Gary Shteyngart : « J’avais envie de voir le pays tel qu’il est vraiment » (Lake Success)

Comment saisir à la fois le déséquilibre d’un homme, Barry Cohen, et celui d’un pays, les États-Unis, sur le point d’élire Donald Trump à la présidence ? Tel est le défi narratif de Gary Shteyngart dans Lake Success, un roman qui emprunte aux codes du roman d’apprentissage comme de voyage pour composer un récit singulier, nouvelle pierre à l’édifice d’un Absurdistan que l’écrivain compose livre après livre, entre désespoir et ironie.

Le titre du roman, Lake Success, en est l’une des clés : Lake Success est un lieu réel, la terre promise de Barry Cohen, une ville de Long Island (NY) dont, dès l’enfance, il a adoré le nom et dont il a imaginé qu’elle pourrait être son Eden, le lieu d’une famille enfin recomposée comme une sorte d’idéal de l’american way of life avec ses maisons qui toutes « avaient un jardin incroyable avec piscine » et son centre commercial… « J’imaginais que j’avais un tas d’amis là-bas », « des membres de ma famille aussi ». A défaut, Barry a une carte Exxon du lieu sous son lit, comme l’atlas d’une vie possible. Lake Success devient le nom de code d’un paradis potentiel, construit sur un cliché comme sur un référent littéraire, puisque juste au-dessus de Lake Success se trouvent les villes que Fitzgerald a baptisées East Egg et West Egg dans Gatsby le Magnifique, le livre fétiche de Barry et le modèle souterrain de Lake Success, « l’histoire d’un homme qui veut s’améliorer ». Mais Lake Success, toponyme réel au symbolisme si chargé, menace de devenir un lack of success, un ratage…

Avant d’atteindre ce lieu symbolique et de pouvoir accomplir un retour vers un paradis qui n’a jamais existé que dans l’imaginaire stéréotypé d’un môme devenu adulte, il faut se libérer, quitter ses attaches, « prendre la route », dans la grande tradition du héros ou anti-héros américain. Hit the road, Barry ! La décision est d’autant plus évidente pour le personnage que tout s’écroule autour de lui et de la vie parfaitement artificielle qu’il s’est construite : Barry est à la tête d’un fonds spéculatif de 2,4 milliards de dollars désormais proche du gouffre, après quelques placements hasardeux et un délit d’initié et sous le coup d’une enquête de la Commission boursière ; son couple bat de l’aile, sa femme se détache de lui et l’accuse de tous les maux depuis que l’autisme de leur fils Shiva a été diagnostiqué deux mois plus tôt. Sur un apparent coup de tête, Barry laisse derrière lui femme, enfant, appartement rutilant, Wall Street, traders, jets privés et assistante personnelle pour rejoindre la gare routière de Port Authority. Combien de fois n’a-t-il pas rêvé ce départ ? « Quand Barry fermait les yeux, il voyait le long ruban d’autoroute, son propre pays l’appeler des deux côtés de l’asphalte ».

Barry est tout ensemble un homme qui décide de tout quitter et un homme qui fuit ; celui qui veut rompre avec son passé comme le retrouver pour mieux le réécrire ; celui qui refuse une part de lui-même dont le souvenir cuisant l’obsède ; celui qui se sait pris dans une aventure citationnelle (Kerouac, Hemingway, Fitzgerald) et voudrait composer son propre récit (il a toujours rêvé d’écrire) ; celui qui voudrait enfin trouver un point fixe, un ancrage et ne cesse de se disperser dans des vies potentielles. Il est donc, à la fois, ridicule et pathétique, revanchard et détruit. Il incarne un impossible, se voudrait « un parfait héros » en ayant conscience d’être un loser achevé. Et la puissance du roman de Shteyngart est de concilier ces contradictions, d’en faire le moteur d’une traversée (de l’époque et d’un pays) sidérante de lucidité douce-amère, qui ne sombre jamais ni dans la caricature ni dans la leçon alors même que tout est passé au crible d’un regard sans concession et désopilant. Barry Cohen est la figure déboussolée d’une Amérique qui vacille sur ses bases. « Ne ferait-il pas mieux de repartir de zéro ? Repartir de zéro, voilà ce que le pays recherchait désespérément ».

Si, pour Barry Cohen, « l’objectif de ce voyage était d’affronter le monde et de résoudre seul ses problèmes », le road trip est pour Gary Shteyngart le prétexte d’un grand roman qui parcourt des paysages qui sont autant de saisies littéraires possibles de l’Amérique. Tout y passe, le picaro qui voyage vers l’ouest, à la conquête de son passé et grand amour perdu ; la description d’une nation saturée de sa propre légende qui invisibilise ses pauvres et déclassés pourtant partout, ce que découvre Barry dès Port Authority ; les racines sociologiques d’une élection dont la campagne se déroule alors que l’ex-golden boy prend la route. Le voyage est à la fois désespérant et hilarant puisque tout est ironisé par l’ambition littéraire de Barry, « ses rêves de traversée du pays en car allant de pair avec la possibilité de coucher un jour ses voyages par écrit. Sur la route, mais dans la prose réfléchie d’un homme mature ».

Le lecteur de Lake Success voit défiler les États-(dés)Unis, la beauté incomparable de ses panoramas comme les ruines de ses paysages urbains dévastés. À ce déploiement géographique se juxtapose la vie antérieure de Barry, ses confessions, prises de conscience et rêves. Barry est père et fils, lecteur et potentiel auteur, c’est toute la question d’une transmission possible, d’un héritage qui se voit déployée à travers lui — une question qui vaut pour le personnage comme pour le pays. Barry Cohen est le fils d’un nettoyeur de piscine désormais transfuge de classe. Il est indécemment riche, vit à Manhattan dans un immeuble pour multimilliardaires (les trois derniers étages sont occupés par Rupert Murdoch), s’est longtemps imaginé écrivain et a pendant un temps réussi à faire coexister ces différentes facettes de son être — au point de nommer son fonds spéculatif en hommage au premier roman de Fitzgerald, « L’Envers du capital », encore un paradis perdu…

La nuit d’une énième dispute avec sa femme trop parfaite, Seema, au sujet de leur enfant autiste de trois ans, une nuit bien trop arrosée, Barry décide de rallier le Texas en bus pour retrouver un amour de jeunesse et tenter de recoller les morceaux de ses espoirs alors candides et actuelles illusions perdues. Sur sa route vers l’ouest, il va croiser des paumés, des dealers au grand cœur, un gamin fou de cartographie, la jeune femme aimée à Princeton et alors abandonnée, des êtres jusqu’alors exclus de sa sphère ultra protégée… et une part de lui-même qu’il pensait à jamais perdue. Peu à peu Barry se déleste de tout, plus ou moins volontairement : ses cartes bleues, ses montres qui sont les fétiches de son succès financier longtemps insolant — sauf une, qu’il espère un jour transmettre à son fils. Il fuit : son mariage, son passé, la justice. Le chemin qui l’éloigne de Manhattan est peut-être celui de sa rédemption, gare routière après gare routière comme autant de stations sur le chemin d’une forme de vérité et étapes sur une carte littéraire, de Kerouac à Tom Wolfe, en passant par Hemingway ou Fitzgerald, une carte qui contraste avec les représentations du même espace par les séries dont Barry est aussi un spectateur compulsif (Orange is the New Black, Mad Men, The Wire, etc.).

Seul le voyage vient unifier les contrastes et les ruptures dans le roman : passé et présent se heurtent comme les paysages et les êtres que croise Barry — parti sous identité d’emprunt, avec un faux passeport au nom de Bernard Conte qu’il considère « comme une variante plus aristocratique que le sien ». « Barry s’était libéré du sombre carcan de sa propre existence. Il avait trouvé refuge en Amérique » : le récit passe du noir au comique désopilant, de la caricature au réalisme, déplaçant sans cesse notre regard comme notre perception de cet étrange et complexe Barry, longtemps sourd au monde comme à son fils et qui a bien du mal à remettre ses chères montres à l’heure, alors que sa femme le trompe avec leur voisin écrivain (un « Tolstoï guatémaltèque »), qu’il a tout raté avec son fils et que son fonds spéculatif prend l’eau.

Dans Lake Success, Shteyngart décrit avec la même justesse la « nouvelle classe seigneuriale » de la finance déconnectée de la réalité que ceux qui se battent avec un quotidien de plus en plus dur ; il montre les dérives d’une représentation du réel faussée par les médias, les séries et l’argent roi ; il prend le pouls d’un pays aux contrastes saisissants, à mesure que le bus élargit « l’horizon » de son personnage et lui fait réaliser la manière dont « les États s’imbriquaient les uns aux autres » et combien cette carte est, de fait, un puzzle dissonant. Le greyhound qui déplace Barry et sa perception des choses est une caméra braquée sur le réel, un miroir le long du chemin, une chambre d’échos et le révélateur du pays — l’auteur remercie d’ailleurs, en toute fin du livre, « Greyhound d’exister » et de l’avoir, en 2016 « transporté d’un bout à l’autre de notre pays troublé, avec un talent étrange, presque mélancolique ».
Chronique d’une époque, bûcher des vanités et saisie d’une crise collective à travers un destin singulier, Lake Success est un immense roman. On risquerait bien les termes de « chef d’œuvre » ou de « classique » s’ils n’étaient pas si galvaudés.

Gary Shteyngart, Lake Success, traduit de l’américain par Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, janvier 2020, 384 p., 24 €