Patrick Varetz : La Malédiction de Barcelone ou « le livre des changements »

Patrick Varetz © P.O.L

On connaît le syndrome de Stockholm ou celui de Stendhal. Voici, chez Patrick Varetz, la malédiction de Barcelone, titre pour le moins énigmatique. Le récit épouse son élucidation, invitant le lecteur à des interprétations labiles, autour d’une question lancinante : quelle est la part de vérité de nos souvenirs ?

Janvier 1982 : Pascal, narrateur et double de l’auteur, alors étudiant, voudrait partir à Barcelone avec un groupe d’amis. Le voyage est pourtant contrarié : il n’a pas vraiment été convié à rejoindre Jef, Milena, Christophe et Frank et il n’a pas même l’argent nécessaire pour acheter le billet de train Perpignan-Barcelone. Un heureux hasard va régler le problème financier mais ouvrir d’autres brèches. 35 ans plus tard, comment comprendre le fait que Pascal arbore une veste et un foulard du père ? Le double départ — étudier à Perpignan quand on est originaire du Nord de la France, partir pour Barcelone — était-il un étrange retour à tout ce que l’on pensait avoir laissé derrière soi, la matérialisation de « cette malédiction qui semble frapper les hommes de notre famille  » ?

La Malédiction de Barcelone interroge l’immatérialité de nos souvenirs, leur puissante labilité : nous nous construisons sur des fictions de nous-mêmes. Plus encore aujourd’hui, peut-être, à l’heure des réseaux sociaux, de ces images de soi volontairement construites (« une réalité alternative, différente en tout point de ce que la vraie vie l’inflige au quotidien ») et de celles soudain partagées sur les murs d’autrui nous mettant face à des images de nous ignorées ou oubliées. Lorsque le narrateur voit cette photo de lui sur le mur de son ami Christophe, c’est le temps qui proprement s’ouvre, il est projeté dans un autre espace-temps, celui pourtant de sa propre vie. La faille spatio-temporelle est d’autant plus perturbante que — c’est la première phrase du livre —, « Daniel, mon pauvre père, est devenu ami avec moi sur Facebook ». Le réseau social est tentaculaire, il brouille les liens : le père devient ami, les amis proches sont sur le même plan que des inconnus, les algorithmes décident pour nous de ce que nous verrons — l’intelligence artificielle n’a-t-elle pas compris « que ce fameux périple, qui remonte maintenant à près de trente-cinq ans, constitue désormais le principal fil conducteur de min existence » ? Nous sommes des voyeurs eux-mêmes vus. Tout est transparent, et c’est la cohérence d’un chaos que Facebook provoque dans la vie de Pascal, en tant qu’homme (fils de Daniel) et en tant qu’écrivain.

Le fils avait rompu avec le père, voilà qu’il connaît sa vie par écran interposé. « Et je vivrais continuellement dans la hantise de sa mort ; si Facebook n’était là en permanence pour me rappeler que Daniel, mon pauvre père, demeure connecté du matin au soir ». Voilà d’étranges nouveaux rapports qui se mettent en place, artificiels et forcés, des messages que le père tape « dans l’étroite fenêtre où inscrire le message », les terminant d’une étrange formule « bisous, amitiés, papa ». Les activités du père sur Facebook (jouer du matin au soir à Criminal Case) comme ses amitiés (rares, comme dans « la vraie vie ») sont le prisme déformé de son quotidien. Le père, pour une part haï, dont il a fallu se détacher à coups de récits (Bas monde, Petite vie, Sous vide), devient cette étrange figure virtuelle, une présence/absence constante, à l’image de sa vie réelle « dans une espèce de décor où chaque élément résume son existence, où chaque objet — figé à la place qui lui a été assignée — remplit une fonction préalablement déterminée ». Le père, « mon pauvre salaud de père », si violent, est devenu, dans sa maison comme dans son espace Facebook, « ce monstrueux organisme à la fois vivant et inanimé, voué à garder en mémoire » tout ce qui s’est déroulé dans ses murs, sur son mur.

La Malédiction de Barcelone est d’abord cette interrogation de nos hypermnésies contemporaines, pourtant artificielles, exposées et agencées (comme la photo de mariage des parents réapparues dans le salon après la mort de la mère, témoignage factice d’une union complexe). C’est le récit de nos vies exposées et mises à nu, des paradoxes de ces liens. Le fils ne donne plus aucune nouvelle à son père mais est « là », « occupé chaque jour à le narguer depuis ma page Facebook, postant régulièrement des propos qui lui échappent, et d’autres — en rapport avec mes livres, et donc avec lui — qu’il se garde bien de décrypter et donc de comprendre ». Le voyage à Barcelone fait retour via une « vieille photo » publiée sur le mur d’un ami, Christophe Massé, les 5 amis posant comme un groupe new wave de l’époque — « (pour qui sait chercher, elles sont toujours consultables sur Facebook) », manière de montrer, dans la chair même du texte, combien les livres s’édifient aussi aujourd’hui sur un hors texte, dans un espace sinon virtuel du moins numérique.

 

La Malédiction de Barcelone devient alors le roman de tous les romans qu’il ne sera pas : ce ne sera pas la seule Lettre au père annoncée par l’exergue empruntée à Kafka (quand bien même deux chapitres prennent la forme d’une telle lettre), ce ne sera pas le récit initiatique projeté, « l’occasion de repartir de zéro », « de donner la parole à un autre moi, plus détaché et qui ne se montrerait pas à tout propos obsédé par la figure violente de son pauvre salaud de père ». Ce ne sera pas non plus le seul retour au père, ni seulement un roman du vide des années 80, des illusions perdues de la jeunesse, ce sont tous ces romans à la fois, « une histoire qui rechigne à se laisser raconter », venant établir « une jonction durable entre un passé devenu illisible et un présent rendu fuyant à force d’inconsistance ».

De même qu’il s’agissait dans Rougeville d’un retour à la géographie des souvenirs d’enfance et de jeunesse via Google Earth, d’un arpentage à la fois intime et numérique, il s’agit dans La Malédiction de Barcelone de comprendre, dans la chair même de la mémoire, ce que Facebook, ici proprement dispositif fictionnel, fait à nos vies, à notre « petite vie » sous les yeux de tous et d’abord de nous-mêmes. N’était-ce pas d’ailleurs le sens de cette phrase retrouvée dans les archives de cette année 1982, dans un scénario écrit alors (L’écurie de madame Hope) ? « On n’écrit pas un livre pour raconter une histoire, mais pour exprimer cette difficulté que l’on éprouve chaque fois à le faire ».

Patrick Varetz, La Malédiction de Barcelone, P.O.L, mars 2019, 176 p., 18 € 50 — Lire un extrait
Patrick Varetz dans Diacritik