Hexagone Papers : l’asile littéraire de Violaine Schwartz (Papiers)

Violaine Schwartz

Les collectes de voix sont, depuis le prix Nobel de Svetlana Alexievitch en 2015, au centre de l’attention littéraire. En contexte francophone, Maryline Desbiolles et Jean-Paul Goux, François Beaune et Olivia Rosenthal ont investi cette forme pour dire les angles morts du réel et permettre d’élaborer un témoignage indirect et modeste. C’est cette forme que déploie dans Papiers Violaine Schwartz, romancière, dramaturge et actrice pour consigner quelques vies migrantes.

Une littérature de commande : le mot est à prendre avec sa force éthique. Bien sûr le livre est issu d’une commande du Centre dramatique national de Besançon, proposant à Violaine Schwartz de se faire, comme l’autrice de La Supplication, une femme-oreille, dictaphone en main, rencontrant des demandeurs d’asile, transcrivant leurs parcours : « Juste écouter. Écouter cette parole et la retransmettre. » Telle est la basse continue des politiques culturelles contemporaines qui consiste à placer l’écrivain.e ou l’artiste en position de médiation sociale, en pariant sur sa capacité empathique : le geste artistique est alors moins conçu comme la création d’une œuvre que comme une interaction ou une expérience sociale et humaine. C’est bien ainsi qu’il faut entendre aussi cette formule : une littérature de commande. Ce qui nous commande d’agir, l’impulsion éthique qui nous enjoint d’être à l’écoute, de consigner et de transmettre.

Il faut toute la justesse de la romancière et de la dramaturge pour restituer ces vies et transcrire ces voix sur le papier : clarté, sobriété et attention aux mots d’autrui, à leur phraser singulier et aux expressions étonnantes. L’attention d’une poétesse, autrice de pièces radiophoniques ou de spectacles avec musique, pour rythmer les mots. Ces récits de vie, c’est en effet ce que demandent les administrations aux demandeurs d’asile, au point d’en infléchir les lignes de vie, de constituer des codes, de contrefaire les identités pour mieux correspondre aux attentes des administrations. Contre ces récits stéréotypés que fabriquent nos appareils de contrôle, Violaine Schwartz laisse la parole des demandeurs d’asile s’aérer et se décanter, se complexifier et devenir poème épique, à la manière de Marie Cosnay ou Maylis de Kerangal : les mots prennent leurs aises sur la page, et sortent des cadres étroits des questionnaires administratifs.

Mais ces récits de vie s’inscrivent dans un plus vaste dispositif, sur le mode du montage alterné. Les récits de demandeurs d’asile alternent avec des silhouettes hospitalières, engagées dans des associations, bénévoles, comme autant de contrepoids à la bureaucratie kafkaïenne, rendant illisibles et opaques les démarches de demande d’asile. Entre demandeurs d’asile et gestes d’hospitalité, s’insère une troisième strate qui jette de part et d’autre exercices scolaires et calligrammes. D’une part, des problèmes de mathématique, des dictées, des entraînements en langue sont détournés pour dire la situation absurde faite aux migrants, alors que d’autre part les migrations naturelles, celle des oiseaux, continuent dans l’indifférence des frontières et des codes culturels. De tels exercices ont pour ambition de placer le lecteur en situation d’étrangeté, de nous remettre à l’école pour éprouver à notre tour l’incongruité de la situation contemporaine, l’étrangeté des sigles et des démarches, l’anonymat des vies réduites à des numéros de matricule.

« Mathématiques
Sachant qu’une expulsion coûte en France 20000 euros* et que 21000 étrangers en situation irrégulière ont été visés par un éloignement contraint en 2013, calculez le montant total des expulsions pour le mois de mars 2013 et contextualisez cette somme dans un modèle d’économie plus globale. »
L’indispensable glossaire des sigles administratifs – APMR : arrêté préfectoral de maintien en rétention ; APRF : arrêté préfectoral de reconduite à la frontière ; APS : autorisation provisoire de séjour, etc. – met en exergue la violence faite à même le langage, le désir de tenir autrui à distance, dans une langue cryptée pour les non-initiés.

De récit en récit, court cependant une inquiétude plus sourde : un sentiment d’inexistence pour ceux à qui on demande, sans réponse possible, certificats et attestations, preuves de naissance et enregistrements administratifs. Et sans doute est-ce là l’enjeu de ce juste recueil de voix : consigner et transcrire sur le papier la voix de ceux qui n’ont pas de papiers, la voix de ceux à qui on refuse de délivrer des papiers.

Violaine Schwartz, Papiers, éditions P.O.L, avril 2019, 256 p., 14 € 90 — Lire un extrait
Lire ici l’article de Christine Marcandier