Quand les images se frottent aux mots (2) : balade dans la production récente en bande dessinée

Il m’arrive d’écouter The Unanswered Question de Charles Ives tout en écrivant. Parfois j’enchaîne avec The Answered Unanswered Question de György Kurtàg qui, loin d’apporter une réponse définitive à cette question restée sans réponse, lui offre un supplément d’énigme où les mots n’auront jamais le dernier mot : silence “habité” par une forme sans contours et pourtant précisément dessinée (soit un mix d’indicible, de retenue, de non-dit, par ennui du verbe et refus de la démonstration). Une semaine a passé. C’est l’heure de reprendre la balade, emportant pour tout viatique une petite pile de bandes dessinées.

La fiction critique redémarre : et une fois de plus, je pénètre le terrain vague, ce lieu aussi banal que magique (qui fera un essai fouillé sur la magie de la banalité ?) où l’égarement est de règle, tant les indications pour se perdre prolifèrent. Ici le doute a la saveur des fruits les plus délicieux. Carnet en poche, on fait des pauses pour noter au crayon les phrases, encore mal formulées, qui surgissent. À force, elles finissent par se cristalliser, de manière non-autoritaire, jusqu’à former ce qu’on appelait autrefois un “papier”.

Tirer de la pile tel ou tel ouvrage. Le lire (puis le relire). Attendre que quelque chose surgisse en écho à ces singuliers frottages entre images et mots que les plus libres d’entre les bandes dessinées opèrent. Certes, des images associées à des mots (des slogans, des messages plaqués sur des figures stéréotypées), il y en a partout ; mais de véritables frottages, on ne peut dire qu’on en soit saturés. Alors, quand on en repère, on s’attache à faire passer. Si quelque lectrice, ou lecteur, de cette petite recension emprunte à son tour le chemin du Terrain Vague, ce petit travail, discret – dans les marges –, n’aura pas été vain.

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1. Ouvrons par exemple Epiphania de Ludovic Debeurme (Casterman, septembre 2019). Nous en sommes au troisième et dernier tome (notons au passage cette récurrence du nombre 3 chez de nombreux auteurs, notamment chez Debeurme – Trois fils ayant été édité chez Cornélius sous forme de diptyque, après avoir été annoncé comme triptyque). Un peu plus d’un an s’étant écoulé depuis la découverte du deuxième volet (publié en mai 2018, tandis que le premier l’avait été en septembre 2017), il est recommandé de relire les épisodes précédents avant que d’aborder ce troisième. Quoique… Essayons pour une fois d’y aller directement. Après tout le lecteur doit faire preuve, lui aussi, d’imagination. Et s’il a oublié quelque chose, voire nombre de péripéties antérieures à cet ultime volume (on garde cependant en mémoire qu’une fois de plus la relation père/fils se retrouve au centre du projet), à lui de faire ressurgir par frottage (comme quand on passe un crayon gras sur du papier, sous lequel se trouve un objet, pour en faire apparaître l’image) ce perdu. De plus, nous sommes – du moins en apparence – en terrain connu (en chantier depuis la nuit des temps), Epiphania étant un conte produisant des variations inédites (mais s’inscrivant dans un genre ; ou plutôt une pluralité de genres cousins, dont en premier lieu le fantastique), sur le principe, ô combien éprouvé – travaillé, repris, usé, renouvelé, donc constamment revivifié –, de métamorphose(s). Et dès que ce mot surgit, je songe au jeu de mot que Claude Ollier avait inventé pour un de ses rares contes pour enfants : “métamorphoses / bêtes à morts fausses”. Et ça tombe bien car dans cette fiction en trois volumes, il est question d’hybridations entre humains et animaux. Ici, on ne dit pas “tel père, tel fils” (la question de la ressemblance ne s’en posant pas moins, mais de manière autre que pour les filiations “naturelles”), mais on constate des liens d’une force inouïe entre père (humain) et fils (hybride).

Risquons-nous maintenant à résumer cette histoire (qui est, comme le dirait le Capitaine Haddock, à la fois très simple et très compliquée). Au tout début du premier épisode, un couple, dont l’homme (barbu et jouant de la guitare) semble particulièrement inquiet à l’idée de devenir père, vit une expérience (une sorte de thérapie de groupe) sur une île “paradisiaque”. Quand soudain une pluie de météorites s’abat sur la terre. L’océan alors se déchaîne et c’est, une fois de plus, la fin du monde. Mais, contrairement à la femme, l’homme survit. Il regagne la terre ferme, la ville dont il est originaire semblant en grande partie désertée. C’est alors que d’étranges plantes surgissent de terre, dans les jardins de maisons plus ou moins abandonnées, prenant peu à peu, du moins en partie, forme humaine (donnant naissance à des hybrides mi humains mi animaux). Et celui qui ne voulait pas être père le devient, après avoir vainement tenté d’écraser à coup de pelle la tête surgie de terre dans son jardin – “c’est comme si tu pouvais l’avorter” –, adoptant, soignant, chérissant, un de ces petits êtres qui prendront nom d’Epiphanians, et le baptisant Kojika, puis rapidement Koji.

La suite est plus problématique à raconter, si on veut éviter de la réduire à une succession de clichés. S’aventurant parfois au bord de certains poncifs propres au(x) genre(s) dans lesquels son récit s’inscrit, Ludovic Debeurme arrive cependant à éviter de naïvement s’y engouffrer. Loin de devoir se figer, Epiphania est en perpétuel devenir, ne cessant de se métamorphoser : les routes ne sont pas tracées d’avance, même si on sent une volonté de contrôle assez forte. Comme on peut s’en douter, les relations entre ce qu’il reste d’humains sur Terre et les hybrides nés de cette pluie de météorites ne cesseront de se tendre jusqu’à produire des affrontements d’une terrifiante violence. Personne, ou presque, ne s’en sortira indemne (sauf… Mais interdit de le révéler ici). Les Epiphanians représentent une forme accomplie d’altérité non radicale (ce ne sont pas des extra-terrestres – et encore moins des êtres préprogrammés). L’idée-même d’altérité est donc à l’origine de cette fiction, contaminant (renouvelant) les liens entre père et fils (chacun étant tour à tour “l’Autre” – on se souvient alors à quel point Debeurme s’est frotté à la psychanalyse). Si cette trilogie est une tentative d’adapter ses propres obsessions en direction d’un public aussi large que possible (impliquant un trait plus “classique” et l’usage de la couleur – on est loin de la recherche graphique de Trois fils), elle ne renonce pas à ce qui avait fait le prix des livres précédents, à savoir l’expression d’une personnalité en colère (“C’est un état que j’ai mis du temps à saisir… À force d’angoisses nocturnes, qui ont démarré quand j’étais tout petit, j’ai été voir un psy… Alors j’ai compris que la colère pouvait créer chez moi des manifestations physiques… Et j’ai cherché à mettre des mots sur mon mal… Et, pour apaiser colère et angoisse, j’ai cherché à accomplir de véritables exorcismes – par le dessin”), en quête d’une forme apaisement qui ne peut s’accomplir qu’en se frottant à l’épreuve de l’art – manifestant une relation au monde où recherche de soi et réflexion politique se conjuguent sans renoncer au plaisir de la dissonance.

À traverser Epiphania en tous sens, on décèle, bien au-delà des péripéties parfois spectaculaires de l’action, les combats que l’auteur a livrés, notamment, contre lui-même. Le tout premier d’entre eux est lié à sa décision de positionner clairement son projet de triptyque dans un rayon de BD grand public sans devoir pour autant se trahir, donc sans renier ce qui a nourri son ambition originelle. On peut aussi discerner des traces de lutte contre la tentation de se trouver en infinie reprise de ses propres gimmicks, même si en transformation (ce qui serait cette fois trahison par excès de fidélité) ; ainsi qu’une lutte contre la surenchère, côté virtuosité (recherchée, mais susceptible de provoquer un sentiment de méfiance). Nombre de signes trahissent bien d’autres batailles menées contre (par exemple) le sentimentalisme, ou – pire encore ? – le cynisme, dans le but d’établir une relation, non-idéologiquement programmée, à l’empathie (de ses personnages, le plus touchant sera nécessairement le plus ambigu, le moins empêtré dans l’humanisme standard, même s’il aura un temps revêtu, comme Vespero – “ami de la nuit” de Koji –, la “peau du méchant”). Il lui faut enfin se battre contre l’emprise de la religiosité (peut être liée à un besoin d’exprimer quelque chose de moral ; on songe aussi au côté biblique, sacrificiel – du père, du fils). Bref : si on y trouve quelques massacres à grand spectacle, impliquant tsunami, géants, armes performantes, meurtres d’une violence inouïe, il y a aussi à l’œuvre – et peut-être surtout – préservation de l’intime, à travers une véritable affection pour la figure du monstre. Archaïté des figures, comme surgies, non d’un futur improbable, mais du passé le plus éloigné – ce lointain-proche-inconnu et cependant concret (circulant inconsciemment dans nos veines). Je n’en dirai pas plus – espérant que ces quelques mots inciteront à aller y voir de plus près. Et que la suite de l’aventure – je veux dire celle de l’auteur en quête de nouveaux frottages entre images et mots – s’affirme encore plus étrange et inventive.

J’ai depuis longtemps cette voix intérieure, la mienne, qui, dans un flot continu de pensées, de doutes, de surréalismes, d’humour, de questionnements, parle en moi et flotte comme un deuxième écran, devant celui de la vie qui défile. J’ai réalisé combien cette voix avait rempli l’absence d’une autre voix. Celle de mon père, je pourrais dire, pour simplifier. Car en réalité, la « voix qui manque » est constituée de bien des voix. (…) Écrire me permet de faire sortir cette voix intérieure, de lui donner un autre corps que le mien.” (Ludovic Debeurme)

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2. Ouvrons maintenant Papa Maman Fiston de Lucas Méthé (Actes Sud BD, octobre 2019). Il y a un peu plus de trois ans, à l’occasion de la publication de 2 Suiveurs (aux Éditions Na), j’avais publié une assez longue recension (accessible en suivant ce lien) qui traitait à la fois de cet ouvrage et du parcours qui avait conduit son auteur à en arriver à écrire ces mots : “Pris dans l’élan de l’art, je m’aventurai sur des terrains dangereux… fourrant mon nez là où ça ne se fait pas.” Aujourd’hui, alors que Lucas Méthé a signé à son tour chez un éditeur susceptible de fournir à son travail une certaine force de diffusion, on constate que l’auteur de Mon mignon, laisse-moi te claquer les fesses (L’Association, 2008) ou de L’apprenti (ego comme x, 2010) continue de creuser vaillamment son sillon – non en ligne droite (heureusement), mais disons de manière obstinée. Comme Papa Maman Fiston devrait être le premier volet d’une série d’au moins trois volumes (le deuxième, Maman amoureuse de tous les enfants, devant paraître début 2020, tandis qu’un troisième semble d’ores et déjà esquissé), il est probable que le nom de Lucas Méthé s’intègre assez vite à la liste des auteur(e)s dont on attend des nouvelles. À propos de 2 Suiveurs, j’avais parlé de surprise et supposé que “son prochain livre (dont on ne se risquera pas à prévoir les contours) nous aidera sans doute à y voir plus clair”. Comme aujourd’hui c’est chose faite, il devrait être possible de tenter de formuler un semblant de réponse. Mais y voit-on vraiment plus clair ?

L’absence de couleurs cette fois, la violence lumineuse des blancs liée à la finesse du trait (assez peu d’aplats de noir, sinon grâce à Biquette – les cheveux, c’est une autre affaire), font que cette clarté est intense, voire aveuglante. Quant à l’histoire contée, elle s’accorde au trait, ou plutôt semble naître de ce que le dessin conduit et, une fois encore, ça frotte de toutes parts, ça électrise, ça véhicule de l’énergie, ça excite le système nerveux… Lucas Méthé formule assez précisément ses interrogations, ses doutes, ses prises de décisions, au cours d’un passionnant entretien par e-mail avec Thomas Bernard et Frédéric Hojlo : “Je n’ai pas tellement essayé d’exprimer en dessin ce que je pense, j’ai plutôt essayé de laisser le dessin « me montrer ce que je pense ».” Pour une fois que le trait n’est pas seulement envisagé en tant que moyen de représenter une idée préexistante (ou de faire passer un message – peu importe lequel), il faut s’en réjouir. “J’ai – dit-il dans le même entretien – l’impression de voir assez nettement dans un dessin qui est en train de se faire ce qui est « de la grâce » et ce qui est de moi, de mes idées, de mes habitudes, de mes capacités techniques normales. Là, j’ai essayé de remplacer le savoir technique par une attention qui soit la plus grande possible à l’instant du dessin, en travaillant sans crayonné, en dessinant autant que possible chaque idée qui me venait à l’instant-même, et en avançant dans le récit (qui n’est d’ailleurs devenu récit qu’au bout d’un certain temps) sans préparation narrative préalable. Le fait de ne pas préparer oblige en quelque sorte à être plus attentif, empêche de se reposer sur une attention ancienne, refroidie.” Si le dessin est, sinon la probité de l’art (Ingres), disons la précision de la pensée (Matisse), à laquelle on ne peut accéder que par tâtonnements, le laisser le plus libre possible c’est augmenter les chances de faire surgir quelque chose du plus profond de soi, à laquelle, avant d’avoir trouvé son trait, l’auteur lui-même n’avait pas encore accès. S’il doit encore et toujours se débattre avec son insatisfaction chronique, donc aiguiser au plus vif son regard et garder l’esprit ouvert pour ne pas laisser passer “un moment de grâce”, le dessinateur peut se réjouir de ne pas être prisonnier du verbe (ce qui ne l’empêche pas de se montrer parfois bavard – mais au sens où le bavardage est partie prenante de la vie).

Un père, colosse bon vivant mais trop sensible, meurt toutes les semaines. Il laisse Maman et son fiston dans une mouise noire dont ils se sortent à chaque fois grâce à une vitalité sans pareil” (nous dit l’éditeur). Trio d’autant plus infernal que l’enfant est unique (même si Biquette). Il m’est arrivé de me remémorer certains passages de livres d’Eugène Savitzkaya, comme La Traversée de l’Afrique ou La Disparition de Maman, qui ont en commun avec cette nouvelle bande dessinée de Lucas Méthé la campagne (ouest-européenne) et une certaine véhémence picaresque – une appétence pour ce que le conte peut véhiculer de folie originelle. Mais, en fait, avec Papa Maman Fiston, il s’agit presque du contraire. Chez Savitzkaya, il y a fratrie. Avec une petite sœur, probablement imaginaire (“Mon père voudrait l’attraper et la tondre mais il n’y parvient pas, il n’y parviendra jamais, car il est trop lourd, trop lent, il dérape quand il court après sa fille dans le jardin”). Chez Méthé, la mort de son propre père semble avoir déclenché de nombreuses épiphanies. Mais Papa Maman Fiston ne procède pas d’un travail de deuil. Curieux de noter qu’après Epiphania, la relation père/fils se trouve une fois encore au centre d’un projet ambitieux (mais la mère devrait prendre de l’importance dans les épisodes à venir). “Il y a sûrement quelque chose d’archaïque dans ce bouquin. Mes personnages le sont, réduits à leur plus simple appareil d’êtres humains, d’ailleurs souvent ils sont tout nus”. L’auteur nous dit sa fascination pour les “simples d’esprit” car, plus que tout autre être vivant, ils s’avèrent susceptibles de communiquer leur faculté de s’émerveiller. L’échange se fait entre eux et avec le lecteur de sensation à sensation. Chaîne ou constellation. Si en définitive pas mal de mots s’inscrivent sur chaque page, ce qui compte, le plus souvent, c’est ce qui leur échappe. Aussi faut-il apprendre à lire, non entre les lignes, mais à l’intérieur de ces blancs que le trait rend si vivants. “Je ne tends pas de « piège émotionnel » au lecteur, je n’appuie pas sur des boutons pour lui faire sentir des choses, mais je l’invite simplement à partager ce que j’ai moi-même ressenti au moment du dessin” (entretien avec Th. Bernard et F. Hojlo déjà cité).

J’ai souvent remarqué qu’il peut y avoir vif intérêt à s’intéresser de près à ce qui est le fruit d’un tempérament opposé. Je me souviens d’un de mes professeurs d’arts plastiques, un peintre abstrait assez radical, coloriste avant tout, mais sensible au dessin, qui nous entrainait voir des expositions d’artistes figuratifs, et parfois même hyperréalistes. C’est un fait : je me balade assez spontanément dans les livres de Méthé alors que son travail est à l’opposé de ce qui m’attire, ou de ce que je pourrais moi-même produire si je n’avais déposé un beau jour les outils du dessin. Pourquoi ? Probablement parce qu’on y sent quelque chose de l’ordre d’un devenir jamais consommé ; et aussi parce qu’il n’agit jamais en épigone ; ou parce qu’il s’y connait en tambouille et qu’il n’a pas peur du brouet qu’il lui arrive de produire ; ou encore parce que cette lumière… Son passage à Actes sud n’est pas seulement le gage d’une orientation en direction du grand public, mais un soutien bienvenu, qu’il convient de “positiver” par une lecture plus ou moins éclairante (y sommes-nous parvenus ? La “critique” n’étant tissée que de doutes, la réponse est renvoyée à plus tard).

Je ne sais pas ce qu’on pensera du résultat ; quant à moi je fus souvent, à l’instant du travail, surpris et content – c’était avant, bien sûr, que je me trouve forcé de me lire et relire un tel nombre de fois qu’il n’y ait pas grande surprise qui puisse y résister. Puisque tel n’est pas votre cas, je vous souhaite bonne lecture de ce « gros machin ».” (Lucas Méthé, note d’intention).

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3. En aparté : Avant de reprendre cette petite recension, je suis allé voir au Grand Palais l’exposition Toulouse-Lautrec. Enfin voir… tenter de voir plutôt – une foule de visiteurs pour la plupart très âgés s’étant agglutinée, le même jour à la même heure (mais je crains que ce ne soit permanent), devant des œuvres qui demandent à être regardées avec des yeux sensibles à l’idée-même de composition, d’expérimentation, de remise en jeu – de relance audacieuse – des moyens matériels de la peinture, de la gravure, du dessin, indépendamment de ce qu’elles seraient supposées raconter, donc en faisant abstraction des anecdotes qu’elles charrient (ou non) et qui font écran à cette quête de liberté de regard. Les concepteurs de cette exposition (sous-titrée “résolument moderne”) font de Toulouse-Lautrec un “accoucheur involontaire du XXe siècle”, ce qui est une bien curieuse formulation pour mettre en avant ce que je viens d’invoquer : cette incitation à scruter en tous sens le travail du dessin et de la couleur indépendamment de leur vertu “naturaliste”, donc “documentaire” (sur l’époque, sur les mœurs de cette époque, sur les figures diverses et variées, de Van Gogh aux prostituées, qui la font vivre). Mais, pour en revenir à ce qui nous occupe dans cette chronique (à savoir ces frottages singuliers qui animent la forme bande dessinée), je voudrais rapporter une simple réflexion qui m’est venue tandis que je cherchais à m’abstraire de cette foule tentaculaire afin de pouvoir pénétrer en silence ces tableaux, y admirant le dépôt des couleurs par opérations de transparence et qualité de touche, apportant de nécessaires respirations, ouvrant des espaces de pure sensualité, de non-narrativité absolue, sans pour autant baisser la garde sur cette nécessité de précision de la pensée dont parlait Matisse à propos du dessin. Constatant la double influence relevée depuis longtemps de l’art japonais et de la photographie – qui ont en commun une science du cadrage ainsi que la production d’images par séries, tout en laissant à tout un chacun la possibilité de regarder chacune pour elle-même –, j’ai songé qu’une bande dessinée qui mettrait en œuvre une exigence aussi grande que celle de Toulouse-Lautrec dans son travail de peintre, de lithographe, serait à la fois merveilleuse et impossible. Elle ne pourrait se déployer que dans nos rêves. Aussi (on abordera ce sujet dans la troisième partie de ce “papier” en s’intéressant notamment à l’étonnant et problématique – au meilleur sens du terme – Delacroix de Catherine Meurisse), les auteurs de bande dessinée doivent-ils négocier avec cet impossible pour, non pas “accoucher involontairement” on se sait quel siècle à venir, mais se trouver en situation de dialogue avec la peinture, sans pour autant céder au désir d’en imiter ce qui, matériellement, serait incompatible avec les moyens concrets dont ils disposent. Fin de l’aparté.

Écolila de François Olislaeger, publié (en novembre 2019) chez Actes Sud BD, est un ouvrage d’une certaine beauté – ce qui ne veut pas dire grand-chose, tout en disant beaucoup. Qu’est-ce que la beauté en bande dessinée ? Peut-être, selon certains, l’interdit suprême. Ou l’inaccessible. Car, faire surgir ce qu’on entend par “beauté” est affaire, non de volonté, ou d’acharnement au travail (donc de temps passé à faire, ce qui revient au même), mais d’ouverture, avec ce que cela implique comme prises de risque, et notamment celle d’effacer tout message au profit d’une forme de silence – ou de mirage – verbal, ce que la plupart des pratiquants de cet “art en devenir” qu’est la bande dessinée se refusent à accomplir. Écolila est un ouvrage d’environ 240 pages où rien ne semble figé, même si une première traversée, linéaire, ne peut qu’en attester la cohérence, non seulement graphique, mais aussi narrative. L’éditeur insiste sur le fait qu’il s’agit d’une “fable sur le rapport entre l’homme et la nature, au cours d’une après-midi passée dans un parc entre un père et sa fille de cinq ans.” Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce sujet, traitant de certains des enjeux les plus cruciaux de notre temps, est on ne peut plus d’actualité : “Ensemble, ils questionneront les grands enjeux et danger du changement climatique, un peu partout sur les cinq continents, en suivant les quatre éléments et les quatre saisons. Ils ébaucheront les solutions, en admirant l’intelligence de la vie, l’architecture et la biodiversité. En s’appuyant sur des concepts comme la permaculture comme philosophie applicable à de nouvelles organisations sociales. En abordant le biomimétisme pour imaginer un futur.

Quand je parcours Écolila – par le regard dans un premier temps, comme si, lecteur, je n’étais pas encore passé par les enseignements de base de l’école élémentaire –, je me rends compte que, même si engagé dans un devenir-vieil-homme, je me sens plus petite fille que jamais. Je ne saurais lire ces pages autrement qu’en entretenant un désir d’émerveillement qui suppose une réfutation du temps, un besoin essentiel d’inactualité : avoir les pieds sur terre et la tête dans les nuages ; et surtout ne pas avoir conscience de tous ces mouvements du corps et de l’esprit – ou disons du sens de ces mouvements –, dans le désir de voir surgir diverses métamorphoses qui est nullement incompatible avec celui que rien ne bouge, que tout reste en l’état, dans le souvenir de ces bonheurs éphémères que l’emprise de la mélancolie n’a pas encore altéré.

Heureux de retrouver les noms de Florence Delay et de Jacques Roubaud, auteurs de Partition rouge (poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord que Denis Roche avait fait publier au Seuil en 1988, dans le droit fil de Shaking the Pumpkin de Jerome Rothenberg), parmi les inspirations d’Écolila, je songe à ce poème Dakota :

Écolila est en noir et blanc avec, vers la toute fin, 16 pages en couleurs où la petite fille est dessinée (en n & b par incrustation) comme si elle circulait dans un album jeunesse où les mots seraient absents (cherchez-là, elle y est, discrète et entière). Plume et pinceau font bon ménage quand images et mots se frottent. Le plus intime est partie prenante du cosmos : pas de hiérarchie entre les choses – les sensations. Tout se passe “en direct”, comme si cette vision inquiète du futur ne pouvait que renforcer le présent qui est avant tout celui où père et fille, séparés dans l’espace-temps, se retrouvent “deux après-midi par semaine et deux week-ends par mois, uniquement dans la ville de Mexico”, comme si c’était pour l’éternité, la petite ayant “mis sa petite robe d’Alice au pays des merveilles comme il se doit.” Dans cette “histoire”, le père aura le dernier mot : “Je ne sais pas, Lila.” Qu’ajouter ? Rien. Ou simplement : prenez votre temps, ralentissez, oubliez le sens de lecture, reprenez le sens de lecture, oubliez-le à nouveau. Avant ce livre, vous étiez seul, et maintenant vous êtes deux, autrement dit une petite foule, mais de celles qui n’empêchent pas de goûter la saveur matérielle des images dans le silence bruyant de la vie qui s’affirme envers et contre tout.

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4. Une courte note avant de refermer ce deuxième parcours au sujet du premier livre d’une jeune autrice, Camille Royer, née à Paris en 1997. Mon Premier rêve en japonais (Futuropolis, août 2019) a été tout d’abord un travail de fin d’études, mais peu importe, il s’impose maintenant – et comment ! – en tant qu’œuvre où s’exerce une sensibilité se déployant en toute liberté. Principalement réalisé au crayon, avec cependant, çà et là, des touches de couleur, ce rêve dit “premier” nous touche par la justesse de sa matérialisation (terme me semblant plus juste que “représentation” – étrange comme les fantômes surgissent de manière on ne peut plus matérielle, donc sensuellement concrète) sur le papier. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une mère “d’origine japonaise”. Camille Royer l’a eue et, même si elle diplômée de l’École Estienne à Paris, elle a passé un “stage fin de cycle” au Japon chez un illustrateur qui “l’a entraînée à épurer son dessin et à alléger ses couleurs.”

Rentrée “réconciliée avec le Japon”, ce dont, nous dit-elle, “ce livre porte les fruits”, elle s’est mise au travail, la relation mère/fille devenant génératrice de fiction autobiographique traversée par nombre de remémorations d’instants vécus, surgissant comme des fantômes sur les planches du théâtre de la mémoire (ce lieu que l’on porte et développe en soi qui n’est pas l’autre scène, même si des liens – des lignes, des toiles arachnéennes – se tissent entre eux). Écrivant ceci, je me rends compte qu’au moment de tirer quelques livres (quatre, cette fois) de la petite pile sur la table basse qui jouxte mon bureau, procédant de manière intuitive, non réfléchie, je n’avais pas une seconde imaginé que, du tout premier à ce dernier, nous irions de la relation père/fils à la relation mère/fille (en passant par père/mère/fils, puis par père/fille). La fille dont il est question dans Mon Premier rêve en japonais, c’est Camille Royer elle-même (“C’est l’histoire d’une petite fille agitée qu’on suit à travers toutes ses péripéties, et surtout au moment du coucher, où ses parents ont du mal à la faire dormir, tourmentée qu’elle est par les fantômes du soir. Sa mère, Japonaise, va lui raconter tous les contes japonais de son enfance. (…) La mère regarde vers le passé, on est témoin d’un drame familial, on sent que cela ne s’est pas bien passé avec la famille au Japon qu’elle ne voit plus. La petite Camille a l’impression que sa mère a sacrifié sa vie pour venir en France, avoir des enfants, s’occuper d’eux, elle a peur que sa mère, prise de regret, ne veuille retrouver sa propre mère au Japon et les quitte. (…) Ces contes que lui lit sa mère tous les soirs aident cette petite fille à être en résonance avec les épreuves de la vraie vie – Entretien avec Tewfik Hakem pour Le réveil culturel sur France Culture).

D’aucuns se demandent s’ils rêvent en noir et blanc ou en couleurs. D’autres, dans quelle langue. Et le lecteur, avec quelle voix pourra-t-il lire intérieurement ce premier rêve en japonais ? Celle qui surgit par frottages entre images et mots qui, en ce cas, est une voix nouvelle, jeune, dont on guettera les futures apparitions.

(À suivre)