d’approfondir ce qui s’est joué ; et de continuer à jouer en surface, révélant ainsi quelques secrets, en offrant le premier rôle à divers personnages secondaires. Comme tout ne cesse de bouger, il ne faut rien raconter. Si l’on suit naturellement le chemin du trait, comme on peut le faire dans les sentiers qui bifurquent du Terrain vague – qui nous mènent à bon port, à condition de rester attentif –, tout va pour le mieux. D’un récit à l’autre, on prend le tout avec gourmandise, non sans se demander de quoi seront faits les prochains épisodes – quatre volumes étant en principe encore prévus. Les Contes du Marylène demeure une des rares séries en bande dessinée qui tienne la route, on les attend de pied ferme.

Henry, James et les autres © Anne Simon / Misma.

Et soudain… (air connu), je me rends compte que l’album qui suit cette bande dessinée joyeusement féministe d’Anne Simon – l’avant-dernier de cette constellation bâtie en grande partie de manière intuitive – a pour titre Le repos de guerriers. Grand écart, as usual, bien que de l’une à l’un, nul déséquilibre ne contraint le funambule critique à tomber de haut.

Le repos de guerriers est le (provisoirement) dernier opus de l’infatigable Edmond Baudoin – dont on ne compte plus depuis longtemps ses albums (il ne devait en avoir publié que quatre ou cinq au moment où je l’ai rencontré pour la première fois, il y a bien quarante ans ; aujourd’hui, me semble-t-il, la barre des quatre-vingts a été franchie) – publié par les Éditions Ouïe/Dire dont nous avons déjà eu l’occasion de souligner la qualité du travail (c’était au moment de la sortie du livre de Vincent Vanoli, La Boucle). Baudoin et Ouïe/Dire sont loin d’en être à leur premier contact, trois livres (tous en collaboration) ayant été publiés aux mêmes éditions avant celui-ci. Mais le travail s’est effectué cette fois en solitaire. « Petit déjeuner 6 heures, déjeuner 12, dîner 18. Une vingtaine de jours avec les légionnaires en convalescence ou à la retraite. J’ai fait leur portraits », écrit Edmond Baudoin, « ainsi que celui des femmes qui travaillent au bien être de ces hommes : infirmières, secrétaires, femmes de ménage. Les portraits d’humains qui marchent dans leur vie. »

Il se pourrait que Baudoin soit devenu un des meilleurs portraitistes de notre temps. Le Portrait est d’ailleurs le titre d’un de ses livres les plus mémorables : aussi prospectif graphiquement qu’émouvant. Si on lui adresse une invitation ayant pour but de l’entraîner en territoire plus ou moins inconnu, il en profitera pour mettre en page une galerie, principalement de visages (mais pas seulement) dessinés sur le vif à la plume, au pinceau, tout en recueillant simultanément les propos des portraituré(e)s. Maître des échanges, libre et attentif, Baudoin semble devoir exercer cette activité jusqu’à son tout dernier souffle, tel un reporter à la recherche du temps suspendu, seul permettant de saisir ce que la tempête disperse aux quatre vents. C’est le plus souvent très beau – et toujours authentique. Ce qui nous est donné à voir et à entendre, ce sont des bruits et des visages du monde qu’un chargement d’encre sait capturer avec bien plus de grâce, et surtout de vérité, que les machines (à commencer par l’appareil-photo – ne parlons pas de IA).

Le repos des guerriers © Edmond Baudoin / Éditions Ouïe/Dire.

Chez Edmond Baudoin, la frontière entre commande extérieure et commande intérieure est poreuse. Qu’en est-il chez Loo Hui Phang, scénariste et romancière ? Ou chez Benjamin Bachelier, dessinateur et peintre ? À peine plus d’un an après Oliphant, tous deux reprennent leur collaboration, cette fois pour raconter « l’histoire du vêtement, de son créateur, de son inspiratrice et de ce qu’ils ont provoqué à eux trois : la modernité ». Ce vêtement a pour nom Smoking. Il donne son titre à cet album publié chez Albin Michel (dont le sous-titre est La révolution Yves Saint Laurent). Dans un entretien, Loo Hui Phang énonce clairement que « La mode [l]’intéresse depuis [qu’elle est] enfant ».

« Styliste était d’ailleurs le premier métier que je voulais faire. Je suivais assidûment les collections et les défilés d’Yves Saint Laurent me fascinaient. » Contrairement à Bertrand Bonello – qui était jusqu’ici le seul qui, par son art de détourner une commande, m’avait convaincu de m’intéresser à Saint Laurent (dont je connaissais depuis l’adolescence le portrait photographié par Jeanloup Sieff, affiché dans la vitrine d’une boutique de photographe de la rue des Batignolles, étrangement toujours fermée – elle y a demeuré de nombreuses années) – Loo Hui Phang semble avoir été sa propre commanditaire. Et si le résultat est tout aussi convaincant, c’est en particulier dû à cet art partagé du montage, Benjamin Bachelier apportant rythmes et ambiances plutôt subtils à la circulation narrative, parfois bavarde (dit-elle), mais sans jamais lasser, qui s’accomplit d’une page à l’autre, sans sombrer dans la pure répétition, même s’il n’est question que de ça (de la répétition, au sens de recommencement ; et aussi d’essais de voix et d’intonations) : « Je voulais que les pages évoquent les patrons, les dessins, l’énergie créative de Monsieur Saint Laurent. […] Ce récit est un grand terrain d’expérimentation graphique pour moi – Benjamin Bachelier. »

Smoking © Loo Hui Phang et Benjamin Bachelier / Albin Michel.

Bien documenté, ce récit ouvert en forme de balade nous conduit à rencontrer divers personnages du monde réel, autant attendus qu’inattendus : Michel Butor par exemple, qui avait participé au numéro 4 de Change, La mode l’invention, avec un texte admirable, Mode et moderne, dont les parties 1 et 7 avaient pour titre Le vêtement comme langage et Le langage comme vêtement. De Smoking, Betty Catroux est la figure iconique : la porteuse aussi classe que décontractée du non moins iconique smoking – Saint Laurent opérant ainsi, selon Loo Hui Phang, « le comble de la transgression : habiller les femmes avec le costume du pouvoir masculin, celui qui est au sommet de la hiérarchie vestimentaire. » Notons enfin ces mots déposés par la scénariste dans la bouche de Betty Catroux : « Pourquoi être un garçon ou une fille quand on peut être les deux ». Il nous faut alors comprendre ce qui s’y agite en se téléportant au temps où ils ont été prononcés : celui de la modernité active, pré-68, que d’aucuns souhaiteraient enterrer en ces temps fortement réactionnaires, et dont cet album tire une énergie renouvelée, produisant quelque chose comme une expérience – ce qui devrait être le cas de toute œuvre procédant de conversations actives entre un esprit et une main, si l’on veut se préserver de l’éternel retour des incipit en forme de lamento (à suivre).

Aurélie William Levaux, New Rural Wave, Atrabile, novembre 2024, 208 pages, 21€
Kamel Khélif, Dans le cœur des autres, Le Tripode, octobre 2024, 176 pages, 33€
Anke Feuchtenberger, La Camarade Coucou, Futuropolis, octobre 2024, 448 pages, 39€
Kamagurka & Herr Seele, Cowboy Henk. La Nouvelle Blague, FRMK, octobre 2024, 292 pages, 26€
Thierry Van Hasselt, La véritable histoire de Saint-Nicolas, FRMK, septembre 2023, 168 pages, 29€
Matthias Picard, JeanJambe et le mystère des profondeurs, Éditions 2024, octobre 2024, 56 pages, 21,90€
Anne Simon, Henry, James et les autres, Misma, octobre 2024, 152 pages, 20€
Edmond Baudoin, Le repos des guerriers, Éditions Ouïe/Dire, octobre 2024, 56 pages,
23€
Loo Hui Phang et Benjamin Bachelier, Smoking, Albin Michel, octobre 2024, 168 pages, 24,90€