Billet proustien (12) : À ruelle gothique ripaille nordique

Marcel a rejoint l’ami Saint-Loup en garnison à Doncières. Épris d’Oriane de Guermantes, il voudrait obtenir de Robert un portrait photographique de la belle duchesse, sa tante, sans pour autant avouer sa passion. Si toutefois Robert est à l’exercice avec la troupe, le jeune homme se promène dans la ville qui le charme par son ancienneté mais qui aussi l’émeut par des promesses de rencontre :

« Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de Méséglise, la force de mon désir m’arrêtait ; il me semblait qu’une femme allait surgir pour le satisfaire ; si dans l’obscurité je sentais tout d’un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j’éprouvais m’empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j’essayais d’enfermer dans mes bras une passante effrayée. »

Et de glisser à un acte imaginaire dans un élan propice au surgissement d’une femme rêvée et quelle que fût sa condition. L’atmosphère médiévale y a sa part :

« Cette ruelle gothique avait pour moi quelque chose de si réel, que si j’avais pu y lever et y posséder une femme, il m’eût été impossible de ne pas croire que c’était l’antique volupté qui allait nous unir, cette femme eût-elle été une simple raccrocheuse postée là tous les soirs, mais à laquelle auraient prêté leur mystère l’hiver, le dépaysement, l’obscurité et le moyen âge. »

Moment si intense que notre héros vagabond songe même à oublier Mme de Guermantes. Dans le calme absolu du quartier, des bruits et des rires l’atteignent cependant venus de loin. Ils proviennent de soldats en sortie du soir et sans doute avinés. Voilà qui ramène Marcel à la vie moderne et au petit tramway dans lequel il saute, reconnaissant sur les trottoirs des soldats balourds et ivres. Un autre rapprochement s’impose dès lors impliquant ces militaires dont l’alcool et le froid congestionnent la face ; et c’est comme dans un carnaval tout breughélien :

la face « faisait penser, dans cette cité que le brusque saut de l’automne dans ce commencement d’hiver semblait avoir entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés. »

Du gothique au nordique et de la ruelle au boulevard en quelque sorte.

(Le Côté de Guermantes, Folio, p. 90-91)