Etrange ère

Aujourd’hui, ma batterie est morte. Ou peut-être cette nuit, je ne sais pas. Ce matin, j’ai reçu un mail de mon opérateur : « s’offrir un nouveau smartphone n’a jamais été aussi simple. Passez nous voir en magasin. A bientôt. » Cela veut tout dire.

La boutique est à deux pas de chez moi. À peine un kilomètre. Je prendrais le bus, j’y serais encore plus vite. J’arriverais en même temps que nombre d’assujettis sociaux qui n’ont rien de mieux à faire que d’aller grossir les allées des centres commerciaux le samedi après-midi alors qu’ils seraient si bien à faire autre chose s’ils en avaient les moyens. Ainsi, je ne maudirais pas la cohue indescriptible qui règne le week-end dans ces temples de la surconsommation tout en verre, acier et béton dessinés par les mêmes architectes qui font sortir de terre des gares TGV au milieu de champs de patates suburbains. Sans eux, je pourrais déambuler à mon aise, sans avoir besoin de m’excuser à chaque fois que je dois enjamber des gniards aux mains collantes de sucre industriel qui lisent des BD à même le sol tandis que leurs parents démissionnaires sont partis remplir leur caddie d’écrans plats hors de prix et de malbouffe même pas bio.

Ma batterie est morte et je me retrouve avec un artefact plus inutile que la pudeur à un exhibitionniste. Le réparateur assermenté qui m’a annoncé la nouvelle du décès soudain de mon téléphone n’a pas eu la compassion attendue, tout au plus un sourire mercantile et un regard qui en disait long sur sa satisfaction gourmande de vendeur siglé, et dans lequel je pouvais lire par avance les zéros s’accumuler au bas du devis qu’il n’allait pas manquer de me proposer.

Il avait l’air content. Je lui ai dit : « c’est peut-être ma faute. » Il n’a pas répondu. J’ai pensé que je n’aurais pas dû dire cela. Il m’a dit que dans ce cas, je ne pourrais pas bénéficier de la garantie. En somme, je n’avais pas à m’excuser. Il m’a présenté ses condoléances d’un air goguenard en annonçant l’heure du décès comme un médecin légiste de supermarché. Docteur House de banlieue qui n’a pas cherché bien longtemps un diagnostic compliqué avant de me dire : « ça vous fera 199 €, TTC. Voulez-vous prendre l’assurance remplacement à neuf ? C’est 39 € par an si vous vous réengagez sur 24 mois. »

Je l’ai regardé pianoter sur sa tablette. Je l’ai remercié. J’ai repris mon cadavre numérique à l’écran définitivement aussi noir qu’un crêpe funèbre. Et je suis parti.

Une fois sorti des griffes du techni-commerçant, je n’ai pas manqué de me promener dans les allées en quête d’un store éventuel ou je pourrais combler avantageusement la perte de mon être cher. Au sens figuré comme au sens propre : entre un RSA et un SMIC en moyenne. Ma batterie est morte et je contemple tristement ce surmoi technologique qui me tient en tutelle et exerce une pression constante sur mon mode de vie, sur mes choix et me dicte parfois mon emploi du temps aux moyens d’alertes et notifications que je n’ai pas eu le courage de désactiver de peur de manquer d’informations, de ne pas être up-to-date, de crainte d’être déconnecté du réel. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de cette étrange époque qui considère que tout ce qui se passe IRL doit obligatoirement se retrouver dans les nuages électroniques. Jusqu’à vouloir nous faire croire que ce qui naît sur la toile est la réalité.

Je ne suis guère croyant. Lors des mariages ou des enterrements – tant qu’il ne s’agit pas du mien – je peux admettre que l’on s’en remette à une autorité supérieure pour faire viser façon tampon administratif un désastre à venir ou signifier devant témoins la fin d’une vie terrestre et une possible élévation vers un royaume des cieux éventuel. Mais quand je me remémore la lecture des fils de commentaires ou de la litanie des posts Facebook ou des tweets sur mon navigateur dans les heures qui ont précédé l’agonie subreptice de mon téléphone mobile, j’en viens tout de même à douter de l’inexistence de Dieu.

Que mon smartphone rende l’âme n’est pas une mauvaise chose. J’y vois même  le signe d’une intervention divine. Et je loue ce Deus ex machina venu régler les problèmes à ma place : plus besoin de masquer les fâcheux qui insultent impunément ; les politiques en campagne permanente et les xénophobes et homophobes ordinaires (souvent les mêmes) ; plus besoin de signaler les propos des racistes qui incitent à la haine hors de tout contrôle ; plus besoin de bloquer les imbéciles qui font sous eux en moins de 280 caractères et de temps qu’il n’en faut au Community Manager de Jean-Luc Mélenchon pour tenter de se justifier d’avoir publié sur le mauvais compte à cause d’un « bug »…  L’intelligence artificielle source de tous les maux de la connerie humaine.

La fin brutale de mon terminal portable m’a rappelé une conversation que j’avais eue avec un auteur à l’occasion d’un salon du livre il y a quelques années. Alors que l’on devisait sur la pertinence ou non d’être présent sur les réseaux sociaux pour aller à la source des verbatim et de l’information, mon interlocuteur m’a fait cette réponse que je n’ai pas oubliée : « moi je ne pourrais pas : il ne me viendrait jamais à l’idée de plonger volontairement la tête dans un seau de merde ».

La phrase est restée dans un coin de ma tête pendant plusieurs années. En bonne compagnie avec une autre disant « je ne peux pas vivre en contradiction avec des idées que je ne défends pas ». Citation dont je n’ai toujours pas décrypté le sens profond mais dont je pressens qu’elle contient un message bien tapi derrière la complexité provocatrice de sa double négation. Mais lequel ? Quand j’y pense et la ressors à l’occasion, plutôt satisfait d’avoir appris par cœur une sentence un peu obscure qui, bien placée, me rend un peu plus intelligent aux oreilles de mon éventuel auditoire, je me dis que ça ne doit pas être très éloigné de cet autre aphorisme qui veut que « je ne ferai jamais partie d’un club qui m’accepterait comme membre ».

Tandis que je ne pleure pas la mort de ma présence connectée, surveillé de près par les marques qui polluent mes conversations à grand renfort de publications sponsorisées, alors que des algorithmes à l’acuité discutable ont la faculté de donner aux timelines la couleur uniforme des avis des embrigadés notoires, mourir numériquement n’est pas une si mauvaise chose après tout. Quitte à se sentir étranger dans une ère étrange.