Jean Wahl, poète

Si Jean Wahl (1888-1974) est réputé comme philosophe de l’existence, et certainement pas de l’existentialisme (1) — spécialisé dans la métaphysique et historien de la philosophie, introducteur en France, entre autres, de Kierkegaard (2) et d’Heidegger (clin d’œil au remarquable travail actuel de Faye) —, critique fin de nombreux systèmes philosophiques, il est malheureusement moins connu comme poète (Connaître sans connaître, 1938, titre typique de Jean Wahl ; Poèmes de circonstances 1939-1941, 1944, Confluences, édition créée dans le prolongement de la revue éponyme par le lyonnais René Tavernier, père du réalisateur Bertrand, dans la ville devenue symbole de la résistance française à l’occupant ; Poèmes, 1945) alors que, ancien compagnon des surréalistes tout en traçant un chemin singulier, il était publié dans diverses revues, dont la NRF, puis, en tant que « poésie comme leçon de résistance » (J. Darras), dans l’anthologie de Pierre Seghers, L’Honneur des poètes (1944), au côté de son ami Pierre-Jean Jouve, et La Résistance et ses poètes (1974).

Le poète Wahl a inspiré, entre autres, les musiciens Claude Ballif, un ami proche, grâce à son Fragment d’une ode à la faim et Jacques Lasry ainsi que le photographe Lucien Clergue pour certains tirages en noir et blanc. Le généreux passeur Wahl a traduit nombre de poètes qu’il a également préfacés : William Blake, J-C. Powys – un « défenseur de la poésie sensuelle » (dans Poésie, pensée, perception, « Un défenseur de la poésie sensuelle : John Cowper Powys »), Wallace Stevens, T.S. Elliot (avec qui il dialogue voire s’oppose pied à pied dans Four Anti Quartets / Quatre Anti Quatuors, circa 1942) à Four Quartets (1943), traduit dès 1944 par le poète Claude Vigée aux USA chez Menard Press, Londres), etc.

Indissociable, la poésie irrigue la totalité de son œuvre philosophique (3), notamment Poésie, pensée, perception (1948) où le central Parménide, son cher Hölderlin, Keats et Whitman, entre autres, également ailleurs, Dante, – jusqu’à nommer l’une de ses filles Béatrice -, Coleridge, Novalis, Hebbel, Rilke, Traherne, Claudel, nourrissent sa réflexion en mouvement. Plus fondamentalement, la poésie et la poétique de Wahl sont intrinsèquement métaphysiques (4). – En cette ère anthropocène d’incertitudes, d’indécidables et d’angoisses, une chaire de métaphysique a été justement recrée récemment à la Sorbonne, signe des temps -. La poésie de Jean Wahl est philosophie :
« Jean Wahl réussit même ce miracle d’inclure dans son poème la face philosophique de la connaissance en statut de chose poétique. A aucun moment en effet la philosophie ne déborde du poème, tant elle est contenue en harmonieux accord par la contrainte poétique (…) ; à aucun moment le langage philosophique ne conteste ni ne met en péril les mots qui l’accueillent » (Jacques Darras, « La poésie au matin de la philosophie », In’hui, 1992, n°39, p. 82.)

Des rééditions récentes, grâce notamment au professeur Frédéric Worms, spécialiste de Bergson — dont Wahl fut l’élève et l’un des spécialistes et des continuateurs —, à Lille puis à l’ENS, ont permis la perpétuation et l’actualisation d’une pensée subtile, fluide et limpide ; le numéro 39 de la revue du poète belge Jacques Darras, In’hui (1992), Jean Wahl, le poète, a contribué à diffuser sa mémoire et son œuvre poétique.

La poétesse, traductrice et plasticienne Anne Mounic avait déjà publié en bilingue en 2017 les poèmes en tête-bêche de Jean Wahl de l’exil américain (1942-1945), Fiery Presence / Flamboyante présence (premier cahier) dans l’atelier GuyAnne, comme Anne Mounic et Guy Braun, collection Le singulier dans l’instant avec les estampes de Michèle Joffrion et la couverture et les gouaches d’Anne Mounic ainsi que les œuvres plastiques de Guy Braun.

Toute la difficulté est de transposer une langue ramassée, emplie d’empirisme, émaillée de subtilités, avec des mots simples, de nombreux jeux, parfois à la Gertrude Stein, en une langue continentale rationnelle, analytique, précise, lourde de concepts complexes, qui se déploie et se déplie fatalement. Quel plaisir de voir enfin imprimés les lisibles tapuscrits présents chez Béatrice Wahl et François Hamet, généreux prêteurs. C’est donc d’un dialogue entre l’auteur de Vers le concret (1932 – (5)) et différents plasticiens, nullement illustrateurs, qu’il s’agit, angle original s’il en est. Déjà Marcelle Wahl, la femme de Jean, amis de Chagall, Masson, Mirò, Klossowski, Charles Lapicque, Avigdor Arikhan etc. avait offert une figure abstraite en couverture du précieux, décisif et volumineux Traité de métaphysique (1953).

Si Jean Wahl maîtrisait parfaitement l’allemand, il était bilingue en anglais car son anglophile et bibliophile de père avait succédé à Mallarmé au poste de professeur d’anglais. Aussi, Jean Wahl écrira-t-il une thèse originale sur Les philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique (1920, rééd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2005). Les poèmes de Jean Wahl publiés ici étaient donc écrits directement en anglais : la poésie n’était admissible qu’à ce prix, la fameuse phrase d’Adorno n’était infirmée que grâce « au porter le plus de réalité » en un silence tissé. Enseignant avec l’étoile jaune, qu’il tentait de masquer, à la Sorbonne en 1940, Jean Wahl, suite aux lois antijuives, a continué de professer, pédagogue passionné, dans une chambre d’hôtel pendant la guerre. Implacables et terribles poèmes, si justes, d’une lucidité amère par Jean Wahl Jean :

La paix me fit pleurer
Une telle paix dans ce morne septembre,
Toutes les civilisations, ruines et braises,
Une telle paix dans le ciel et sur terre, l’enfer. (La paix me fit pleurer, p. 41)

Est-ce sommeil, ton toujours paisible sommeil, France,
Ou est-ce mort ?
Ta poitrine se lève légèrement.
Tu vis encore.
L’espoir ne te délaisse pas. (Le sommeil de la France (Juin 1940), p. 43)

Interné par deux fois à Drancy à partir de juillet 1941 suite à une dénonciation, semble-t-il, du directeur, Drieu La Rochelle, de la revue, la NRF, où Wahl avait travaillé, il a été sauvé notamment grâce aux interventions d’un jeune étudiant chinois catholique puis – n’en déplaise à Finkielkraut -, par le philosophe, proche de l’action française, Boutang qui l’adorait. Libéré en novembre 1941 mais amoindri (« Je suis assez content »), Jean Wahl rejoignit les Etats-Unis (grâce à Varian Fry ?) en 1942 où il enseigna à Mount Holyoke College, South Hadley Massachusetts – suite des décades de Pontigny en France, ancêtre des colloques de Cerisy, qu’il avait dirigés après son parent Brunschvicg – puis à Berkeley comme visiting professor.

Poétique de Wahl

Publier L’aube du temps / The budding time (6) par l’auteur de sa première thèse Du rôle de l’idée d’instant dans la philosophie de Descartes (Alcan, 1920, rééd. Vrin, 1953, Descartes & Cie, 1994) dans la collection Le singulier dans l’instant est on ne peut plus pertinent. Comment ne pas songer à la parabole de Kafka – écrivain séminal étudié par Wahl -, dans Le procès, superbement commentée par Arendt – élève d’Heidegger -, dans sa préface à La crise de la culture, La brèche entre le passé et le futur (Between past and future), « ‘il’ se prend à rêver d’une région qui surplomberait la ligne de combat – et que sont donc ce rêve et cette région sinon le vieux rêve rêvé par la Métaphysique occidentale de Parménide à Hegel d’un lieu suprasensible sans espace et sans temps, région propre de la pensée ? (p. 21) (…) Cette force diagonale, dont l’origine est connue, dont la direction est déterminée par le passé et le futur, mais dont la fin dernière se trouve à l’infini, est la métaphore parfaite pour l’activité de la pensée (p.22-23) (…) Il se peut bien qu’elle [la brèche] soit la région de l’esprit ou, plutôt, le chemin frayé par la pensée, ce petit tracé de non-temps que l’activité de la pensée inscrit à l’intérieur de l’espace-temps des mortels (…). Ce petit non espace-temps au cœur même du temps, contrairement au monde et à la culture où nous naissons, peut seulement être indiqué, mais ne peut être transmis ou hérité du passé [« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » Feuillets d’Hypnos du résistant René Char, cité à la première phrase de la préface p.11. Indiquons par ailleurs que René Char qui, n’entendant rien à la philosophie et invitant Heidegger, détestait son collègue de la NRF, Jean Wahl – qui le lui rendait bien -, au point que le colérique René l’accusait, dans une lettre présente dans l’exposition consacrée à l’éruptif poète à la BNF en 2007 de ceci : « Avec vous, la philosophie va au pot. »). Comme quoi, l’ère du clash ne date pas d’aujourd’hui.] ; chaque génération nouvelle et même tout être humain nouveau en tant qu’il s’insère lui-même entre un passé infini et un futur infini, doit le découvrir et le frayer laborieusement à nouveau » (p. 24, nous soulignons), tel un Deucalion, titre de la revue créée par Wahl à La Baconnière, se référant à la mythologie grecque où le fils de Prométhée, survivant sur son arche avec sa femme Pyrrha, fille d’Epiméthée, à un déluge provoqué par Zeus, a pour mission de reconstituer avec de la pierre en lançant derrière lui les pierres-ossements de la Terre-mère qui redeviennent des hommes, l’espèce humaine disparue.

Si les couleurs vives de la couverture, d’après une peinture d’Anne Mounic, étaient efficaces pour le cahier précédent (Fiery Presence / Flamboyante présence – peut-être la « réelle présence » du regretté Steiner est-elle une autre interprétation possible), elles semblent moins adaptées pour un cahier intitulé L’aube du temps / The budding time dont la traduction – tradurre-tradire mais ce n’est jamais simple – perd le mouvement du verbe mais justifierait les fleurs ; figurer la signature – en vert flashy, et, même tronquée -, de la peinture sur le coin en bas à droite de la couverture n’est pas du meilleur goût – passons. Même chose pour la peinture en 4e de couverture. Une préface et un précieux appareil de notes d’Anne Mounic ainsi qu’une biobibliographie de Béatrice Wahl et Anne Mounic permettent de savourer la profondeur d’une œuvre poétique humble.

Limpide, la poétique d’une ténue vibration de Jean Wahl, malaxe un silence, quasi extrême-oriental, de qualité (« entre les vers du poète, s’étend le silence ; souvent, c’est moins encore le vers lui-même qui est beau que le sillon de silence mélodieux qui le suit. », Poésie, pensée, perception, 1948, p. 31) et en articule nombre d’oxymoretti (comme un certain « et en même temps » du philosophe et ami, le protestant Paul Ricœur, dont un certain président, raté de l’ENS, a été le répétiteur), entre le je et le soi, l’un et le multiple, dans une constante tension (Précieuse disharmonie Je ne dispose que de ces mots sans lien, p. 17), dignes des antésocratiques, Héraclite et Parménide (l’imparable et classique Etude sur le ‘Parménide’ de Platon,  1930), dans un perpétuel mouvement sensuel et sensitif (La connaissance sensitive Il est une connaissance sensitive de la perception, / Qui ne se fait que rarement / Connaître. p. 31) transascendant/transdescendant, une dialectique subsumée en aufhebung – méfiant de l’absolu mais passionné de dialectique, Jean Wahl a écrit Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel (1930, der. rééd. G. Monfort, 1983). Cette œuvre ouverte, où les interrogations sont en égales suspensions sans aplomb, est un souffle offrant une pluralité de chemins et un horizon d’évènements. Passage en la « forêt de l’être », Wahl capte « l’esprit en [est] mouvement, tournoiement, tournoi entre des forces contraires (…) Il sait nier tout, et parfois se nier soi-même, se ravaler, se placer comme une chose parmi les choses. Il sait aussi qu’il est en puissance de dépasser tout. » (Vers le concret, p. 26, rééd. J. Vrin, 2010).

Le paysage, tourmenté en un sublime peint par Caspar David Friedrich, souvenirs des Dolomites, entre Italie et Autriche, s’esquisse : « Je rêvai d’un lac baignant le pied de monts abrupts et escarpés, » (Lac, p. 21) qui pourrait être ce lac de montagne d’un bleu limpide vers Canazei, nom abrupt, où la famille passait ses vacances estivales, Maria cuisait pendant des heures le minestrone ; au loin

« Vagues aiguës de terrestre immensité,
Terre déchiquetée et aiguisée,
Ancestrale et rebelle,
Liée aux profondeurs,
Vouée à la mort, » (op. cit. p. 105)

« Piercing waves of vast earthenness,
Rugged and sharpened earth,
Old and defiant,
Tied to depths,
Vowed to death, » (Dolomites, p. 104)

ou encore

« Et Brentei fendu, mont fissuré,
Sous les mers enragées des plus calmes cieux,
Puissant mastodonte sillonnant les eaux de la mort,
Et les pôles curieux et pâles qui s’estompent à la clarté d’outre-tombe. » (Rêve dans les Dolomites (p. 113), poème traduit également par J. Darras, op. cit., p. 185. Chez ce dernier « Bronte » en anglais (p. 182) devient la même chose en français (p. 183), chez Mounic, le même nom propre correspond à « Brenta » (p. 114) qui est traduit de façon identique en français (p. 115). Qui croire ?).

Moins angoissantes mais suscitant des interrogations, les villes de la région des lacs italiens sont abordées dans Bellaggio, Managgio, Varenna (p. 80-81).

*

Si la préface évoque ce second volume, espérons, que, comme l’indique la couverture, le deuxième préfigure d’autres publications de Jean Wahl.

Jean Wahl Jean, The Budding Time / L’aube du temps. Poèmes de l’exil américain 1942-1945. Deuxième Cahier. Préface, traduction et notes d’Anne Mounic. Texte établi par Béatrice Wahl et François Hamet. Estampes de Guy Braun. Chalifert : Atelier GuyAnne, Collection « Le singulier dans l’instant », 2018.

(1). Président de jury de thèse, Jean Wahl, normalien lui-même, recala la première fois Sartre à l’agrégation. Il a écrit Existence humaine et transcendance (1944) contre L’être et le néant (1943).

(2). Les cours de Jean Wahl en Sorbonne, réunis en Études kierkegaardiennes (1938 puis 3 rééditions pas récentes ; il existe également Kierkegaard : l’un devant l’autre. Préface et notices de Vincent Delecroix ; postface de Frédéric Worms. Paris : Hachette littératures, 1998. Coup double. 320 p.) ont fortement imprégné l’un de ses élèves, Yves Bonnefoy (1923-2016), qui devint poète et traducteur.
Outre les cours CDU de la Sorbonne, Introduction à la pensée de Heidegger : cours donnés en Sorbonne de janvier à juin 1946. Paris : Librairie générale française, 1998. Le Livre de poche, n° 4262. 254 p.

(3). « À vrai dire, – cette philosophie – en tant que philosophie ne me satisfait pas ; mais le poète se rit des philosophes ; et s’il crée de la beauté, les philosophes doivent lui être reconnaissants.
D’ailleurs – le poète n’est-il pas ici plus philosophe que les philosophes, – malheureusement ? » (Wahl, Jean. Lettres à Paul Tuffrau. Édition établie par Henri Cambon (avec introduction, notes et index). Avant-propos de Barbara Wahl. Préface de Bruno Picot. Paris : L’Harmattan, 2018. Ouverture philosophique. Lettre 18, 25 janvier 1908). Leur ami commun en khâgne était Bernard Marcotte (1887-1927), poète, conteur et philosophe d’origine ardennaise.

(4). Physique et métaphysique

Lorsque la joie physique creuse un trou très profond,
La sagesse métaphysique s’y engouffre.
p.
23 où sourd, en toute simplicité, l’alliance de la tradition aristotélicienne et des philosophies de l’existence qu’il étudia. Voir aussi du poète agnostique :

(5). C’est également le titre d’un poème p. 71 :
Idée évanouissante au plus haut point,
Sensation des plus fugaces,
Si je pouvais,
A voir une pensée ou un sentiment dans le noir,
Savoir qui elle est, quel est cet être,
Mais nous vivons dans un plat pays de généralités
Où le concret pour nous tient de l’extrême abstraction. »
où en regard une aquatinte en noir et blanc, Un, deux, trois montre une petite fille en robe qui saute, comme une figure de Marey, physiologiste, précurseur du cinéma, réfléchissant sur le mouvement et le temps – peut-être les gouaches sont-elles trop figuratives.

(6). Vers choisi par Anne Mounic extrait du poème The Self and the Not Self / Le soi et le non soi
:Je suis le fruit de tout cela.
Je suis entièrement l’Autre
et autre que l’Autre,
Toujours errant, voletant
De ceci à ceci,
De nulle part à nulle part,
Moi, le Rien existant,
L’irréductible Non,
Qui se dit oui,
Oui à tout, tout accueillant,
Jusqu’à la plénitude du Rien,
L’aube du temps,
L’Espace débordant,
Les choses qui bourdonnent. » (p. 25). L’expression apparaît d’une autre façon dans Le trésor :
Quel est ce trésor en moi qui ne cesse de croître ?
Est-ce le temps ou mon âme ?
Mais le temps décline et mon âme n’est pas.
Et pourtant je m’en enrichis d’autant,
Je m’enrichis d’une défaite future et d’un débordement de paix.
Dis-le moi, principe de jeunesse et de mort,
Temps au fruit bourgeonnant et aux feuilles flétries, / Time with budding fruit and withering leaves,
Dis-le moi, mon moi inconnu,
Mon autre. (p.14-18).