Metropolis de Philip Kerr: les souffrances du jeune Gunther

Metropolis - détail de la couverture de l'édition néerlandaise.

Son nom est Bernie, Bernie Gunther. À Berlin à la fin des années 20, l’âge d’or de la République de Weimar touche à sa fin et le jeune enquêteur imaginé par Philip Kerr fait ses premiers pas à la Kriminalpolizei, chargé d’élucider une série de meurtres violents et sordides. Tel est le point de départ d’une intrigue qui mêle adroitement histoire réelle et fiction policière qui convoque des tueurs en série sur fond de montée du nazisme dans le Berlin interlope et doré de la fin des années 20.

Metropolis est la quatorzième et ultime enquête de l’inspecteur Gunther, une dernière qui est en fait un préquel puisque l’action se situe en 1928 quand le jeune policier est convoqué par Bernhard Weiss, le chef de la police criminelle de Berlin. Grâce à sa réputation acquise aux Mœurs, Gunther se voit proposé d’intégrer la Kripo. Vétéran de la Grande Guerre, suffisamment amoché pour porter en lui des séquelles psychologiques qui iront tantôt le faire sombrer dans l’alcoolisme ou au contraire le pousser à réparer les injustices les plus criantes, Bernhard Gunther est idéaliste et cynique, solitaire et encore timoré. Le futur détective privé en butte avec l’autorité en général et avec l’appareil d’État nazi en particulier est chargé d’enquêter sur une série de meurtres atroces que le pouvoir aimerait voir rapidement élucidés.

Parce que tout est politique, parce que les rivalités entre juifs et prussiens sont de moins en moins larvaires et que l’antisémitisme est une opinion comme une autre, parce que la presse est déjà à scandales et que la rancoeur née du traité de Versailles croît et enfle chaque jour un peu plus, Ernst Gennat et Bernhard Weiss – les supérieurs de Gunther – sont catégoriques : il doit résoudre l’énigme pour que les rues de Berlin retrouvent un semblant de calme. Pour que les prostituées n’aient plus peur d’arpenter les rues sans craindre de se faire scalper par « Winnetou » (le surnom donné au tueur par les journaux à sensation d’après le personnage d’apache créé par Karl May), Gunther va affronter sa hiérarchie, réchapper à la mort, partira en immersion en se faisant passer pour un mutilé de guerre, devra frayer avec la pègre et hanter les cabarets louches jusqu’à découvrir une réalité que ne reniera pas le Maître des ténèbres, Fritz Lang lui-même… Et pour cause.

Metropolis est un croisement, polar historique, thriller glauque, qui partage avec la série télé Babylon Berlin (tiré de l’oeuvre de Volker Kutscher, aux éditions Seuil) le même terrain de jeu et presque les mêmes ressorts : un policier intègre dans une ville cosmopolite et dépravée aux yeux des uns, creuset artistique pour les autres (l’expressionnisme, le Bauhaus, le cabaret, la scène gay, la nouvelle objectivité…). Dans cette ville berceau, symbole du pêché et de la persécution, qui concentre la vie, happe ses habitants et les conduit à une mort inéluctable, Philip Kerr multiplie références et clins d’oeil. Tout en  brossant le portrait d’une cité et d’une époque où la parole antisémite décomplexée n’a été que le signe avant-coureur d’atrocités organisées à grande échelle, l’auteur anglais ancre son anti-héros dans l’histoire culturelle : tandis que Bernie Gunther oeuvre à la recherche du ou des coupables, le policier se fait consultant pour le cinéma et metteur en abyme en livrant l’idée de départ de M, Le Maudit, avec ces habitants d’une grande ville allemande terrorisés par un meurtrier, pourchassé à la fois par la police et par les organisations criminelles…

Noir, fascinant, richement documenté, Metropolis est traversé par les arts (littérature, peinture, cinéma), les questions sociales et politiques (l’homosexualité, les conséquences de la 1ère Guerre Mondiale, les persécutions à venir) et les figures bien réelles de Thea von Harbou, scénariste et épouse de Fritz Lang, Bernhard Weiss, Bruno Gerth, George Grosz, Otto Dix… Porté par une écriture fluide, des dialogues travaillés et un humour noir comme la nuit équivoque berlinoise, Metropolis emporte de la première (sous les auspices de la Bible et de Babylone) à la dernière page, et invite à relire (ou se procurer) La Trilogie Berlinoise au plus tôt.

Philip Kerr, Metropolis, traduit de l’anglais par Jean Esch, éditions Seuil, novembre 2020, 400 p., 22 €.