Quand les images se frottent aux mots (1): balade dans la production récente en bande dessinée

Comment c’est aujourd’hui la bande dessinée ? Et pourquoi toujours en parler au singulier ? C’est étrange : en ouverture de cette chronique ne me viennent à l’esprit que des questions. Ce serait peut-être une bonne idée de rédiger une chronique ainsi : par une longue suite de propositions interrogatives, évitant au passage de produire le moindre commentaire, et sans jamais répondre à aucune d’entre elles – les enchaînant, plus ou moins abruptement, un peu comme l’avait fait John Cage dans Communication (repris dans Silence), où il avait juste glissé quelques citations entre plusieurs séries de questions au sujet de la musique (je ne peux résister à citer une de mes préférées : “Lequel est le plus musical, un camion qui passe devant une usine ou un camion qui passe devant une école de musique ?”).

Sur la petite table à côté de mon bureau, j’empile les livres qui ne me sont pas tombés des mains, ces derniers temps. Des “nouveautés”, il m’arrive d’en recevoir, tant de la part d’éditeurs que d’auteurs (dans mon cas, les SP ne sont jamais automatiques, il se font en fonction d’affinités plus ou moins claires – pas de gaspillage). Mais assez peu au fond, et c’est tant mieux : cette petite pile est bien suffisante pour satisfaire ma curiosité. D’autant qu’il m’arrive aussi d’en acheter, le plus souvent au hasard de mes balades dans les librairies. Sur cet empilement de papier imprimé, je vais tenter de réagir de manière, je l’espère, la plus interrogative possible (même si l’usage du point d’interrogation ne sera pas de règle). Je viens de compter une vingtaine d’ouvrages sur cette table. Ça fait quand même une sacrée somme, si on veut consacrer à chacun le temps nécessaire d’une lecture attentive, c’est-à-dire plutôt lente, s’attardant sur les détails, et non attachée à la seule narration d’une histoire plus ou moins linéaire (puisque, dans la majorité des cas, on en est encore là – rares étant les bandes dessinées qui s’affranchissent véritablement des codes narratifs classiques).

1.

Lors de notre entretien avec Olivier Bron et Simon Liberman, publié ici-même le 24 juin dernier, les deux responsables des Éditions 2024 annonçaient “la création d’une collection plus ouvertement jeunesse : 4048.” Et voici, les deux premiers volumes de cette collection viennent de paraître et, il faut l’avouer, ils sonnent plus que jamais (et plutôt deux fois qu’une) “2024”, marquant ainsi la grande porosité de la frontière entre livre jeunesse et bande dessinée adulte, et consolidant d’autre part ce qui fait l’identité – la singularité – de cette maison d’édition : le goût de la fiction (“l’idée d’éviter l’ancrage au réel”) et le désir de donner à tout regard ouvert et gourmand de quoi le rassasier. Le Roi de la Lune – tout premier titre de cette collection – est signé Bérengère Cournut (pour les mots) et Donatien Mary (pour les images), ce dernier étant un fidèle depuis son premier livre, Les Derniers dinosaures (texte de Didier de Calan), qui était aussi le premier ouvrage publié (en 2010) par les Éditions 2024.

Le Roi de la Lune est une variation sur le vieux rêve enfantin d’être entraîné dans l’espace par un monarque à tête ronde, lunaire dans tous les sens du terme, à la fois terrifiant et joyeux, hors d’âge et cependant toujours enfant, chapardeur de jouets (dont il a rassemblé “la collection la plus formidable de tout l’univers”), insupportable et attachant, bref : attirant, capable de retourner l’attraction terrestre en attraction lunaire. Le spectacle est à livre ouvert, permanent comme dans les salles d’autrefois. Et comme toujours, ce qui nous transporte de plaisir, c’est la manière dont les mots et les images se frottent, se combinent, font plus ou moins alliance. L’attention au lettrage et l’invention graphique agissent en amplificateur de sensations : on est fasciné au début par ce qu’on voit et, peu à peu, l’œil ébloui arrive à capter le sens des mots. Belle réussite.

Et il en est de même pour le deuxième volume de cette nouvelle collection, Jim Curious – Voyage à travers la jungle de Matthias Picard (déjà auteur en 2012 de Jim Curious – Voyage au cœur de l’océan), à lire en chaussant des lunettes rouges et bleues pour en saisir le relief, ce qui est toujours émerveillant (génie de ces lunettes qui nous permettent de retrouver l’enfance à volonté). L’usage de la 3D avait déjà contribué à assurer le succès du premier épisode des aventures de notre scaphandrier. Ce qui est encore plus épatant cette fois, c’est que, si Jim Curious devait nécessairement porter scaphandre pour s’aventurer dans l’océan, il fait de même dans ce deuxième épisode, mais pour traverser la jungle, ce qui peut sembler illogique, sauf pour qui se souvient qu’un héros dessiné – et plus encore s’il a été conçu pour la jeunesse – doit demeurer en permanence identifiable. Imagine-t-on Spirou se défaire de son costume de groom, même quand il se met en quête de Marsupilami dans la jungle palombienne ? Notons aussi que le livre est muet, peut-être parce que les mots ne pourraient que gâcher la magie de ce voyage à l’intérieur de l’image, et que, du coup, on n’arrive à dialoguer avec lui qu’intérieurement, heureux d’être débarrassé de la corvée du commentaire, au moins le temps d’une immersion dans cette jungle aussi mythique que l’océan (ou que la Lune explorée par la petite Anathilde en compagnie du Roi chapardeur). Tout cela fleure bon la survivance d’un dix-neuvième siècle n’en finissant pas de ne pas mourir (où l’on retrouve les traces de Jules Verne, de Georges Méliès, et de tant d’autres), qui reprend des couleurs ou du relief dans un vingt-et-unième pas encore vraiment défini. Et c’est tant mieux : le regard n’a cure d’être emprisonné dans tel ou tel temps, il a surtout besoin d’espace où se mouvoir en toute liberté – la lecture pouvant opérer à la manière d’une machine à remonter le temps (dans les deux sens : on s’attarde, on prend de l’avance, on revient en arrière, on se moque qu’il y ait un début et une fin, puisque tout est en perpétuelle reprise). Au fond, ces livres “dédiés au jeune lectorat” n’ont pas pour but d’aider les enfants à bien grandir, mais, au contraire, d’inciter les adultes, qui leur lisent au coucher ces histoires de voyage dans des mondes imaginaires, à retrouver certaines émotions – ce perdu encore vif qui s’est déposé dans leur mémoire –, au risque de devenir, le temps d’une traversée partagée, les enfants de leurs propres enfants, ce qui peut s’avérer, sur le plan de la sensation, délicieux.

Trois autres titres sont d’ores et déjà programmées en 2020 dans cette collection 2048 dont un nouvel épisode de Tulipe (Le Club des amis), héros récurrent de l’univers graphico-poétique de Sophie Guerrive, dont 2024 propose en cette rentrée un nouveau recueil – le troisième – d’histoires brèves se déroulant le plus souvent sur une seule page : Tulipe et les sorciers. Pour en donner un avant-goût, je me contenterai de recopier les dialogues d’une page où l’ours Tulipe raconte à une sorte de caillou pensif (intellectuel local, à la tête dure et sans corps), allongé contre un arbre : “J’ai fait un rêve fantastique. Je voyageais dans l’espace. J’arrivais sur une planète habitée, mais pas par des types comme toi et moi. C’était des entités végétales, mais très intelligentes. Elles communiquaient entre elles par les racines et par les spores. Elles avaient une civilisation basée sur l’épanouissement (soupir). C’était vraiment beau. J’espère qu’un tel endroit existe.” Une case muette. Puis l’ultime – seizième d’un gaufrier de quatre par quatre – où de l’arbre s’échappe cette sentence toute intériorisée : “Crétin.

Un quatrième livre chez 2024, dans cette magnifique collection en grand format, parfois associée à des “œuvre patrimoniales”, une anthologie de planches du dimanche (1921-1934) du comic strip Gasoline Alley de Frank King, un des plus hauts sommets du neuvième art, cependant assez peu connu de ce côté de l’Atlantique. Walt & Skeezix (c’est le titre donné à cet ouvrage, reprenant les noms des deux personnages principaux) conte l’histoire d’un célibataire trouvant un beau jour devant sa porte un bébé dans un moïse. Comme autour de lui personne ne veut adopter, il doit donc s’en charger, de sa naissance (ou quasiment) à l’âge adulte. La singularité de ce strip, c’est que les personnages grandissent, vieillissent, “en temps réel” (en 1934, Skeezix a donc 22 ans). Idée formidable, servie par un trait, une mise en œuvre graphique, couleurs comprises, irréprochable. Chris Ware, qui signe la préface de cette anthologie, n’hésite pas à affirmer que Gasoline Alley peut “prétendre au titre d’œuvre la plus personnelle, la plus humaine et sincèrement géniale de toute l’histoire de la bande dessinée américaine” – ce qui est assez gonflé (et en même temps si juste), si on songe à l’excellence “indépassable” des Little Nemo, Krazy Kat, Popeye, Polly, Peanuts, et j’en passe.

Walt & Skeezix. © 2024

Ware conclut son texte sur ces mots très forts : “Une vie entière est nécessaire pour en percer le secret”. Il est donc fortement conseillé de se procurer sans plus attendre cette merveille – peut-être le sommet éditorial de cette rentrée – si on désire percer ce secret avant qu’il ne soit trop tard. Notons enfin la sortie imminente d’un autre livre dans ce même format (27 x 36,5 cm) : L’Île de la fée Bijou, le deuxième (dans la collection 2014-BnF) signé G-Ri – pseudonyme de Victor Mousselet (1853-1940), Nantais (comme Jules Verne), militaire de carrière et dessinateur topographe à l’École de Guerre de Paris, dont lactivité de dessinateur était, nous dit-on, un “à-côté”. Ce volume reprend diverses histoires publiées entre 1907 et 1911. N’ayant pas encore eu le bonheur de le tenir en mains, je me contenterai pour l’instant d’en signaler l’irruption dans le champ tristounet de l’édition de bandes dessinées encore dominée par le format 44CC (albums cartonnés en couleur de 44 planches). Mais, étant donné la splendeur du premier (Dans l’infini et autres histoires), aucune inquiétude à avoir quant à l’émerveillement promis par ce nouveau recueil en attente de lecteurs aux doigts de fée pour se déployer, aussi bien dans les têtes que sur le papier.

2.

Autre réédition (une première en langue française), cette fois curieusement à La Table ronde : Deux manches et la belle (He Done Her Wrong en v.o.) de Milt Gross (né en 1895 dans le Bronx), dont la première publication date de 1930. Un “roman graphique” avant l’heure (Gross apparaissant en tant qu’héritier du grand Frans Maserell), sans paroles ni musique, comme pour le cinéma muet (mais dessiné trois ans après les débuts du parlant), édité et mis en page par Philippe Ghielmetti et enrichi d’une préface du dessinateur Hollandais Joost Swarte et d’une postface de Peter Maresca, directeur éditorial de Sunday Press. Swarte – très admiratif de la vélocité graphique dont fait preuve Milt Gross, à l’imitation de la “gestuelle grotesque” du muet, y retrouvant une forme d’expressivité non encore polluée par le réalisme, travaillant la matière, tant visuelle que narrative, avec cette liberté retrouvée du trait quand on se passe de mots – considère que Deux manches et la belle (dont il possède toujours plusieurs exemplaires dans son atelier afin de pouvoir l’offrir à ses visiteurs) est “un exemple sans pareil des inépuisables ressources de la bande dessinée.”

Histoire muette, donc, mais introduite par quelques lignes de l’auteur lui-même : “Ils se sont tous foutu de moi quand je me suis mis à dessiner un roman, mais quand j’ai eu fini, plus personne ne rigo – / mouais, ça ne sonne pas terrible. / Bon, enfin, il était une fois…” Bien, que raconte Deux manches et la belle ? Une histoire, pour aller vite, chaplinesque (Gross ayant été six mois gagman pour le réalisateur-interprète du Cirque), tirant plutôt du côté de La Ruée vers l’or, avec jeune femme aguichante et prédateurs mâles caricaturaux : soit la belle et les manches (les idiots, les maladroits, les ridicules).

Milt Gross

C’est irrésistible. Et magnifique. Comique, admirable, grotesque et sublime, tirant le trait du côté du vivant : rien de figé. “Quand on referme ce livre, on prend conscience de tout ce qui peut mal tourner dans la vie ; mais aussi, qu’avec un peu de chance, il arrive au malheur de déboucher sur de belles choses”, ajoute Joost Swarte. Donc : usant de thèmes rabâchés, mais toujours traités avec originalité, le dessinateur s’il semble parfois jeter directement sur le papier, et à toute vitesse, les idées les plus folles, prend aussi, quand il le faut et sans compter, le temps de s’attarder sur des détails, peaufinant ses pages (accélérant / ralentissant), expérimentant des solutions inédites pour représenter les choses les plus éculées, toujours avec classe (c’est le mot qui me semble convenir à cet esthète qui ne craint pas de se frotter aux idées et aux formes d’expression les plus populaires – heureux temps où les foules se précipitaient pour voir Buster Keaton se sortir de situations périlleuses, luttant contre les éléments déchaînés, n’hésitant jamais à risquer sa vie pour les beaux yeux de sa belle – encore plus minuscule que lui – avec laquelle il s’échappera de l’écran pour convoler en justes noces, une fois le mot fin gravé en lettres lumineuses sur le celluloïd). Une révélation pour les lecteurs de bande dessinée, si peu au fait pour la plupart de la longue histoire du “genre”, auxquels on ne peut que conseiller d’aller y voir de plus près, afin d’y retrouver, non seulement ce qui fait parfois défaut aujourd’hui, mais aussi ce qui reste permanent, dans cet art où tout peut arriver, et où effectivement tout arrive.

3.

Autre figure, cette fois bien plus fameuse, le graveur mexicain José Guadalupe Posada (1852-1913), auteur d’une œuvre considérable et toujours magnifique, que l’on ne connaît ici qu’imparfaitement, son génie à animer les squelettes – ou cavaleras – recouvrant tout. Même si on pouvait déjà se procurer quelques ouvrages en français tenant la route (mais bien souvent épuisés et difficiles à trouver), il était temps qu’un éditeur se risque à lui consacrer un “vrai beau livre”, proposant d’étonnantes, et souvent rares, reproductions de l’œuvre, envisagée dans son entièreté, avec en contrepoint un essai de belle tenue, à la fois informatif et explorateur. Lætitia Bianchi, autrice franco-mexicaine, s’est chargée de l’affaire, de la conception de l’ouvrage à sa réalisation. L’Association en a publié le résultat, ce qui, à l’arrivée, donne un livre aussi magique, ensorcelant, qu’en recherche de forme, et propre à réparer (plutôt que combler) un manque, à la mesure de l’appétit de savoir des aficionados, travaillant tant le regard (particulièrement à la fête) que l’esprit.

Après lecture, nous sommes un peu moins ignorants du génie de Posada, maître graveur de premier ordre, dont l’œuvre est d’autant plus stimulante qu’elle peut sembler inactuelle de nos jours où l’idée-même de travailler le bois pour produire des images paraît pour la plupart d’entre nous aussi étrange que le serait, pour un musicien, celle de de composer de la musique de chambre (alors que seule les productions à grand spectacle sont susceptibles d’apporter à l’artiste reconnaissance et pouvoir). Mais, à cette éternelle débauche de moyens toujours plus performants, il convient de répondre, mezza voce, par quelque variation ironique sur hével havalim de Paroles de Qohélet : “Hével dit Qohélet / tout est vain”. Aussi chez Posada, la mort dévore-t-elle la vie à belles dents. Et boit-elle autre chose que ce dont se repaissent les vampires – ces aristocrates décadents qui ne sauront jamais parler au peuple autrement qu’en leur dérobant la vie (à part ceux de Jim Jarmusch qui se fournissent en sang frais dans les laboratoires, sans devoir saigner les humains).

Ce côté festif que même ceux qui n’ont que peu connaissance du pays d’origine de ce “génie de la gravure” “aussi grand que Goya” ont en tête quand on énonce son nom, Posada l’a exprimé mieux que personne (même s’il n’a pu anticiper la formidable idée du cactus bourré de Tequila de Kaurismäki, la dérive alcoolisée d’Au-dessous du volcan, ou encore les pianos mécaniques infernaux de Conlon Nancarrow). Mais, s’il y a la fête, les réjouissances, il y aussi la misère, les luttes, les crimes, les tremblements, séismes, éruptions volcaniques et autres catastrophes naturelles. Aussi la vie de Posada s’avère-t-elle aussi mouvementée que ses images. Le grand caricaturiste, aussi drôle que le technicien s’avère hors-pair – expert du burin ou de la lithographie en sus de la gravure sur bois –, est admirable, non par excès démonstratif de savoir-faire, mais par les solutions souvent simples et toujours percutantes qu’il a trouvées et a fait passer à ses concitoyens. Car, au-delà de la signification plus ou moins claire, directe, des images, il y a toujours grand plaisir à scruter ce qui s’agite entre les traits – dans ce qui a été creusé ou déposé. Posada est, en résumé, un sacré beau livre qui, même si apparemment déplacé, se devait de trouver place au catalogue de L’Association, plus ouvert que jamais, dont je vais maintenant parcourir, probablement trop rapidement, les dernières nouveautés.

Redonnons une fois encore le nom d’un des meilleurs livres de cette rentrée : Le Mort Détective de David B., imprimé à l’italienne, présentant une succession de 108 images, dont j’ai déjà parlé ici-même. Passons maintenant au suivant, L’Oisiveraie de David Prudhomme, dont une première version avait été publiée en 2004 aux éditions Charrette, et qui a été entièrement redessiné, recomposé, pour ce qui n’est donc pas une simple réédition, mais une reprise (comme on reprend la route – et peut-être aussi comme on raccommode ses chaussettes ou ses chemises). Annoncé comme “éloge de la lenteur et de la décroissance”, pouvant être perçu immédiatement comme étant avant tout animé par le plaisir du dessin – ce qui ne signifie pas que la narration ne soit que de peu d’importance (en ce qui me concerne, n’ayant aucun goût pour cette forme de vie sociale, essentiellement entre mâles buveurs et ripailleurs, qui se manifeste dans les bistrots et autres lieux communs du “monde réel”, je n’aurais jamais pu entrer dans ce livre, si le trait de Prudhomme n’était aussi aventureux, débordant de trouvailles – contraste assez classique en bande dessinée que celui qui crée des tensions entre archaïsme et modernité, entre nostalgie et mélancolie, entre désir de dire et goût de ce qui a une saveur différente de celle des mots) –, L’Oisiveraie sollicite un regard affuté comme un crayon ou une pointe sèche, et demande donc à ses lecteurs d’accomplir un certain travail. Pour en apprécier toutes les saveurs, il convient de ne pas se montrer trop oisif. Beau paradoxe, une fois encore.

Autre dessinateur encore et toujours en recherche, imprévisible même si son univers (son petit monde qui, à force, atteint la dimension d’un véritable cosmos), a fini, suite à presque un demi-siècle passé à faire des frottages entre images et mots, par devenir identifiable au premier coup d’œil, Edmond Baudoin vient de publier son vingtième ouvrage à L’Association, maison d’édition qui l’a naturellement coopté peu après sa fondation, suite à la chute de Futuropolis (période Étienne Robial et Florence Cestac) dont il avait longtemps été une des figures manifestes (notons au passage qu’il est maintenant présent sur de nombreux territoires de l’édition, comme si cette astreinte quotidienne au travail, dessinant debout et souvent de bon matin, avait repoussé l’arrivée de la fatigue – on se risquera à faire la proposition que, quand ça lui arrivera, Baudoin sera bien plus épuisé que fatigué – comme le disait Deleuze, dans sa postface aux pièces télévisuelles de Samuel Beckett).

La traverse est le titre de ce nouvel opus, écrit par Mariette Nodet. Comme toujours, le dessinateur est à l’écoute, sensible à tout ce qui fait craquer les apparences, à ce qui le révolte, le séduit, lui apporte de l’énergie pour continuer, à la recherche d’inconfort plutôt que de routes déjà tracées. La première page du livre représente Baudoin regardant, non le lecteur, mais quelque chose (quelqu’un – quelqu’une ?) hors-champ, nous disant : “Je ne sais plus combien j’ai fait de livres et je n’ai pas envie de compter, mais toujours celui que je fais est le premier.” Et la suivante représente Mariette, la narratrice (héroïne, autrice, personnage – corps et visage), regardant le lecteur (qui est peut-être d’abord le dessinateur), et répondant (?) à Baudoin : “Moi ici dans ma montagne immuable, toi au milieu de tellement de gens, pourtant je ressens pour nous deux une même énergie, une action constante. Ce qui nous différencie vraiment c’est le silence.” Tout est dit – le sens est déposé ; pour l’artiste, il n’y a plus qu’à travailler, non pas à illustrer ce qu’il a retenu du récit de Mariette Nodet, mais à dialoguer avec lui par le trait (et aussi par les mots – ses propres mots qui sont des souvenirs, souvent, des hantises, des commentaires d’apparitions de disparus – Charlie Schlingo ou Michel Crespin). À qui aura la bonne idée d’acquérir ce livre de se laisser entraîner par ce qu’il y découvrira, de rude le plus souvent, mais aussi parfois, de doux. La Traverse est, une fois encore, exploration d’une indicible méditation intérieure qui ne peut s’exprimer pleinement qu’à travers la traversée d’un extérieur à sa mesure – ici, la montagne, là où “le silence est présence.”

Dernière parution à L’Association (en dehors de Mon Lapin Quotidien, journal trimestriel qui en est à son numéro 12 et qu’il faut tenir en mains pour saisir à quel point c’est une “tuerie graphique” sans égal), Fifiches à gogo d’Étienne Lécroart propose une compilation de dessins d’humour parus principalement dans Spirou (mais aussi dans Fluide Glacial et six autres titres). Un bon dessin d’humour est, pour reprendre une expression de Jacques Roubaud au sujet de la poésie, “non-paraphrasable” : il faut se frotter à lui – directement. Le choc doit être rapide, provoquant (parfois avec un léger retard, comme par l’effet d’une syncope) une forme d’agitation – psychique, corporelle, vocale – plus ou moins perceptible par qui en serait témoin. Bref, quand ça marche – et c’est le cas avec Lécroart – il est difficile de trouver les mots justes, non pour analyser ce qui fait gag (ce n’est pas ici notre affaire), mais pour faire passer ce qu’on a ressenti et qui est souvent bien plus complexe qu’on ne l’imagine (car on a trop tendance à classer les formes d’humour que ces dessins travaillent par couleurs simples, ou par genres éprouvés – pour ne pas dire éprouvants). On peut néanmoins noter deux ou trois choses. D’abord, recommander de déguster ces deux cents et quelques “gags” en faisant usage de retenue – préservant quelque viatique pour les jours à venir (même si une ou plusieurs relectures sont envisageables car, d’une part, il est probable qu’allant trop vite la première fois, une bonne partie de ces dessins passe aussi sec sur la tête d’effacement ; et, d’autre part – c’est mon expérience personnelle –, ces fifiches, même si correctement retenues, ne s’épuisent pas à première lecture, bien au contraire, j’en suis à la troisième et mon plaisir en est décuplé). Et si le titre peut nous laisser légèrement dubitatif (fifiche… gogo… donc répétition de fi et de go… et quand c’est lu, ça fait figolu…), dans le sens où il n’annonce pas exactement ce qu’on va lire, le nom de l’auteur en couverture a le don d’attiser notre gourmandise (Lécroart n’étant pas de ces auteurs qui sortent un album toutes les cinq minutes). Enfin, malgré ce qui a été affirmé en ouverture de cette lecture, il n’est pas inutile de tenter de “raconter” le tout premier gag montrant un homme préhistorique affligé, pinceau (moderne) à la main et pot de peinture (acrylique ?) au sol, dans une grotte recouverte (saturée) de représentations animales ou guerrières. Légende : “Ahhh !… À quoi bon continuer ? Tout a déjà été dessiné !…”

(À suivre)