Silex and the city, L’homme de Cro-Macron donne le biotope départ

Rien ne va plus dans l’ancien monde : les dirigeants de la vallée veulent raser 4000 hectares de forêt quaternaire pour y ériger un parc de loisirs, entre féminisme préhistorique et émergence du hashtag #Balancetapierre, la famille Dotcom se déchire à petit feu. Et pour couronner le tout : l’inoubliable interprète de « Comme un chasseur abandonné », Johnny Abilis est mort.

Avec Jul, le commentaire de l’actualité n’est pas un long crétacé tranquille : entre les affres de Blog Dotcom qui laisse son couple battre de l’aile (de ptérodactyle) tandis que son épouse Spam se console en lisant 50 nuances de graisse (« le fameux porno pour les mammifères de moins de 50 ans ») et le nouveau combat de sa fille Web qui a rejoint les Féminidées, mouvement revendiquant seins nus au cri de « nature misogyne, Darwin complice ». Et même si l’on regrette au passage que Jul n’ait pas appelé celui-ci les « Fémenidées », la sélection naturelle n’a qu’à bien se tenir !

Nous sommes en 40 000 avant J-C. Toute la planète semble obéir aux lois de la sélection naturelle… Toute ? Non : une vallée résiste encore et toujours à l’évolution.

Huitième opus des aventures de la cellule familiale chère à l’auteur de 50 nuances de Grecs ou de La Planète des Sages, « L’Homme de Cro-Macron » est une fois encore le prétexte à la mise en images et en miroir de notre époque, pour mieux pointer et moquer ses travers. Tout y passe ou presque : la branche insoumise (qui défend les espèces populaires tout en habitant un baobab de fonction), les activistes de la Zone Arboricole à Défendre qui entendent célébrer l’amitié entre les poulpes, le plan Vigiprimate et les détenus d’Iguantanamo… La crise du quaternaire menace tous les acteurs de Silex in the city.

À grand renfort de calembours, de jeux de mots dont il a le secret et émaille ses (pré)histoires, Jul pastiche autant qu’il le peut la bipédie qui désormais veut se mettre « en marche », et toute ressemblance avec un homo politicus chantre du « en même temps » n’est absolument pas fortuite. Mais le Cro-Macron n’est pas la seule cible de l’humour tout en ruissellement de l’auteur. Pour preuve la fameuse « convergence des huttes » tant attendue par les zadistes de tous poils ; la prise de conscience de l’inégalité hommes/femmes et le manifeste des 343 nyctalopes ou « ceux qui sortent de la même promo de l’École Néanderthale d’Administration qui n’ont aucune idée de ce qu’est la chaîne du vivant »…

Avec une profusion d’anachronismes bien sentis dans un esprit résolument goscinnien – ce n’est pas par hasard si après La terre promise, Jul va scénariser pour la deuxième fois les aventures de Lucky Luke avec Un cowboy à Paris –, Jul se paie le contemporain dans les grandes largeurs en usant et abusant de cette verve comico-préhistorique qui fait tout le sel de Silex and the city.

Car rien de mieux que l’histoire pour brocarder l’actualité : « tout le monde ne peut pas avoir un mental de Darwinner » dit l’homme de Cro-Macron pour souligner son concept de premier de cordée. Et quand le normalien-agrégé d’Histoire et le dessinateur de presse ne font qu’un, les aventures de la famille Dotcom au temps du paléolithique sont ce que l’on pourrait appeler sans rougir une savoureuse mise en amibe.

Jul, Silex and the city, T8, L’Homme de Cro-Macron (avec la participation d’Enki Bilal), 48 p. couleur, Dargaud, 14€ 

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