Florian Caschera : « Avec le festival Tremble parlure, j’ai envie d’esquisser un confluent de voix vivantes »

Du 25 au 30 juin aura lieu à Paris, à la librairie le Monte-en-l’air et sur la scène du Pan Piper, la première édition du festival « Tremble parlure ». Conçu par Florian Caschera, membre notamment du groupe Arlt, « Tremble parlure » donne la parole, chaque soir, à travers rencontres, discussions et concerts, aux écrivaines et écrivains contemporains qui font trembler la langue. Au programme, pour ne citer qu’eux, Eugène Savitzkaya, Christophe Manon, Gaëlle Obiégly ou Eric Chevillard encore. L’occasion était donc toute trouvée pour Diacritik d’aller interroger Florian Caschera sur cette nouvelle et riche manifestation.

Ma première question voudrait porter sur l’origine du fort et beau festival « Tremble parlure » dont la première édition aura lieu à partir du 25 juin jusqu’au 30 juin à la librairie Le Monte-en-l’air mais aussi au Pan Piper. Comment en est née l’idée de cette manifestation qui va accueillir un très grand nombre d’écrivains ? Comment le Monte-en-l’air en a-t-il impulsé le projet et comment avez-vous été sollicité pour le conduire ?

Je ne sais pas exactement ce qui est passé par la tête d’Aurélie Garreau (l’une des deux têtes pensantes du Monte-en-l’air avec Guillaume Dumora). Elle connaît mon goût pour les livres, étant donné qu’elle m’en a vendu des brouettes les dernières années et elle a eu le temps de repérer mes obsessions. Nous sommes devenus assez proches ces dernières années, le Monte-en-l’air et nous (par nous j’entends Arlt le groupe dans lequel je joue et chante, puisque nous avons été invités à nous y produire plusieurs fois et que la librairie a été un relais non négligeable pour nos différentes parutions discographiques). Il y a un an ou deux, Aurélie m’a proposé d’animer une rencontre avec Eric Chevillard, déjà, ce qui m’a surpris parce que ça n’est pas du tout mon métier mais je crois qu’elle trouvait ça amusant, insolent, intéressant de confier ça à quelque chose comme un amateur un tout petit peu « éclairé » si tant est que je le sois. J’ai aimé l’exercice et nous l’avons reconduit plusieurs fois. Il s’est naturellement posé au bout d’un moment de créer un événement un peu plus conséquent. Elle m’a demandé une liste idéale d’autrices et d’auteurs que j’aimerais recevoir et j’en ai fourni une première longue comme le bras à partir de laquelle nous avons ensemble imaginé un festival le plus cohérent possible, en resserrant nos choix.

Ma question suivante s’intéresse à la manière dont vous avez élaborez la manifestation : comment en concevez-vous la direction ? Vous êtes sous le nom de Sing Sing membre du groupe Arlt et aussi auteur d’un roman en cours : comment votre propre expérience, votre propre approche de l’écriture, a-t-elle influencé sinon donné des directions au festival ?

Et bien à partir de cette longue liste évoquée plus haut, j’ai choisi de me concentrer sur ceux qui me semblaient partager quelques motifs avec mes propres écritures, parfois de façon centrale, parfois de façon plus périphérique ou par simples échos mais tout de même. Ces motifs, comme je le braille partout, ce sont l’enfance, la folie mais aussi la météo, les bestiaires, la voix des morts. Ils m’intéressent moins en tant que « thèmes » qu’en ce qu’ils supposent peut-être de « dérèglements » dans la langue, l’énonciation, la pensée… Ceci étant posé, permettez-moi de préciser que ces motifs seront avant tout, sinon des prétextes, au moins des points de départ pour lancer chaque invité dans la parole. Ils pourront parler de ce dont ils ont envie de parler, n’est-ce pas et je ne les leur imposerai pas tout du long mes marottes personnelles s’ils ne s’y reconnaissent pas. J’entends faire de ce festival une série de rendez-vous informels entre écrivains que j’aime et certainement pas un colloque sur l’enfance et la folie.

Eugène Savitzkaya © Jean-Philippe Cazier

Le festival s’intitule du très bel impératif : « Tremble parlure ». D’emblée on le perçoit, l’ensemble tourne autour de la parole, de son tremblement ce que vous explicitez de la sorte dans la présentation du festival : « Chaque rencontre s’articulera sur le dos de thèmes dûment choisis, le parler fou par exemple, le parler cru, cuit ou mi-cuit, ce qui se trame dans l’enfance quand elle se parle, l’enfance considérée comme un outil de connaissance d’un réel plus vif, à la fois plus rouge et plus vert, les bestiaires, les fantômes, la ville et les forêts, tout ce qui tremble dans la langue et, partant, la fait trembler, tremble parlure. » Pouvez-vous nous en dire plus ? Que faut-il ainsi entendre par « parlure » ?

Ah merde, pardon, je crois que j’ai déjà à moitié répondu à cette question. Bon, la parlure, c’est tout simplement le parler. Plusieurs de mes invité(e)s ont en commun un certain usage de l’oralité, ou de l’adresse, ou d’une langue un peu bouillante, soit dans l’excès, soit au contraire dans la retenue mais qui toujours génère une forme d’étrangeté, de musicalité un peu dissonante. Moi ce qui m’intéresse c’est : qui parle ? L’écrivant ? Ses morts ? L’enfant, l’animal ou le fou tapis quelque part et que la parole relancerait alors et déploierait justement, dans son tremblé même ? Et à qui ? A son lecteur ? A ses morts ? A l’enfant, à l’animal, au fou ? Aux écrivains qui le précèdent, qui l’entourent ou lui feront suite ? Et ce tremblé, est-il un moyen, une conséquence ? Je ne sais pas exactement. Je verrai bien, on verra bien. J’espère ne pas convoquer tout ce monde pour vérifier seulement ce que je sais déjà ou crois déjà savoir. A vrai dire, je m’écoute maintenant moi même un peu causer alors que simplement j’ai le désir d’entendre parler ceux là que j’aime déjà lire, voilà.

Comment s’est élaborée la programmation elle-même du festival ? Vous dites, toujours dans la présentation que « Tremble parlure est un festival secoué d’idées, et d’interrogations, de propositions et de paris, il espère tracer l’ombre mouvante d’une lignée neuve, subjective, désirable. Chaque soir les auteurs seront invités à lire des extraits de leur choix, à se rencontrer, à dialoguer. » Quelle est l’ombre mouvante de cette lignée neuve que vous avez désiré mettre en lumière ? Vous dites plus loin que programmer, c’est rythmer : quel rythme avez-vous voulu donner ?

J’ai voulu rassembler des écritures auxquelles je trouve des points communs au delà (ou en deçà) des appartenances de chacun à telle école, ou filiation, à supposer qu’il y en ait (notez quand même que certains, pas tous mais certains, sont déjà amis ou ont été déjà réunis, ne serait-ce qu’en revue ou au sein de mêmes maisons, je ne prétends pas avoir été absolument novateur ou original sur cette programmation). Mais disons que parmi ces gens on trouvera aussi bien des défenseurs ou des contempteurs de l’image, d’une forme de lyrisme, de l’imaginaire, des minimalistes ou des baroques (plus ou moins revendiqués d’ailleurs : il est probable que la plupart s’en foutent et ne cherchent pas à se définir à l’ombre de telles enseignes) Leurs points communs, que je délire peut-être, je les ai déjà explicité. Ce dont j’ai envie c’est d’esquisser une ligne pas nécessairement définie, subjective et labile, à l’écart des querelles ordinaires, un confluent de voix vivantes, excitantes et debout, vivantes d’être en mouvement, vivantes d’être plus porteuses de questions que d’affirmations. Ce qui n’interdit pas que chacun en son nom propre ait des choses à affirmer, entendons-nous. Pour ce qui est du rythme, c’est une simple affaire de musique.

« Tremble parlure », on vient de le voir, accorde une large place à l’enfance, au moment trébuchant et vivant du langage et du monde qui vient, proposition qui ne peut que faire penser à l’œuvre aussi singulière que magistrale d’Eugène Savitzkaya : en quoi était-il important pour vous que Savitzkaya fasse l’ouverture de la manifestation ?

Effectivement, Savitzkaya concentre beaucoup de ce qui m’occupe ici et beaucoup de ce que je me complais à reconnaître dans tout ce que j’aime bien lire, voir ou entendre. De tous, c’est lui que je lis depuis le plus longtemps et j’ai depuis beaucoup lu à travers le filtre Savitzkaya, le prisme Savitzkaya. Chez lui j’aime le charme étrange, la cadence, la ressaisie du vivant brut à travers le conte, le présent extrême bousculé par un sentiment primitif du monde, le carnaval et le grotesque, la litanie, l’attention au minuscule contrebalancé par de grandes proférations vertigineuses, le surnaturel dans le quotidien, l’enfance partout et le merveilleux provoqué tout entier par la seule fureur énonciative. Je peux continuer comme ça longtemps. Je l’ai choisi pour ouvrir le festival comme on choisit quelqu’un pour son baptême. J’avoue être assez impressionné.

Gaëlle Obiégly

Pouvez-vous nous parler des soirées à présent : le 26 vous faites dialoguer Hervé Bouchard, Gaëlle Obiégly et Arno Calleja. Qu’est-ce qui vous a conduit à les réunir ?

Je ne sais pas, l’intuition et la curiosité ? Ils ne se ressemblent pas forcément mais je compte sur des étincelles. Il y a quelque chose, de très fin, de très ténu qui les relie, je le sens mais j’ignore encore quoi. Il faut, je crois, savoir faire les choses sans qu’elles soient toujours très rationnellement motivées. Mais je ne veux pas botter en touche : disons que tous trois ont déjà écrit à propos de l’enfance, que les trois sont capables d’approcher leur langue assez près d’une forme de folie, une langue selon moi extrêmement opérante, à même de convoquer beaucoup de choses assez mystérieuses susceptibles de faire dérailler le sens commun. Les trois, enfin, me font l’effet d’être de grands solitaires et de grands intempestifs. Les trois écrivent des livres qui dérèglent la littérature et la dérèglant la vivifient.

Le 27, c’est au tour de Eric Chevillard et Boris Wolowiec de dialoguer : il sera question, à lire le programme, de mouvement débridé ?

Qu’appelez-vous mouvement débridé ? Chevillard et Wolowiec sont déjà correspondants et ce sont tous deux de brillants causeurs, érudits, puissamment imaginatifs. Chevillard pousse une langue très française et élégante à des températures de haute fantaisie, chez lui l’érudition est une féérie, l’humour un pendule, la littérature le véritable siège du vivre. Wolowiec éprouve dans sa phrase le poids d’à peu près tout, sa langue est une pensée avec des bras. Il a quelque chose d’un bac révélateur, d’un siphon de lavabo ensorcelé, il y a en lui du Tarkos et du Malcolm de Chazal, du Ponge frappé par la foudre, du Chesterton et du Arno Schmidt, c’est vraiment très curieux. J’imagine qu’il ne va pas falloir pousser ces deux là très longtemps pour voir surgir de très étonnants paysages.

Le samedi c’est Christophe Manon et Dorothée Volut : on pressent qu’un lyrisme magnétique les unit ? Diriez-vous cela ?

Je ne sais pas si j’aurais parlé de lyrisme concernant Dorothé Volut. Qu’un magnétisme les unisse ça ne fait aucun doute. Mais ce qu’ils partagent avant tout, j’ai l’impression, c’est de parvenir tous deux à relever des épiphanies dans des collets formels jamais gratuits. Lui en bégayant des souvenirs compliqués d’hallucinations à l’intérieur de textes ouvragés aberrants saturés de tendresse, de rage et de désir, elle en niant sur la page, par l’imprimerie et les allers-retours la frontière entre dedans et dehors, entre soi et le monde, entre le mental et le concret. Bien sûr en disant cela je les schématise et je les réduits, j’espère ne pas les fâcher. Toujours est-il que leurs travaux respectifs me paraissent différents mais que là encore je pressens un lien ténu, presque invisible et que là encore, à les réunir, je m’attends à entendre des choses dont j’ignore tout se révéler. A tâtons, certainement.

Outre ces riches dialogues, la particularité de ce festival est de proposer, sur la scène du Pan Piper notamment, autant de performances et de concerts : pouvez-vous nous en parler ? Je pense notamment au concert de Loup Uberto & Lucas Ravinale ou à la conférence performée de Catherine Lalonde. Comment avez-vous lancé ici les invitations ?

Aurélie a souhaité mêler de la musique à tout cela, avec notamment – j’ai d’abord hésité pour ne pas donné l’impression de me programmer moi-même – un concert de Arlt. J’y ai ajouté le duo Lucas Ravinale et Loup Uberto, qui sont deux membres du trio Bégayer que j’aime infiniment. Ils chanteront des chansons rurales du nord de l’Italie à deux voix, en s’accompagnant de percussions et d’instruments artisanaux, avec toute leur science abrasive du rock n’roll le plus hirsute et des musiques expérimentales. Leur pratique me paraît coïncider avec l’approche de la langue des auteurs du Festival : inscrite dans une histoire, se souciant peu de départager l’ancien du moderne, mais insolente, hérétique et radicale.

De la même façon j’ai demandé à Léonore Boulanger et Jean-Daniel Botta de clore la soirée avec Chevillard et Wolowiec par des chansons et des lectures mises en musique du poète asilaire Ernst Herbeck notamment. Ces deux musiciens, affranchis de toute chapelle, aussi savants que joueurs sont très proches de l’enfance et de la dinguerie, et défont la chanson française à force d’emprunts absolument insolents aux musiques du monde, au jazz le plus fureteur, à la pop la plus bizarre. Comme ils disent ils essayent de « partager la forme de leur imagination ». Ces deux là, comme Loup et Lucas font trembler la parlure, la musique, pas qu’un peu.

Nous avons déjà reçu Catherine Lalonde au Monte-en-l’air pour présenter son très incandescent roman « La dévoration des fées » paru au Quartanier (une maison d’édition qui nous est très chère, à Aurélie comme à moi). Nous lui avons demandé de bien vouloir revenir de Montréal pour présenter une conférence performée (elle est danseuse et performeuse, en plus d’être critique, romancière et poète) au cours de laquelle elle présentera des auteurs québécois passés hors de nos radars français, de tisser des liens entre eux et sa propre inspirations. On ne sait pas à quoi s’attendre mais on connaît le phénomène et ce sera forcément passionnant et je n’en doute pas, un peu mouvementé.

Christophe Manon

Enfin, une soirée spéciale est consacrée à la très belle revue La Mer gelée comme une conclusion logique du festival : en effet en quoi cette revue fait-elle, plus qu’aucune autre, trembler la parlure du contemporain ?

Plus qu’aucune autre je n’en sais rien et nous aurions à cet égard pu recevoir aussi la revue Catastrophes par exemple qui est un très stimulant vivier de questions sur ce que peut aujourd’hui le poème.

Mais La mer gelée dont je suis les parutions avec une vraie gourmandise nous a paru un choix tout à fait évident. De par sa proximité avec quelques auteurs (Calleja, Bouchard, Obiégly, tous publiés dans la revue, tenez leur voilà un point commun, Manon également) et parce que j’en aurais volontiers indépendamment de la revue invité plusieurs « activistes » puisqu’ils comptent autant que les autres parmi mes écrivains préférés aujourd’hui. Je pense à Alban Lefranc, Noémi Lefebvre, Antoine Brea

La mer gelée en croisant les langues et les disciplines, en interrogeant de près la traduction, en attablant ensemble les vivants et les morts, en renfonçant sans cesse toutes les portes à la fois du roman, du poème, de l’essai voire du pamphlet, remet du souffle partout et concourt à rendre la littérature urgente, présente et agissante.

C’était logique oui d’accueillir pour finir en fanfare d’une part une revue bilingue (franco-allemande) et même de plus en plus polyglotte pour achever de faire trembler la parlure au delà de la francophonie et d’autre part une véritable meute d’agitateurs dont les présentations peuvent ressembler parfois à des espèces de cabarets déglingués, des cabarets à l’os sans plus aucun accessoire du genre, une revue (deuxième sens du terme) où peuvent parfois se succéder à la façon d’un d’éboulis lectures, discours, chansons, numéros comiques inquiétants. C’était aussi une volonté de me défaire de mon propre thème, et de leur abandonner les clés et la conclusion, qu’ils tirent le tout vers des territoires différents des miens, plus frontalement politiques aussi peut-être, ce que j’aurais été moins capable pour ma part de prendre littéralement en charge. J’attends d’eux qu’ils donnent de l’air à ma tremblote.

Le Festival TREMBLE PARLURE se tiendra du 25 au 30 juin 2019 dans la librairie Le Monte-en-l’air, devant la librairie et sur la scène du Pan Piper.
L’intégralité du programme en ligne ici
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