David Christofell : « Les gâteaux sont excellents pour le dialogue » (Poèmes de bureau)

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Comment écrire de la poésie qui concerne les rapports professionnels, les tensions et crises au sein d’une institution, les conflits liés au nouveau pouvoir managérial, au néolibéralisme omniprésent et écrasant tout ?

Ces questionnements sont au centre des Poèmes de bureau de David Christoffel. Que permet la poésie face à une logique qui détruit et prive du sens de ses activités ?

Rencontre et entretien avec David Christoffel.

Votre livre, au premier abord, concerne les relations professionnelles dans une assez grosse institution. Ce qui s’y passe paraît généralisable – ce qui s’y passe étant une situation d’assujettissement dans le travail, assujettissement à une hiérarchie dont on comprend mal ce qu’elle veut ou cherche. Cette situation, vous l’exprimez à travers des poèmes très paradoxaux…

Il est difficile de parler du contexte alors que ces poèmes sont aussi une tentative de s’en extraire. Mais si j’en dis quelques mots, je peux dire que ce contexte est un conflit social. Je travaillais dans un petit service d’une très grande institution et il a été proposé que ce service soit plus ou moins privatisé. Le dialogue en vue de cette privatisation s’est engagé d’une façon si maladroite que cela a généré une hostilité marquée envers ce projet. J’ai joué un rôle qui a été qualifié de « lanceur d’alerte », j’ai essayé de maintenir un dialogue. Malgré ça, les choses ont dégénéré et le dialogue n’a pas eu lieu : les dialogues sont supposément privilégiés alors qu’ils sont en même temps impossibles. Nous avons interpellé les institutions concernées par cette privatisation qui au final n’a pas eu lieu, même si cette histoire s’est terminée par ce qu’on appelle « une charrette », c’est-à-dire que nous avons été plusieurs, notamment les syndiqués, à être licenciés.

C’est ensuite que j’ai écrit ces poèmes pour dédramatiser le narratif syndical qui est également une manière d’être enfermé dans une façon de raconter l’histoire dont on se retrouve à la fois acteur et marionnette. Il s’agissait aussi de se dépendre de ce qui s’était passé – comprendre et aussi se dépendre.

Si on précise les choses : il s’agissait de privatiser un service public, problème qui aujourd’hui résonne particulièrement. Est-ce que dans la façon dont on vous traitait, il y avait une incitation à devenir des efficients libéraux ?

Ce que l’on devait devenir au sein de cette privatisation était sans cesse reporté à un stade ultérieur, après notre acceptation. Si on acceptait de parler avec les nouveaux interlocuteurs, on allait pouvoir discuter, enfin, de ce que l’on allait faire ensemble. On a appris, par la suite, que dans le projet les enjeux d’argent, la publicité, devaient prendre le pas sur les enjeux éditoriaux.

Ce qui importait, c’était la capacité à générer de l’argent. Pour cela, on vous demandait de « faire le maximum », écrivez-vous, que votre « maximum » ait quelque chose à voir avec leurs intérêts.

Oui, on convoque les limites de l’individu, ces limites doivent être mises en tension, alors qu’il est évident que ce n’est pas dans cette situation que l’individu donne le meilleur de lui-même…

D’autant que « le maximum » n’est pas le même pour tous, ton maximum n’est pas le même que mon maximum…

Et déjà : le maximum de quoi ?

Un maximum, surtout, de connerie, semble-t-il. Toute cette façon de parler est absurde…

Ces changements-là, les changements de ce type produisent chez l’individu une sorte de révolution intérieure puisqu’il est obligé de s’interroger. Même si on voit que tout cela est ridicule, on ne peut pas ne pas se remettre en question, ne serait-ce que parce que les effets de ce changement transforment votre vie.

Le premier effet est qu’il faut se remettre d’aplomb avec ses valeurs, être plus au clair sur ce qu’on veut dans sa vie professionnelle. Cette clarification est peut-être douloureuse puisqu’elle montre que l’on aurait éventuellement laissé cela en plan. Dans le poème – ce que ne permet pas forcément la vie habituelle en entreprise –, on peut jouer avec cet écart, le faire jouer.

Vous écrivez cette phrase curieuse : « les gâteaux sont excellents pour le dialogue »…

Il y a de plus en plus une prétendue prise en charge du bien-être par les entreprises, ce qui pose une question concernant la subordination puisque cette prise en charge du bien-être est un moyen de renforcer la subordination. Ce bien-être est lié à l’aliénation. Le glissement entre les relations de coopération dans le cadre d’un travail et une forme d’amitié demande une attention, une vigilance.

On trouve également, dans votre livre, un thème qui est celui de la stabilité et de l’instabilité : stabilité morale, psychique, dans le cadre du travail, ou instabilité qui serait préjudiciable à soi, aux autres, à la productivité…

L’évolution dans la hiérarchie serait fonction d’une sorte de stabilisation morale, de bon équilibre moral. C’est un critère qui permet d’identifier qui sont les « bonnes personnes » que l’on ne juge pas tellement selon leurs compétences que selon leur capacité à entrer dans un agencement relationnel favorable pour eux et pour le travail. Ce qui veut dire que l’équilibre mental devient potentiellement un tremplin professionnel et cela, paradoxalement, avant que ce tremplin ne le permette. L’évolution professionnelle et l’évolution de l’individu s’enroulent, et cet enroulement laisse beaucoup de gens sur le bas-côté. Au final, tous ces gens qui sont ainsi laissés sont dévalués y compris moralement.

La privatisation, qui était le projet que vous avez subi, avait comme objectif premier l’argent : faire des économies, gagner de l’argent, plus d’argent. En prenant en compte cet objectif, on comprend que la remise en question de soi afin de progresser dans son travail est alors biaisée : ce n’est pas pour de bonnes raisons qu’il faut s’efforcer de faire de bonnes choses, la seule raison étant l’argent. C’est une problématique que l’on vit actuellement dans beaucoup de secteurs, par exemple dans celui de l’hôpital. De ce point de vue, votre livre est généralisable. Et ce qui est intéressant, c’est que c’est par la poésie que vous vous penchez sur ce phénomène très concret qui est ce que l’on ressent lorsque l’on est ainsi brutalisé pour, de plus, des objectifs qui ne sont pas sains. 

Dans la situation dont je parle, il y a effectivement une injonction à se remettre en question, et cette remise en question ne correspond pas à notre profil, à ce qu’est notre travail. En nous forçant à nous remettre en question en vue du profit, on nous fait croire qu’il s’agit d’une perspective qui implique le bien commun puisque, dans cette histoire, des emplois sont en jeu, mais ce n’est pas vrai puisque le soi-disant bien commun est surtout le bien de moins en moins de monde. Ce « bien commun » finit par ronger le vrai commun.

Il y a aussi la question des conditions mises en place pour débattre de ce bien commun, de ce qui est « meilleur » et pour qui. Quand tout cela commence par une sorte de chantage, ça commence mal. On nous dit : « la porte est toujours ouverte pour dialoguer », sauf que les conditions du dialogue font que la porte n’est pas véritablement ouverte, en tout cas pas pour tout le monde.

Votre livre rejoint la poésie mais il y a aussi une sorte de narrateur. Quelle est sa position ? Où est-ce qu’il se situe ?

Si je prends votre question dans un sens très littéral, je peux dire que j’ai écrit ces poèmes dans le RER, en rentrant du travail, c’est-à-dire entre un lieu professionnel conflictuel et un lieu domestique qui essayait de s’en protéger, ce qui n’est pas réellement possible. Dans cet intervalle, j’essayais de me projeter dans une langue qui n’est pas celle des échanges de mails avec les collègue, la direction, et je me demandais ce que veulent encore dire ces mots que l’on entend toute la journée : quand on nous parle de bienveillance au moment même où on nous maltraite, qu’est-ce que ça veut dire ?

Ce ne sont pas des gentils, ces gens…

Je ne sais pas s’il faut juger les individus… Pierre Alferi me disait : « les institutions ont un narcissisme », et de fait les acteurs de cette institution reconduisent le narcissisme de l’institution peut-être plus que leur propre narcissisme personnel. Avec certains de ces acteurs, après coup, j’ai poursuivi des rapports tout à fait cordiaux, normalisés, alors qu’aujourd’hui encore, j’ai des rapports conflictuels avec des personnes qui sont dans l’institution en question mais qui ne l’étaient pas au moment du conflit que j’évoque.

Cela pose la question : qui sont les sujets parlants et actants ? Qui est derrière tout cela ? Est-ce qu’on peut dire qu’à la fois il y a quelqu’un et qu’il n’y a personne ?

Ils se chargent si bien du narcissisme de l’institution que cela devient difficile de distinguer… D’un autre point de vue, je pourrais dire que le systémisme à l’œuvre prétend dépasser les rapports de domination alors qu’il les sert, ce qui détermine des places et des possibilités à l’intérieur de ce système. Par exemple, on ne peut pas jouer à égalité avec ceux qui décident de nos carrières.

Et la poésie, dans ces rapports, qu’est-ce qu’elle peut ?

C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour sortir quelque chose de cette situation.

Vous êtes aussi musicien, compositeur, musicologue. Quel rapport, dans votre cas, entretient ceci avec la poésie, indépendamment du son, bien sûr ?

C’est une relation que je me représente comme houleuse. Il y a la solution de dire que, entre la musique et la poésie, l’une doit l’emporter sur l’autre. Personnellement, je trouve un profit à les mettre en tension. Quand je crée des opéras parlés, je conçois des situations où la poésie est éprouvée, ne peut pas se faire tout à fait tranquillement, parce qu’elle est perturbée – en bien – par la coprésence de la musique, et la musique ne peut pas se laisser prendre par certaines promesses harmoniques parce qu’elle est inquiétée par la présence d’une instance réfléchissante bien que non argumentative qui est la poésie. Pour moi, je trouve difficile de pratiquer l’une sans l’autre. Dans l’opéra, souvent, l’intelligibilité du texte est un enjeu minorisé : la volonté est que la musique soit absolutisée, sans être emprisonnée par des références rhétoriques. C’est une idée qui est apparue au début du XIXe siècle et qui a prospéré. J’essaie de travailler autrement les rapport entre texte et musique.

Par contre, dans ce livre, il s’agit uniquement de textes, d’une poésie parfaitement écrite, volontiers syllogistique. La logique du livre est celle d’un texte et on n’est pas dans ce qu’on appellerait peut-être une poésie sonore, une poésie « musicale ».

Oui, à ceci près que l’on me dit parfois qu’en m’entendant dire les textes on comprend mieux les enjeux, y compris la fausse logique que vous évoquez. Ce qui pourrait être compliqué à la lecture se résoudrait par l’oralisation, c’est-à-dire aussi le passage par le son.

Quand j’ai commencé à lire le livre, celui-ci m’a plu. Mais par la suite, j’ai commencé à être agacé, un peu agacé. Je me disais : « d’où parle-t-il ? que dit-il ? » J’ai été saisi par la logique qui s’y déploie. Et c’est vrai que j’ai été, au fur et à mesure, aussi saisi par la musique du livre, par le son qui apporte des éclaircissements.

Puisque vous me posez la question de ma place dans l’écriture, peut-être que l’on pourrait dire que ce texte s’adresse, sous une certaine forme, à ceux qui nous infligent cette espèce de torture, en leur disant : « voilà dans quel état ça nous met si on suit vos injonctions paradoxales ». Peut-être que cette place qui est la mienne apparaît de manière plus évidente lorsque je lis le texte face à un public. Ce qui est aussi problématique dans la situation de conflit à laquelle je fais référence dans le livre, nulle part ne peut apparaître un discours concernant l’amour pour mon travail, et ceci serait vrai dans n’importe quelle situation conflictuelle au sein du monde du travail aujourd’hui, peu importe l’entreprise concernée. On subit ici une désappropriation du faire. La poésie me permet de me situer à un endroit où je peux éprouver cette désappropriation dans ce qu’elle a de problématique alors que cela était devenu impossible dans la vie professionnelle.

On trouve dans le texte, le traversant, une sorte d’impératif catégorique absurde : il y a des lois que personne ne comprend vraiment mais que l’on est supposé suivre…

 

Ceci est d’autant plus absurde que l’on ne parle plus du travail lui-même, de ce pourquoi on le fait, voire pourquoi on aime faire ce travail. L’autre problème est que l’on nous dit que ces impératifs absurdes sont le réel : ce qui est manifestement absurde est présenté comme étant le réel indépassable. Ceci produit de la souffrance, surtout lorsque l’on n’a pas de prise sur ces lois, ces décisions, sur ce supposé réel.

David Christoffel, Poèmes de bureau, éditions LansKine, août 2024, 92 p., 10 €