2132 mètres (XIII) : il était une fois en amnésique

Deuxans après L’héritage de Jason Mac Lane et le voile (enfin) levé sur les origines du plus célèbre amnésique de la bande dessinée, XIII revient pour une  nouvelle aventure toujours aussi sérielle avec un scénario signé Yves Sente et Iouri Jigounov au dessin. Un nouvel album qui ne se contente pas de puiser dans le patrimoine du héros mais l’ancre résolument dans le présent de la fiction autant qu’il annonce le futur du feuilleton treizien.

© Dominique Bry – Diacritik

Le lecteur fan de séries télé pourra certainement y voir les références qu’il veut, telles Shooter ou Designated Survivor, inspirations marquantes si l’en est en découvrant les premières pages de 2132 mètres : alors qu’il a infiltré la Fondation Mayflower (sous couvert d’adhérer à des buts jusqu’au-boutistes), XIII est utilisé comme « consultant-sniper » pour vérifier la faisabilité d’un tir d’une précision diabolique (à une distance de 2132 mètres donc…) à l’aune de ses compétences innées et acquises de guérillero formé à Cuba. Capacités dont l’intéressé continue d’ignorer l’étendue. Rencontré lors de la soirée de lancement de ce 24è opus, Yves Sente ne goûte pas l’analogie avec la série dont Kiefer Sutherland a le rôle principal. Et il a bien raison tant la complexité du scénario de 2132 mètres (et les surprises que nous réserve l’auteur) dépasse de loin un pitch réducteur…

Depuis Le Jour du Soleil Noir (jusqu’à celui du Mayflower), XIII lutte encore et toujours contre des complots de toutes sortes et, au premier chef, contre celui qui vise à s’emparer du pouvoir suprême aux États-Unis. Si la conjuration des XX (dont le célèbre tatoué faisait partie pour les raisons que les fans de la série connaissent par coeur) avait pour but d’instaurer une dictature d’extrême-droite (autour du Tome 5, Rouge Total), les membres de la Fondation Mayflower semblent vouloir revenir aux sources de l’Amérique avec un grand A : le nouveau monde des pèlerins originels et des pères fondateurs est désormais devenu le terrain de jeu d’héritiers implacables animés d’intentions tout sauf obscures (relire Le Message du martyr). Alors que l’action se met en place, 2132 mètres mêle réalisme bien documenté et uchronie, empruntant au meilleur de la série télé ou au pire du cinéma (tel White House Down de Roland Emmerich), pour mieux plonger XIII dans les arcanes d’une machination qui semble inarrêtable. Le soin pris par Yves Sente pour jouer avec les nerfs et les références du lecteur est à ce titre remarquable : le scénariste repousse les limites du déjà-vu pour mieux faire rebondir l’action sur les zones d’ombres ou les « blancs » laissés par l’amnésie de Jason Mac Lane.

Car la perte de mémoire du héros et l’Amérique en tant que matériaux narratifs deviennent des champs dans lesquels se développent tous les possibles. Tandis que les épisodes originels tendaient vers la quête d’une identité perdue, le second cycle des aventures de XIII ne peut plus être que cette exploration rétrograde. Après bien des détours — la résolution de l’énigme de l’assassinat du président par XIII (ou quelqu’un qui lui ressemble), de Spads à XIII contre un ; un voyage dans le temps et la quête d’un trésor disparu dans Trois montres d’argent et L’Or de Maximilien —, enfin conforté dans ses origines (sa filiation, sa généalogie, dans La version irlandaise ou La nuit du 3 août en miroir du Retour à Greenfalls), on mesure désormais combien le destin de XIII sera toujours intimement lié à l’Amérique et ses marges nécessaires à l’expansion de la saga.

Van Hamme avait pour inspiration première une réécriture de l’assassinat de JFK organisé par des conjurés extrémistes, puis il avait exploré l’histoire officielle (l’émigration et la ségrégation, l’impérialisme, le complexe militaro-industriel, le terrorisme…) L’Amérique offre tant de démons à creuser : le Watergate, la liberté de la presse, le post-colonialisme, la conquête de l’Ouest, , le 11 septembre. Ce qui anime Yves Sente, ce sont les failles de cette histoire avec un grand H. Avec 2132 mètres, il semble même s’être tourné vers une Amérique plus fictionnelle, resserrant l’action et en prenant soin de préserver l’unité de la série. En sept albums, il n’a eu de cesse de décomposer et recomposer l’univers créé par Jean Van Hamme et William Vance, tout en le renouvelant, pari difficile et réussi. En achevant la lecture de 2132 mètres, une question demeure néanmoins, une question que l’on a oublié de poser au scénariste : déjà annoncé, le tome 27 Mémoire rechargée, constituera la suite et à la fin du récit. Une fin de cycle en ligne de mire ?

Yves Sente et Iouri Jigounov, 2132 mètres, XIII tome 26, couleurs Bruno Tatti, Dargaud Bénélux, 48 p., 12 €, en librairie le 8 novembre.

Les premières planches :