The Irishman de Martin Scorsese: le crépuscule du mob opéra

The Irishman : trois heures trente de pur cinéma signées Martin Scorsese font revivre l’ascension et la chute de Frank Sheeran, tueur de la mafia qui aurait assassiné Jimmy Hoffa. Avec un casting de septuagénaires passés par les plus grands standards du film de gangsters – dont certains réalisés par Scorsese – The Irishman est un chef d’œuvre, une anthologie du crime de plus dans la filmographie du réalisateur. Et l’accomplissement d’une boucle temporelle cinématographique.

Début des années 2000, un vieil homme en fauteuil roulant commence une histoire, son histoire. Sur le ton de la confession, l’homme déroule ses souvenirs. Cet homme, c’est Frank Sheeran, ancien Teamster (du nom du syndicat professionnel des conducteurs routiers américains), père de famille, vétéran de la seconde guerre mondiale et ex-tueur pour la mafia de Chicago. Fatigué, malade, Frank Sheeran se livre dans un monologue monocorde, cherchant sûrement une absolution pour avoir été un exécuteur des basses œuvres des grands bandits de la côte Est, l’ami irlandais des familles italiennes qui régnaient sur le crime organisé de Philadelphie à Las Vegas, de Chicago à Miami. Au sortir de la guerre, de retour au pays, catholique pratiquant et père investi de la mission sacrée de nourrir et protéger les siens, Frank Sheeran est un opportuniste discret. Alors qu’il vivote en améliorant son ordinaire de chauffeur routier en détournant de la marchandise, il croise un jour la route de Russel Bufalino, parrain du crime dans le nord-est de la Pennsylvanie.

Dans le temps, j’imaginais qu’on peignait les maisons. Qu’est-ce que j’en savais ? Je n’étais qu’un employé.

De rencontres en adoubements, Frank saura se rendre indispensable, tuant, éliminant, ceux qui gênent ou pourraient embarrasser la Famille. Au fil des exécutions et autant de rites de passages, Frank gagne ses galons de conseiller et la confiance des mafieux. Pour veiller aux intérêts de l’organisation, on lui demande d’accompagner Jimmy Hoffa l’emblématique président du syndicat avec qui il liera de forts liens d’amitié, jusqu’à le faire entrer dans sa propre famille. D’une fidélité sans égale à ceux qui l’ont fait, il ira pourtant jusqu’à tuer son ami Jimmy parce que ce dernier menaçait de révéler la corruption et les liens des Teamsters avec la mafia.

La matière brute hautement romanesque qui sert de colonne vertébrale au film de Martin  Scorsese n’est cependant pas le premier sujet du film. Quand bien même The Irishman lèverait un voile sur un mystère vieux de près de cinquante ans, l’important n’est pas tant de savoir qui a assassiné Jimmy Hoffa que de contempler un artiste à l’œuvre. L’histoire de Frank « The Irishman » Sheeran est un prétexte. Parce que sa filmographie compte déjà de nombreux classiques, on pouvait se demander ce que Scorsese allait bien pouvoir raconter de nouveau sur les liens entre le crime organisé et les puissants, sur le fonctionnement des cinq familles, sur les obscurs rouages ou les flamboyantes figures qui ont traversé le temps et rien moins que l’histoire des États-Unis.

En mettant en scène dans The Irishman des acteurs qui ont déjà joué ensemble, qui ont même porté certaines réalisations du maître, Martin Scorsese n’a pas seulement réalisé un casting idéal, il a surtout achevé de faire entrer son cinéma dans l’histoire du cinéma de genre. On se souvient qu’Harvey Keitel et Robert De Niro interprétaient respectivement Charlie Cappa et Johnny Boy Civello et qu’Al Pacino manquait à l’appel jusque-là (il avait refusé le rôle dévolu à De Niro dans Mean Streets) après avoir joué Michael Corleone dans les Parrains, Tony Montana dans Scarface ou Benjamin « Lefty » Ruggiero dans Donnie Brasco ; que Joe Pesci a été Tommy DeVito et Robert De Niro James « Jimmy » Conway et que les deux goodfellas personnifiaient Nicky Santoro et Sam « Ace » Rothstein dans Casino. Le génie de Scorsese est dès lors d’avoir réuni ses interprètes fétiches pour conter une nouvelle histoire de gangsters qui peut se relire à l’aune des précédentes.

The Irishman est d’autant plus un tour de force que que cet épisode final (qui résout le mystère de la disparition de Jimmy Hoffa) suppose de remonter le temps avec des acteurs qui ont bien évidemment vieilli depuis leurs précédents apparitions : les effets spéciaux utilisés pour rajeunir (et inversement) les protagonistes sont fascinants d’efficacité. Les plans de facture plutôt classique succèdent à des incrustations précisant où, quand et comment sont morts tels ou tels personnalités du crime, et les mouvements de caméra se font soudain modernes et saccadés alors que le film procède d’une lenteur étonnante. The Irishman semble dès lors une expérimentation de plus de la part du réalisateur — le choix de Netflix pour produire et distribuer le film n’est pas anodin. Enfin, pour souligner un peu la parenté avec ses autres films de mafia, la bande originale de cet Irishman n’est pas sans rappeler Les Affranchis qui utilisait déjà une bande son d’époque, en phase avec l’évolution narrative et servant la chronologie du récit.

Pour toutes ces raisons, The Irishman se doit d’être regardé comme le film qui, en repartant sur les traces d’un crime inexpliqué, célèbre plus de quarante ans d’un cinéma inspiré. Jusqu’à puiser en lui-même. En mettant en scène les destins croisés de Frank Sheeran et Jimmy Hoffa, en filmant ce monde mafieux vieillissant avec des acteurs eux-mêmes déclinants, le cinéaste nous offre un récit aux allures de requiem deux fois crépusculaire. Un chef d’œuvre.

The Irishman, réalisé par Martin Scorsese. Avec Robert De Niro, Joe Pesci, Al Pacino, Harvey Keitel, Ray Romano, Bobby Cannavale, Anna Paquin dans les rôles principaux. Produit par Tribeca Productions, Sikelia Productions, Winkler Films.
Disponible sur Netflix depuis le 27 novembre 2019.