Martin Scorsese, cinéaste au travail

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L’exposition que la Cinémathèque française consacre à Martin Scorsese privilégie certains des thèmes récurrents de l’œuvre du cinéaste américain.

Capture d’écran 2015-10-19 à 08.01.15Scorsese est d’abord un cinéaste du corps : corps infligeant ou subissant la violence, corps supplicié et énigmatique du Christ, corps métamorphosé et inquiétant du héros de Taxi driver, corps du pouvoir ou en tout cas de ses signes, corps dansant et chantant de Liza Minnelli, corps fou de Mick Jagger, corps pulsionnels, etc. A travers les films de Scorsese, le corps est dans tous ses états, c’est-à-dire qu’il n’en a aucun en particulier : il se transforme, dissimule, se débat à l’intérieur des cadres sociaux, des codes, ou erre à travers les rues de New York. Chez Scorsese, le corps est cet objet étrange, toujours recommencé, toujours surprenant et énigmatique, et donc fascinant, que le regard parvient mal à saisir et que l’image ne saurait fixer une fois pour toutes. Comme elle ne saurait fixer ce qui accompagne le corps, à savoir l’esprit, la pensée, le caractère dont des facettes se présentent autant qu’elles sont insaisissables. Les films de Scorsese, les images qu’il construit, suivent les degrés de sa fascination pour cette dynamique complexe des corps et des esprits, à la fois présents et disparaissant, toujours mobiles comme le corps d’un boxeur ou le déroulement d’une musique.

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Un autre thème central des films de Scorsese concerne le groupe, le clan, la famille. L’individu n’y est jamais isolé d’une communauté à laquelle il appartient : clan mafieux, clan familial, communauté new-yorkaise, communauté de classe ou de destin, communauté de genre, etc. Si chaque communauté possède ses codes, ses rites, ses hiérarchies, sa violence et sa douceur, les personnages filmés par Scorsese affirment leur appartenance à leur communauté mais aussi se débattent sous le poids que celle-ci fait peser sur leurs désirs, leurs rêves et l’histoire qu’ils voudraient être la leur. Le thème de l’immigration, de l’étrange étranger, peut être rattaché à cette vision des rapports entre individus et communauté. Ou encore celui des rapports entre hommes ou des rapports entre hommes et femmes : rapports entre « frères », à la fois violents et tendres, rapports passionnés se heurtant aux codes du groupe ou errant dans un interstice à l’intérieur duquel, ces codes faisant soudain défaut, on ne sait plus comment agir, comment approcher l’autre, s’il faut le frapper ou l’embrasser.

Martin Scorsese avec ses parents Charles et Catherine Scorsese, Italianamerican, 1974. Martin Scorsese Collection, New York.
Martin Scorsese avec ses parents Charles et Catherine Scorsese, Italianamerican, 1974. Martin Scorsese Collection, New York.

Si l’on peut suivre ces thématiques à travers les documents qui composent l’exposition, celle-ci s’attache surtout à mettre en évidence ce qui, en amont des films, en serait comme la marge, leur élaboration autant matérielle qu’imaginaire. En effet, l’installation conçue par Kristina Jaspers, Nils Wamecke et Mathieu Orléan, présente surtout des documents relatifs à l’origine des films de Scorsese, à leur construction, aux processus qui président à leur existence. Les films de Scorsese paraissent ainsi très élaborés, prévus, préexistant à leur existence en quelque sorte (même le concert filmé des Rolling Stones dans Shine a light est soumis à une planification précise). En plus de photographies faites lors de différents tournages, l’exposition présente des pages de scénarios annotées par Scorsese, des échantillons de storyboards dessinés par le cinéaste ou, dans un style moins enfantin, par d’autres, des projets de décors, des photographies prises lors des repérages, des documents découpés dans des journaux, des cartes de villes ayant servi à la préparation des films, etc. C’est tout ce travail préparatoire et cette activité documentaire qui sont essentiellement mis en avant, ce qui permet de faire apparaître la façon de travailler privilégiée par Scorsese – distincte donc d’autres cinéastes davantage soucieux de l’événement présent, de l’accueil surpris de ce qui est filmé, ce qui implique un autre type de travail de la pensée et une conception différente du cinéma –, mais surtout ce que les films ne montrent pas, ce qui n’est pas visible dans l’image et qui en serait comme l’ombre, la part immergée – comme si l’image était la cristallisation de toute une réalité matérielle et psychique qu’elle implique, qu’elle peut laisser deviner mais qu’elle occulte aussi, en étant la réalisation purement artistique, l’image immatérielle, spirituelle et transcendante. Le processus de la création selon Scorsese impliquerait ainsi un long et riche travail matériel mais aboutirait à une sorte de transsubstantiation, un avènement esthétique et spirituel.

Martin Scorsese et Robert De Niro, Taxi Driver, 1976. Martin Scorsese Collection, New York.
Martin Scorsese et Robert De Niro, Taxi Driver, 1976. Martin Scorsese Collection, New York.

Un autre intérêt de l’exposition est de montrer à quel point Scorsese est habité par le cinéma : lui-même en tant que personne (ce que l’exposition de la Cinémathèque rappelle en soulignant, par exemple, le travail mené par Scorsese pour la restauration et la valorisation des grands films du cinéma mondial) mais aussi son œuvre entière. Celle-ci, en effet, est composée de films qui mettent le cinéma en abyme, qui sont traversés par le cinéma, son histoire, ses codes, ses maîtres. Scorsese, à l’intérieur du monde du cinéma, apparaît comme un personnage de ses films : immigré en butte à des codes, à une histoire déjà faite, qu’il assimile, affirme et reproduit, et qu’en même temps il rêve de transformer, contre lesquels il combat. Il ne fait pas de films sans y placer sa propre communauté, le monde italo-américain qui est le sien, le cercle familial et en particulier sa mère, la ville de New York et le quartier de Little Italy, l’imagerie de sa culture italienne et religieuse, etc. – greffant sur tout cela les codes du grand cinéma classique, ceux qu’il emprunte à la comédie musicale autant, par exemple, qu’à Hitchcock ou Fellini. Certains des documents qui sont présentés mettent ainsi en évidence les emprunts à d’autres cinéastes, les citations directes ou allusives d’autres auteurs qui parsèment les films de Scorsese, que ce soit dans la construction de certains plans, dans le choix des collaborateurs – par exemple ceux d’Hitchcock –, dans le montage de scènes (Hitchcock encore), etc. Par exemple, le court-métrage de 1967, The big shave, présenté dans l’exposition, semble être une nouvelle version radicale de la fameuse scène de la douche de Psychose, le montage de la scène finale de Ragging Bull étant lui-même élaboré à partir de cette même scène.

Jodie Foster, Robert De Niro et Martin Scorsese, Taxi Driver, 1976. Martin Scorsese Collection, New York.
Jodie Foster, Robert De Niro et Martin Scorsese, Taxi Driver, 1976. Martin Scorsese Collection, New York.

Les films de Scorsese construisent un monde de films, de cinéma, par lequel le monde devient un monde de cinéma, un monde-cinéma, en même temps que le cinéma est envahi par le monde, devient un cinéma-monde. Le cinéma de Scorsese est peuplé par le cinéma, ses films, ses metteurs en scène, son histoire, ses codes – et ce peuplement est autant reçu, déjà là, que produit par Scorsese lui-même, produit et subverti, réinventé par l’acte créateur. Le cinéma de Scorsese se construit avec et contre le cinéma, c’est en cela qu’il est créateur, qu’il crée le mouvement par lequel il entre dans le cinéma et son histoire, autant, qu’au sein de cette histoire, il invente des moyens de la perturber et de la transformer par ses films, les collages d’emprunts et de citations, les reprises subversives, l’introduction forcée de toute une communauté qui investit les films comme elle infiltrerait un territoire, une ville, une classe et qui ne pourraient qu’en être modifiés, qui connaîtraient des désirs et des rêves nouveaux.

Capture d’écran 2015-10-19 à 08.14.11Ce serait la même logique ou le même processus qui guiderait la façon dont Scorsese construit ses films et dont il a été question plus haut : par le travail préparatoire très poussé qui lui semble nécessaire pour la réalisation de ses films, il s’agirait moins d’imposer au réel une conception déjà entièrement pensée à laquelle celui-ci n’aurait plus qu’à se plier – conception négatrice de ce qui fait le réel, à savoir l’accident, l’imprévu, l’événement – que d’investir le monde par le cinéma, de se donner les moyens stratégiques d’un peuplement du monde par le cinéma, ses rythmes, ses images, son esthétique autant que de rendre le cinéma perméable à ce qui, étant filmé mais n’étant pas déjà du cinéma, ne peut que le perturber, le surprendre et le transformer : l’Italie, une improvisation de De Niro, un concert des Stones, un mouvement de foule, l’histoire des immigrés ou une histoire d’amour. Ou bien la musique, puisqu’une partie de l’exposition est consacrée aux rapports riches et fidèles que Scorsese, tout au long de son œuvre, entretient avec la musique pop, classique ou rock : la musique dictant parfois aux images leurs rythmes, au montage sa vitesse, au film son sujet, faisant même naître des images qui deviendront celles d’un film, c’est-à-dire d’un nouveau visage – nécessairement étranger – du monde.

L’exposition Martin Scorsese est présentée à la Cinémathèque française jusqu’au 14 février 2016.
Du lundi au samedi (sauf fermeture mardi, 25 déc. et 1er janv) : de 13h à 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h.
Samedi, Dimanche et vacances scolaires de Toussaint et Noël : de 10h à 20h.
Plein Tarif : 12 € – Tarif Réduit : 9 € – Moins de 18 ans : 6 €

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Capture d’écran 2015-10-19 à 08.01.37Un catalogue accompagne l’exposition, une coédition La Cinémathèque française/ Silvana Éditoriale
Un entretien inédit avec Martin Scorsese, des documents issus de ses archives personnelles, des essais et des témoignages de ses collaborateurs les plus proches permettent de se plonger dans les sources d’inspiration du cinéaste et de découvrir ses méthodes de travail
Entretiens avec : Harvey Keitel, Sandy Powell (costumière oscarisée pour Aviator), Thelma Schoonmaker (la monteuse de Scorsese), Brigitte Lacombe (photographe de plateau et portraitiste du cinéaste), Michael Ballhaus (directeur de la photographie sur plusieurs films de Scorsese).
Un livre qui donne un accès inédit à l’un des plus importants cinéastes contemporains.
39 € – 216 pages – Plus de 200 illustrations

La Cinémathèque organise également à l’occasion de cette exposition un cycle de conférences et une série de projections des films de Martin Scorsese. Les renseignements sont disponibles sur le site de la Cinémathèque française.

A noter : ARTE présente un cycle consacré à Martin Scorsese à partir du 18 au 26 octobre : au programme six de ses plus grands films (Les Affranchis – Le
Temps de l’innocence – Mean Streets – New York, New York – Taxi
Driver – La Valse des Pantins), sa trilogie sur le cinéma américain, un
numéro spécial de Personne ne bouge !

A venir : Le New York de Martin Scorsese sur le site de la Cinémathèque — grâce à une carte interactive, vous vous laisserez guider dans les décors de Taxi Driver ou d’After Hours et redécouvrez l’histoire d’une ville mythique à travers les yeux du réalisateur du Temps de linnocence.