De Gaulle à la plage : ici, l’ombre

Alors que la France vient de fêter les 50 ans de la mort du Général de Gaulle, que ses héritiers putatifs se sont succédé sur les plateaux de télévision ou dans les studios des matinales et que les panégyriques ont succédé aux hommages, très peu de zélateurs ont osé aborder la vraie question : que faisait le général quand il ne gouvernait pas le pays ? Et bien, croyez-le ou non, il allait à la plage.

Ici le Général de Gaulle qui vous parle depuis le poste de secours […] J’invite ceux qui possèdent un ballon à me rejoindre et à me suivre…

Pouvez-vous imaginer plus hilarant ? LE général, le sauveur de la France débarquant sur une plage en short militaire et tongs, avec des envies balnéaires et des mémoires de guerre à écrire. Dans l’album De Gaulle à la plage paru en 2007, Jean-Yves Ferri avait composé un de Gaulle mémorable, iconoclaste, incongru, tordant.

(Ré)utilisant l’image du grand homme avec ses éclats, son verbe haut, sa stature, le repreneur des aventures d’Astérix avec Didier Conrad et complice de Manu Larcenet avait fait du héros national un touriste ordinaire se prélassant sur le sable plutôt qu’à Londres ou en Forêt-Noire.

Diffusée depuis le 26 octobre dernier, la série de pastilles animées de 3 minutes réalisées par Philippe Rolland est un pur moment de drôlerie et de poésie mélangées, en compagnie du Général, de sa femme Yvonne, de l’aide de camp Lebornec et du chien Wehrmacht. L’adaptation est parfaite avec ce dessin au trait délicat et ces couleurs douces, soulignées par une bande son surannée.

 

Les trente épisodes qui composent la série sont des tranches de villégiature absurdes et rafraîchissantes, avec le grand Charles qui goûte ces pérégrinations balnéaires et thérapeutiques : la pension de famille sur le front de mer, les paysages de dunes contemplés avec la vanité d’écrire des mots immortels, les occupations diverses où l’ennui le dispute au lyrisme. Il y a bien sûr du Monsieur Hulot dans le personnage de De Gaulle à la plage, flanqué de son aide de camp, d’Yvonne et Fifi (Philippe de Gaulle, irrésistible avec son bob marin) et de Wehrmacht, chien loup traumatisé par le suicide d’Adolf Hitler.

Philippe Rolland et Jean-Yves Ferri jouent avec la mémoire, jonglent avec les mots. La grandiloquence est prétexte à quantité de revers de fortune, de caquets rabattus en oreilles rebattues par la fidèle Yvonne, le Général droit dans ses tongs devant les vagues de l’adversité s’humanise et fait oublier pour rire la figure monolithique du roman national.

Décalé, satirique, parodique, De Gaulle à la plage est un régal de morceaux de bravoure et d’humour : quand le Général se laisse aller à de simples plaisirs communs (jouer au ballon, au cerf-volant, quand il veut courir nu vers les mouettes…), quand il tente de communiquer en franglais avec Winston Churchill, quand il donne des conseils précieux à son fils en proie à des questions existentielles. 

Énième preuve que l’on peut rire de tout pour peu qu’on ait de l’esprit et le sens du second degré, De Gaulle à la plage est un court humoristique qui s’amuse de l’image d’Épinal qu’est devenue Charles de Gaulle 50 ans après sa mort, un totem pour les uns, une caution posthume pour les autres. L’adaptation très réussie élève un peu plus de Gaulle au rang de rival international de Tintin. La postérité n’a qu’à bien se tenir, le Général a chaussé ses tongs.

Philippe Roland, De Gaulle à la plage, 30 épisodes sur Arte.tv – Cube Creative Productions & Arte France, d’après la bande dessinée de Jean-Yves Ferri (2007).

Jean-Yves Ferri, De Gaulle à la plage, Poisson Pilote, décembre 2007, 10 € 95.