Un Cow-boy à Paris : Lucky Luke à la conquête de l’Est

« Vous êtes d’origine belge Monsieur Luke ? » Très bonne question. Et l’on remercie Jul et Achdé de l’avoir posée. Voilà plus de 70 ans que le garçon vacher (en français dans le texte), sillonne les États-Unis en compagnie de Jolly Jumper, avec quelques incursions au Mexique et au Canada, à la poursuite des Dalton ou en compagnie de Billy the Kid, de Calamity Jane et autres Empereur Smith. Le plus francophone des cow-boys de papier est de retour après deux ans d’absence et La terre promise déjà signé du duo Jul-Achdé, pour un voyage tout en sous-textes : Un cow-boy à Paris, en librairie aujourd’hui.

Depuis 1946, année de sa naissance sous la plume et les pinceaux de Morris, Lucky Luke traverse les époques, héros de plusieurs générations de lecteurs. Publié successivement chez Dupuis, Dargaud et Lucky Comics, avec Goscinny, Fauché et Léturgie, Bob de Groot, Greg entre autres au scénario, ce sont plus de 70 albums qui ont paru avant que la série soit rebaptisée Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris après le décès de son créateur. Des toutes premières histoires où le lonesome cow-boy n’avait pas encore troqué son mégot décrié contre un brin d’herbe politiquement correct jusqu’à ce Cow-boy à Paris de Jul et Achdé, Lucky Luke est toujours ce héros sans peur, sans famille et sans faille, « solitaire parce qu’il le veut bien » (si l’on en croit Sarah Bernhardt).

Ce quatre-vingtième épisode commence par une rencontre fortuite avec Auguste Bartholdi, sculpteur de la légendaire statue de la liberté éclairant le monde, alors en pleine tournée de promotion et de collecte de fonds (histoire vraie) dans le Far West pour achever son œuvre et célébrer l’amitié franco-américaine. Quand la réalité rejoint la fiction, la rencontre va se transformer en mission de protection de la grande dame de 93 mètres de haut d’ouest en est, direction le Paris de 1871, une première pour Lucky Luke.

A l’écriture, Jul a indéniablement pris beaucoup de plaisir à distiller les piques et les références littéraires, historiques et humoristiques. Plus encore, l’auteur de La Planète des sages et de Silex and the city s’est beaucoup amusé avec le personnage principal en usant d’une autodérision à tout coup savoureuse. On s’amuse à traquer les mots d’esprits et les renvois au mythe Lucky Luke (avec une quasi absence de calembours, présence de Victor Hugo oblige ?).

Au dessin, Achdé (qui réalise tous les albums « officiels » depuis quinze ans) est toujours aussi fidèle à l’univers graphique créé par Morris, des personnages aux décors – Achdé refait vivre le Paris du XIXè siècle avec une précision presque documentaire –, en passant par les cadrages et les mouvements. Avec une mention spéciale pour les couleurs et l’utilisation très morrissienne d’aplats multicolores, pour les ciels comme pour les personnages, imprimant une tonalité pop art très ciné-génique et au fort potentiel comique.

Un Cow-boy à Paris est aussi un très bon moment de second degré, tant l’album fait surgir dans le passé des considérations très modernes. La fictionnalisation de la genèse de la statue de la liberté est l’occasion pour Jul d’audaces salutaires dans les dialogues et sur le fond, quand il s’agit d’opposer le symbolisme de la liberté éclairant le monde au pays du 2è amendement et dont l’actuel dirigeant promet d’ériger des murs aux frontières du pays, prône un protectionnisme outrancier et multiplie les attaques contre la presse… A bon entendeur.

Alors, politique ce Cow-boy à Paris ? N’exagérons rien, mais il est vrai que les perspectives d’attentats, d’atteintes aux symboles universels, les complots ourdis dans l’ombre par des ultra conservateurs répressifs et liberticides sont autant de matériaux dont usent les auteurs pour moquer notre époque à rebours. Comme le soulignaient Achdé et Jul lors de la présentation de l’album le 25 octobre dernier, Un Cow-boy à Paris est une aventure qui touchera une fois encore plusieurs générations de lecteurs. Et l’on ne résistera pas à l’envie de souligner l’un des nombreux running-gags de cet opus, quand Lucky Luke, plus à l’aise sur sa monture ou à bord d’un train, est victime du mal de mer durant sa grande traversée. Cela dit, c’est assez logique, un cow-boy est davantage dans son élément sur le plancher des vaches.

 

Achdé & Jul, Un Cow-boy à Paris, 46 p. couleur, Lucky Comics, 10 € 95 — Lire les premières planches.