Sophie Bessis : Je vous écris d’une autre rive

Sophie Bessis (Wikipedia Commons)

C’est une longue et belle lettre, comme on n’en écrit plus, adressée par Sophie Bessis à Hannah Arendt. Une causerie entre deux femmes. Elles « se parlent », avec plus de quatre décennies de distance. Le cadre est celui de la pandémie, avec ses silences propices à la réflexion, et à toutes les grandes interrogations que le virus suscite sur des sujets fondamentaux. Lorsque deux femmes sont face à face, elles ont beaucoup de choses à se dire, pour notre grand bonheur. Elles font des digressions, montent et descendent dans le temps sans se fatiguer, et ce dernier est rempli à ras-bord de choses multiples et parfois contradictoires sur lesquelles elles s’arrêtent. Le temps, dans toutes ses strates, elles l’explorent.

Et Sophie Bessis est bien outillée : l’histoire, proche et lointaine, elle la connaît remarquablement bien. Pas seulement de par son métier, mais parce qu’elle est pétrie d’histoire immédiate, qu’elle porte en elle la mémoire des siens et de ceux qu’ils ont côtoyés. C’est un vrai plaisir de la suivre pas à pas dans le dédale de ce passé qu’elle relit. Et l’on découvre, à côté du savoir de l’historienne, le talent de l’écrivain qui sait dire l’émotion et l’épaisseur de l’existence. Émotion que le lecteur attentif, quel qu’il soit, ressentira à son tour parce qu’il en aura saisi la vérité, et qu’elle lui aura livré « un autre », différent et semblable, dont l’humanité fait oublier l’altérité. « Oublier » ? Sans doute dans un souci majeur d’universel, et à travers ce beau rêve de commune humanité. Rêve caressé nos vies durant, et dont certains d’entre nous continuent heureusement de se réclamer. Mais l’oubli n’est pas une solution, l’altérité ne s’oublie pas, ne s’appréhende pas comme « un secret de famille qu’on cache comme une honte ». L’altérité existe, il faut la reconnaître, lui faire sa place. Nous ne sommes pas identiques, nos histoires ne sont pas les mêmes, l’humain est diversité.

Entre moments de vie et péripéties de l’histoire, Sophie Bessis s’adresse donc à Hannah Arendt en explorant ses écrits, en espérant y trouver des réponses aux questions qui tourmentent les consciences d’aujourd’hui. C’est qu’elle s’adresse, il faut le rappeler, à une femme qu’elle admire, qui est un vrai monument de la pensée philosophique et morale moderne, dont la dimension visionnaire, la lucidité et le courage intellectuel sont exceptionnels, et dont les phrases-phares illuminent nos cheminements intellectuels. Mais, en dialoguant avec elle, Sophie Bessis lui apporte aussi la contradiction, sur des points importants en rapport avec des visages de l’altérité qui sont demeurés obscurs dans son œuvre, ou sur lesquels elle a fait l’impasse. Ils concernent surtout la vision Orient-Occident, la figure du juif et de l’Arabe, la question palestinienne, l’oppression intime et la condition minoritaire, les nationalismes qui s’affrontent et nous font vivre dans un monde où « notre folie vient de ce que nous avons définitivement mal à l’Autre. » Elle est très bien décrite cette folie des nationalismes qui se heurtent, se nourrissent l’un de l’autre, joignent leurs efforts pour faire surgir ce qu’ils ont de pire. Dans l’ouvrage, cette partie-là de la réflexion interroge chacun de nous à partir du lieu qu’il occupe, d’où il parle, et c’est essentiel. Elle interpelle chacun et l’invite à ouvrir les yeux sur les zones d’ombre du récit auquel il se réfère et dont il se nourrit. Elle invite à un travail de lucidité, d’honnêteté avec soi-même : mettre le doigt sur ses propres errances et celles d’une partie des siens, examiner leur façon à eux de refuser l’Autre, de chercher à le nier, l’effacer. Sans ce travail, il serait vain d’espérer, sur une quelconque rive, un recul de l’horreur ou un progrès en humanité.

Dans ce texte qui éclaire des aspects occultés de questions douloureuses, souvent abordées de façon partiale, Sophie Bessis a inclus sa propre sensibilité, son expérience concrète, les paysages de son enfance et toutes ces parties d’elle-même qui l’habitent. Cette lettre, on prend plaisir à la lire de bout en bout grâce à une écriture qui reste fluide même quand l’argumentation se serre, et à un ton qui est celui de la conversation entre personnes exigeantes souhaitant lever le voile qui obscurcit le cours des choses.

Et c’est surtout un livre qui donne à penser.

Sophie Bessis, Je vous écris d’une autre rive – Lettre à Hannah Arendt, Tunis, éditions Elyzad, mars 2021, 88 p. 13 € 50 — Lire ici l’article de Christiane Chaulet Achour

Emna Belhaj Yahia, écrivaine et philosophe tunisienne, a édité son premier roman Jeux de rubans chez Elyzad en 1991. En 2014 elle a publié un essai aux Éditions de l’Aube, Tunisie, questions à mon pays. Son cinquième roman En pays assoiffé sortira aux Éditions des femmes en juin 2021.