« Designated Survivor »: l’homme qui ne devait pas devenir président

Designated Survivor

Avant qu’une fin du monde imminente ne vienne contrarier nos projets d’avenir, plongeons-nous dans l’univers délicieux et somme toute inquiétant de la présidence des États-Unis. Ou tout du moins celle, infiniment plus fictionnelle (quoique) de Designated Survivor, diffusé à l’origine sur le réseau ABC (et en France sur Netflix), dont la reprise est annoncée le 8 mars prochain.
Revue d’effectifs d’une série qui met en scène un président non-élu…

Designated Survivor, c’est l’histoire d’un Président que rien (si ce n’est un scénario qui tient sur un post-it ou en un paragraphe de la constitution américaine) ne prédestinait à devenir l’homme le plus puissant du monde. En France, le pitch de la série a de quoi laisser pantois plus d’un spécialiste du droit public de la Vè République : lorsque le Président, le Vice-Président, l’ensemble des membres du cabinet, le président du Sénat et le speaker de la Chambre des Représentants, bref de tout ce qui compte un peu dans l’organigramme constitutionnel outre-Atlantique sont réunis au même endroit et au même moment, un « survivant désigné » est préalablement choisi pour ne pas assister à l’événement. Au cas où…

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Aparté : pour que le citoyen français comprenne bien de quoi on parle, surtout s’il n’est pas sériephile ou préfère regarder les questions au gouvernement sur France 3 en attendant d’aller à vêpres, c’est un peu comme si, lors de la dernière réunion en Congrès du Parlement à Versailles, on avait prié Jean-Vincent Placé de rester chez lui, faisant du Secrétaire d’État l’héritier présomptif et désigné de la présidence si un drame venait à éradiquer tous les membres de l’appareil exécutif et législatif hexagonal. Et que l’on ait confié l’adaptation télévisée dudit drame aux scénaristes de Joséphine Ange gardien pour en faire une série à rebondissements efficace et rythmée. Certes, cela fait beaucoup de « si », mais pour bien comprendre jusqu’où l’imagination des show-runners peut aller, il me fallait vous expliciter l’impossible, quitte à raisonner par l’absurde : une série française à suspense de bonne facture, on nage en pleine science-fiction.

Dans la première scène, remisé dans une pièce secrète bien à l’abri d’un éventuel drame qui se nouerait au Capitole pendant qu’il ouvre une bouteille de bière en babillant au téléphone (le futur président est multifonctions), Kiefer Sutherland déambule en Stan Smith usagées et lunettes de vue vintage. On apprend alors qu’il est ministre du logement et qu’il veut voir le président dès le lendemain pour le convaincre du bien-fondé de son action au sein du cabinet. Dès la scène d’exposition, après avoir eu l’explication du pourquoi du comment de sa présence loin de son gouvernement, on se pince quand même très fort pour savoir ce qui de la fiche Wikipedia sur le sujet ou de l’ex-Jack Bauer en ministre désœuvré sur le banc des remplaçants en cas d’apocalypse est le plus crédible. Au mur, un écran géant diffuse les images de l’événement du jour (le discours de l’État de l’Union) et du Capitole sous les feux des projecteurs.

Mais là, alors qu’on en est à se demander pourquoi Kiefer va à la fenêtre alors qu’il a la télévision et n’a pas remis ses lunettes…, tout bascule. Enfin, explose : une puis deux puis trois puis plein de détonations se font entendre et relèguent le siège du pouvoir législatif au rang de souvenir qu’on ne verra plus que sur des cartes postales ou dans des films de reconstitution. Un bâtiment emblématique des USA est détruit du faîte aux fondations avec plein de gens dedans (dont un président en exercice, ce qui est nouveau), on ne pourra plus le voir de loin, tel un phare accrocheur et symbolique en arrivant dans la ville… ça me rappelle quelque chose, mais quoi ? C’est ballot, je l’avais sur le bout de la langue et avec la primaire de la gauche, je l’ai oublié pendant l’entre-deux tours…

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Puis, tout s’accélère : le Secret Service prend Kiefer Sutherland sous son aile pour le conduire vers la West Wing, on lui demande de prêter serment dans un couloir à la va-vite, sans même prendre le temps de savoir s’il est d’accord ou s’il veut aller faire pipi. On ne lui propose même pas un café ou une autre bière pour se remettre de ses émotions. Rien, nothing, comme on dit on the Hill. Et puis finalement, en moins de temps qu’il n’en faut pour poser une main sur une Bible et lever l’autre en disant « so help me God », c’est fait, le président défunt n’est plus président, son successeur désigné a pris sa place, le nouveau leader du monde libre est un ex-ministre du logement en sweat à capuche et baskets avec des lunettes qui le font ressembler à Michael Douglas dans Chute Libre. Ce scénario est décidément vertigineux.

Disons-le franchement, Designated Survivor n’est pas la série du siècle, d’autant que nous ne sommes qu’en 2017 et il convient d’arrêter les hyperboles au moins pendant 83 ans pour décider si l’histoire la fera entrer au Panthéon des séries of the century ou (dés)honorera Shonda Rhimes pour avoir inventé la série copiée-collée et industrialisé la conception de scenarii assistée par ordinateur. Mais il faut reconnaître que les aventures de Kiefer en président de bonne volonté dépassé par l’ampleur de la tâche ne sont pas dénuées de qualités : la série peut à la fois se regarder mollement comme un thriller plutôt bien réalisé (malgré quelques outrances sentimentalistes empruntées aux meilleurs soaps américains) ou comme une représentation de l’Amérique post-Bush qui aurait intégré (voire déjà digéré) l’ère Obama.

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Tous les ingrédients seraient donc réunis pour faire de Designated Survivor une série démocrate en diable (à l’inverse de ce que fut 24 à bien des égards) : le président est contre la torture, refuse tout populisme, abhorre le mensonge et fait l’apprentissage à son corps défendant de rouages politiques dont il ignore tout ou presque. En parallèle, l’enquête fédérale menée tambour battant par une incorruptible jusqu’au-boutiste tient le spectateur en haleine et les twists, cliffhangers et climax à répétition font que Designated Survivor pourrait largement prétendre à concourir seul dans la catégorie des Gérard de la série dans laquelle il ne se passe pas une minute sans que le héros ne se prenne un retournement de situation sur la figure, selon une figure de style que l’on pourrait nommer le Deus ex camera.

Sans aller jusqu’à parler d’une critique des institutions américaines, Designated transpire le mea culpa télévisuel et procède par éléments narratifs très manichéens : prêchant en faveur du fédéralisme, le président « non-elect » se bat contre la fronde des gouverneurs (le spectre de la sécession revient régulièrement), il œuvre pour l’unité nationale et doit faire face à la menace terroriste islamiste, tout en aidant le FBI dans sa guerre contre l’éternel ennemi de l’intérieur qui aurait ourdi un complot pour tuer ses propres citoyens (suivez mon regard jusqu’à Ground Zero)…  enfin, bien décidé à ne pas se contenter de la vérité officielle, Kiefer Sutherland incarne presque à contre-emploi un Président Kirkman idéaliste et idéal, emblème du seul contre tous (E pluribus unum), unique rempart de la liberté contre les chiens de guerre. In dog we trust ?

Avant que la seconde partie de la première saison ne vienne nous dire qui a été assassiné ou pas, qui est coupable ou non et qui va gagner à la fin, on rangera Designated Survivor dans la catégorie des séries que l’on regarde avec un plaisir coupable, de celles dont on n’avouera jamais en public attendre le prochain épisode avec impatience…
Créée par David Guggenheim, Designated Survivor emprunte à The West Wing et Commander in Chief (pour le réalisme) et Scandal et Alias (pour le versant improbable et furieusement complotiste), c’est une série dont on se dit  : « il y a vraiment que les Américains pour imaginer avoir à leur tête un président qui n’y était pas préparé ». Magie de la fiction…

Designated Survivor, créée par David Guggenheim, diffusée depuis le 21 septembre 2016 sur ABC, en France depuis le 6 novembre 2016 sur Netflix. Avec : Kiefer Sutherland, Natascha McElhone, Adan Canto, Italia Ricci, LaMonica Garrett, Kal Penn, Maggie Q, Tanner Buchanan…