À l’occasion de la publication de Scum, un rêve, de Denise Le Dantec, Liliane Giraudon s’entretient avec celle-ci : Valerie Solanas, écriture, musique, rêve, politique, féminisme…
Comment as-tu découvert Valerie Solanas ?
Je pense avoir découvert SCUM par trois voies différentes : celle de Musidora, celle de mon amie Danielle Tabone-Kormos, celle de Maurice Girodias-Kahane. Il se trouve que des réunions de Musidora ont eu lieu chez moi, à la suggestion de Marcelle Fonfreide-Dalmas, qui dirigeait la revue du Nouveau Commerce dans laquelle j’avais été publiée, au 18 rue Dauphine, Paris 6e. Il y avait là une trentaine de femmes que je connaissais déjà par la revue Sorcières de Xavière Gauthier. Chantal Ackerman filmait Jeanne Dielman, l’entretien Les Parleuses entre Marguerite Duras et Xavière Gauthier était publié, Monique Wittig faisait paraître Les Guerillères, Paroles… Elles tournent ! était publié. Les Éditions des Femmes venaient d’être créées ainsi que le MLF. Je me souviens particulièrement d’Agnès Varda, Viviane Forrester, Liliane de Kermadec, Nicole-Lise Bernheim, Michèle Causse, Alicia de Gamboa… Le centre du Glife était créé rue des Prouvaires. Les réunions débutaient à 20h30. Delphine Seyrig apportait des roses blanches, Agnès Varda nous alertait sur la rédaction des contrats… Le livre des Guerrières circulait entre nous.

C’est dire que le féminisme prenait alors ses merveilleux élans. Le mythe des Amazones allait bon train. Nous allions à la recherche d’une parole et d’une image saxifrages, capables de faire tomber les murs du Patriarcat. Notre rage était heureuse et militante. Quelque temps plus tard, le nom de Valerie Solanas apparaissait, et en 1978 Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos faisaient une performance vidéo SCUM publiée à Les Insoumises. La deuxième voie a été celle de ma chère et remarquable amie Danielle Tabone-Kormos, devenue professeur à Berkeley, et dont le nom est inscrit sur un banc de l’Université. Danielle venait chaque été rendre visite à sa famille à Paris. Lors de chacun de ses passages, elle me racontait la vie intellectuelle de Berkeley : le nom de Valerie Solanas et le titre SCUM ont ainsi retenti dans nos conversations. Enfin, ma belle-soeur est une des filles de l’éditeur Maurice Girodias, lequel a publié SCUM Manifesto dès août 68 à ses éditions de l’Olympia Press avec une préface de lui-même et de Krassner. Il est question, bien entendu, de Valerie Solanas et de SCUM dans ses Mémoires parues en 1990. Ma mémoire n’est pas assez aiguë pour différencier précisément ce que j’ai appris de l’une ou de l’autre de ces trois voies.
Pourquoi ce titre SCUM, synonyme de SCUM, le manifeste de Valerie Solanas ?
Ce mot SCUM s’est immédiatement imposé à moi, sans doute en raison de sa sonorité. Qu’il signifie crasse, excrément, racaille ou salaud n’a pour moi aucune importance. Seule compte cette sonorité, car elle me semble témoigner de la violence du féminisme de Valerie Solanas. C’est un féminisme radical que nombre de féministes entre autres contemporaines ne partagent pas. Je trouve qu’il y a une belle audace dans ce manifeste qui, disons-le n’est pas l’acronyme que lui a donné Maurice Girodias dans un but publicitaire – qui marchera ! – « Organisation So for Cutting Up Men ».

Si Virginia Woolf est bien connue, Valerie Solanas, née aux Etat-unis en 1936, l’est beaucoup moins – se présentant comme politiquement femme, lesbienne, violée par son père et son beau-père, battue par son grand-père, deux fois mère à quinze ans, SDF à treize… Valerie Solanas a néanmoins étudié la psychologie à l’Université du Maryland tout en faisant la manche et quelques passes. Débarquée vers 1960 à New York, « dix pour la baise, cinq pour la pipe, deux pour la branle », elle rencontre Andy Warhol « avec sa silhouette tapettisante, son look albinos et sa… perruque argentée ». Valerie Solanas lui confie l’unique manuscrit de sa pièce Up Your As (1965) afin qu’il la produise. Le reste est mieux connu : 3 juin 1968, Valerie Solanas blesse Andy Warhol par trois coups de revolver. Diagnostiquée schizophrène, elle erre d’hôpital psychiatrique en hôtel, vendant SCUM (écrit en 65) à la criée. Son cadavre est retrouvé en avril 88 dans une chambre d’un hôtel du district de Tenderloin. Elle avait 52 ans. Outsider de la National Organization for Women (NOW), portée par la militante T.-Grace Atkinson et des troupes réformistes conduites par Betty Friedman (La Femme mystifiée, 1963), Valerie Solanas écrit : « vendre sa chatte plutôt que son âme », « filles à Papa, unissez-vous ! »
SCUM semble sous-titrer un rêve. Quelle est la fonction de la virgule ?
Ce texte-poème est en effet un rêve et le fruit d’un rêve au sens le plus strict. Il m’arrive d’écrire en sommeillant – en dormant sans dormir. C’est ce qui m’est arrivé ici. SCUM a été rêvé, et ce texte est de nature onirique. Je n’ai quasiment eu qu’à le retranscrire. Cela m’était déjà arrivé, mais dans une moindre mesure, avec Enheduanna la femme qui mange les mots (éditions de l’Agneau, 2021). Il y a de l’attente, des sautes, des espacements entre les flashs du rêve. Cette virgule est comme la métonymie de ce texte : elle marque une schize d’avec SCUM proprement dit. C’est SCUM et ce n’est pas SCUM.
Dès l’ouverture s’exposent deux personnages : Valerie Solanas et Virginia Woolf.

Oui, elles aussi se sont imposées ensemble stricto sensu. Issu de mon inconscient, et sans doute parce que j’avais pensé à elles souvent, et particulièrement la veille : le rêve les a associées. Je crois qu’on pourrait dire que ce texte est un eidôlon. Il donne à voir comme si c’était la chose même, alors qu’il s’agit d’ombres, des ombres des deux mortes. L’une et l’autre sont/ont été violées, sont devenues écrivaines, féministes, mortes de mort violente. Elles sont comme ce qui se montre dans un miroir. Elles sont spectrales, fantomatiques. Je n’ai pas cherché à rendre compte de leurs réalités mais à transmettre ce que j’ai ressenti/vécu d’elles quand je les ai lues, fugaces, magiques. Je crois bien que je me suis fait un peu voyante.
On peut lire ce petit livre (étrange pour diverses raisons) comme une pièce de théâtre, voire (compte tenu de l’extrême complexité visuelle) comme une partition….
La romancière Sarah Stridsberg, qui fait partie dorénavant des 18 du Nobel suédois, traductrice de Scum Manifesto, sous le titre La faculté des rêves, en a écrit un roman en forme de bio-fiction. Le livre a été traduit et adapté au théâtre en Suède (2006) puis joué au théâtre des Amandiers de Nanterre et ailleurs. Pour ma part, j’ai une passion ancienne pour les partitions musicales : signes, notes, silences, lignes de dynamique, nuances, portée, barres, diastématie, forment de magnifiques dessins abstraits. Il y a une topographie musicale fascinante. Sans compter le fait qu’une partition est la transposition d’une œuvre musicale. Le son musical est défini par sa hauteur, sa durée, son timbre… lesquels font partie du dispositif poétique. Enfin, une partition dessine un déroulement temporel (successivité/simultanéité des sons). Oui, ce texte, on pourrait le dire, est une partition.
La présence quasi sémantique des interventions visuelles (ponctuation, mise en espace, utilisation du matériel typographique, orchestration du déroulement dans la page…), tout un dispositif de ce livre va sans doute surprendre certains de tes lecteurs-lectrices… Peut-on y voir une relation avec ta longue pratique du dessin qui n’a cessé de s’articuler en parallèle avec ton écriture ?

Sans entrer dans le débat Platon et Philostrate, je dirais d’emblée que j’adopte la position sophiste. Je suis à la recherche d’une lisibilité autre, ou plutôt une forme autre de lisibilité du texte m’est venue. C’est un texte qui appelle à d’autres textes (ceux des auteurs cités) – je détourne la thrène antique pour une promenade dans les limbes, mais sans Virgile. Il est écrit aux marges de la langue, à saccades brèves, précipitations, onomatopées. C’est une parole murmurante qui « Tâche à saisir l’énigme ». Les points d’exclamation dressent les lignes, les ponctuations excèdent la zone de licence… C’est toute une désinstrumentalisation de la typographie (on peut penser au Coup de dés de Mallarmé, à Léopold Bloom de l’Ulysse de Joyce devenu pur principe d’errance cosmique.) C’est une écriture spectrale – des ondes qui se propagent séduisantes, tragiques, localisées et aériennes… Ce n’est pas pour autant un poème visuel au sens strict mais une vaste surface dessinée qui me renvoie, oui, à ces dessins que je faisais enfant pendant la guerre, sur le rebord d’une fenêtre, dans un album publicitaire de La Samaritaine, épargné par l’incendie de notre maison, sur lequel mon père avait déjà dessiné, et sur lequel je me suis mise moi-même à dessiner à l’aide de l’unique crayon à double mine rouge/bleu que ma grand-mère m’avait donné : ce sont peut-être encore ces petits dessins que j’ai retrouvés là, sublimés, dans ce texte- poème, disons-le, trans !
Denise Le Dantec, Scum, un rêve, Les presses du réel/Al Dante, janvier 2024, 32 p., 10 €