BD : les héros ne meurent jamais (Largo Winch, Astérix, Gaston Lagaffe, Lucky Luke)

Le Centile d'Or - détail couverture tirage de tête © Dupuis

Pour le lecteur de bandes dessinées, retrouver régulièrement ses héros, suivre d’album en album les aventures des Largo Winch, Astérix, Spirou, Thorgal, Alix, Michel Vaillant, XIII ou autres Tuniques bleues – la liste n’est bien évidemment pas exhaustive – est bien plus que de retrouver le goût des madeleines d’antan. Qui plus est quand la qualité, le respect de l’héritage ou l’appropriation par les repreneurs augurent d’une continuité dans le changement (et inversement).

La fin d’année 2023 a vu en quelques semaines sortir presque successivement de nouveaux épisodes d’Astérix, de Lucky Luke, de Gaston Lagaffe… et d’un Largo Winch qui s’est un peu fait attendre (après la sortie en 2021 de La Frontière de la nuit). On n’ira pas sur le terrain de la polémique qui tente, entre autres, de répondre aux épineuses questions de savoir s’il fallait reprendre un personnage après la mort de son créateur ou un changement de scénariste ou de dessinateur, si trahison il y a, si l’éditorial a sacrifié la création sur l’autel du capitalisme sauvage, etc. Souvent en raison de la la passion pour une série, pour un ou des personnages, pour l’univers graphique et narratif, ou pour toute autre raison plus subjective et non moins respectable, la réponse va de soi. Les héros ne meurent jamais. On prendra plaisir donc à lire (et relire sûrement) Le Retour de Lagaffe, écrit et dessiné par Delaf d’après Franquin ; L’Iris blanc signé Fabcaro et Didier Conrad ; Les Indomptés (aka Lucky Luke par Blutch). Et on avait hâte de savoir ce qu’il adviendrait de Largo Winch en (très) mauvaise posture dans le vide sidéral à la fin (provisoire) du premier épisode du diptyque.

Privé d’oxygène dans une navette privée, pilotée par un tycoon de la nouvelle économie, on craignait (sans trop y croire) que la dernière heure du milliardaire en baskets soit venue… jusqu’au prochaine épisode. De retour dans Le Centile d’Or, Largo Winch s’en est bien évidemment sorti – désolé pour le spoiler –, revenant sur Terre et tombant des nues en découvrant qui était aux commandes d’un énième complot contre lui, le groupe W et les rêves de tourisme spatial de son nouvel ami, avatar d’Elon Musk (ou sa version plus vertueuse, voire candide). Le scénario signé Eric Giacometti allie une fois de plus action pure, séduction, glamour, comédie et réflexions sur un capitalisme éthique, sur le climat, l’environnement, le respect des droits humains, un vaste programme entamé avec L’étoile du matin après que Jean Van Hamme a décidé d’arrêter de présider à la destinée de son héros. Au dessin, Philippe Francq excelle (mais on ne s’attendait pas à moins), qu’il s’agisse des « gueules » des personnages, des corps des femmes, des paysages et des perspectives, des décors et de la technologie. Avec une mention spéciale pour les vues de l’espace et des terres (rares), où sa palette s’enrichit de noirs intenses et de bleus profonds combinés à un trait d’une extrême précision…

De trait, on peut reparler en feuilletant Le Retour de Lagaffe signé Delaf qui a dessiné dans les pas de son aîné, reprenant de haute lutte le héros sans emploi créé par Franquin et livrant un Gaston « plus vrai que nature ». À l’instar de Conrad qui a dû plancher des heures et des mois pour coller au style originel, qu’il s’agisse des personnages, des décors et des atmosphères des albums des créateurs, Delaf nous (re)donne un Gaston « d’époque », sorte de rendez-vous en terrain connu. Dès lors, tout est question de respect : la charte graphique est respectée (aucune rupture, aucun écart vis-à-vis de la marque de Franquin), l’esprit est là (les inventions invariablement catastrophiques, le décalage entre la liberté de Gaston et les contraintes de la vie de bureau, les fameux contrats…), tous les personnages secondaires sont là et leurs caractéristiques respectées (Mam’zelle Jeanne, Lebrac, Prunelle, Fantasio, Boulier, Jules-de-chez-Smith-en-face…), la mouette et le chat dingue sont aussi de la partie.

Avec un grain de modernité et de folie qui tourne parfois à l’hommage à chaque case, les nouvelles aventures de Gaston d’après Franquin se lisent dans la continuité malgré le temps qui a passé et on ne peut que mesurer l’ampleur du défi (et la bonne dose de courage et d’humilité peut-être) de se retrouver aux commandes d’une reprise si inattendue. Une reprise ratée de Gaston aurait été impardonnable. Ce n’est pas le cas. Delaf s’autorise même un contrepied plutôt bien trouvé (comme il le faisait parfois dans les premiers albums des Nombrils) sortant du cadre rigide du gag en une planche en étirant sur 6 pages une histoire de planches signées Franquin et bien évidemment perdues par Gaston. Une prise de liberté ? Un sous-texte retors ? Qu’importe, ça fonctionne.

Ça fonctionne aussi pour Les Indomptés de Blutch qui nous transporte à Rubbish Gulsh et dans l’univers morrissien plus vite que son ombre. Mais comme Mathieu Bonhomme qui s’est affranchi des codes graphiques de la série « principale », Blutch dessine son Lucky Luke plus « dégingandé cool » que « rectiligne clair » et compose une aventure qui respire la réappropriation. Nourri, traversé de l’esprit de Goscinny qui avait une tendresse particulière pour ses personnages, leur conférant des caractéristiques très réfléchies, les Indomptés sont ces trois gamins forts en gueule, barrés, perdus et extraordinairement attachants. On sait l’amour que porte Blutch au cinéma ( le cinéma américain en particulier) et son Lucky Luke porte la marque de cette passion pour le 7ème art : on n’est pas loin d’Un monde fou, fou, fou, fou qui croiserait Bébert et L’Omnibus avec ces gamins impossibles et ingérables dans une course au trésor où l’on croise autant d’imbéciles que de malfrats, sans oublier des perles d’écritures tout en ironie et en décalage.

Puisqu’on parle de décalage, comment passer à côté de la bonne grosse dose de second degré de L’Iris blanc de Fabcaro et Conrad ? De retour en Armorique après un périple nordique, tandis que toute la Gaule est occupée par les Romains –  » Toute ? Non! Un village peuplé d’irréductibles… », vous connaissez la suite –, Astérix et Obélix vont devoir faire face à une nouvelle menace qui prend les traits d’un intellectuel à mèche blanche et toge blanche sans col. Certes on pourrait critiquer une action un peu morcelée et un album un peu trop séquencé mais cette histoire de guerre psychologique (clin d’œil à La Zizanie) d’un nouveau type (pensez donc, réformer les esprits en commençant par manger autrement, quelle drôle d’idée !) est un cocktail réussi de subtilité, de vrais francs moments de rigolade, des jeux de mots au taquet, avec un dessin bluffant de maîtrise, des couleurs magnifiques, et surtout une énorme tendresse pour les personnages — en plus de jouer à fond la carte de l’anachronisme pour mieux moquer les travers des Gaulois modernes (nous, donc).

Bref, au risque de se répéter, non seulement les héros ne meurent jamais, (sinon dans nos paquets de madeleines), mais ils ont encore des choses à faire et à dire.

Le Centile d’Or © Dpuis

• Philippe Francq & Eric Giacometti, Le Centile d’Or, Largo Winch tome 24, 48 p. couleur, Dupuis, 15€ 95
• Delaf, Le Retour de Lagaffe, d’après Franquin, 46 p. couleur, Dupuis, 12€50
• Blutch, Les Indomptés, un hommage à Lucky Luke d’après Morris, 48 p. couleur, Lucky Comics, 13 €
• Fabcaro et Didier Conrad, L’Iris blanc, d’après René Goscinny & Uderzo, 48 p. couleur, Les Éditions Albert René, 10 € 50