La torture et la guerre. Mémoires en décalage : France/Algérie

Maurica Audin (DR)

L’annonce faite, le 13 septembre, par le président Macron de la responsabilité de l’État français dans la disparition de Maurice Audin suscite, bien évidemment, comme tout ce qui touche à la guerre d’Algérie, des avis contraires dont certains – que nous nous dispenserons de citer – sont particulièrement violents.
Le 20 septembre 2018 dans Le Soir d’Algérie, sous le titre « Audin, faut-il minimiser le geste de Macron… », Hassan Zerrouky écrit : « Il ne faut pas faire la fine bouche. Qu’un président français reconnaisse que l’assassinat de Maurice Audin est un crime d’Etat mettant fin à 61 ans de déni n’est pas rien. Dans le climat actuel de montée des populismes xénophobes surfant sur la tragédie des migrants (…) la décision d’Emmanuel Macron est tout simplement courageuse. Et le journal L’Humanité de vendredi dernier lui a consacré cinq pages.
Aucun président avant lui, impliqué à des degrés divers dans cette terrible guerre(…) n’a osé franchir le pas. D’autant que politiquement, à quelques mois des élections européennes qui auront valeur de test pour son parti La République en marche (LRM), E. Macron n’avait rien à y gagner.
En effet, Emmanuel Macron, dont je ne partage pas du tout la vision néolibérale du monde, a fait un geste qui vaut reconnaissance pour toutes les victimes algériennes ayant subi le sort de Maurice Audin, et dont on n’a jamais retrouvé les corps ».

Signalons le lancement d’une plateforme en ligne par plusieurs historiens, le 15 septembre, « 1000 autres.org » et la place donnée à l’événement à la Fête de L’Huma, les 15 et 16 septembre derniers. Signalons aussi, sans doute dans un geste d’équilibrage des mémoires, l’élévation à la Légion d’honneur, par le président de la République, de vingt « Harkis » (supplétifs de l’armée française) annoncée au Journal officiel ce 21 septembre. Le site HuffPost présente ainsi la décision : « Six anciens combattants harkis et la cofondatrice d’une association de harkis sont promus au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Quatre personnes sont promues au grade d’officier de l’ordre national du Mérite et quinze autres au grade de chevalier du même ordre, majoritairement représentantes d’associations ou fédération.
Ce geste intervient une semaine après la reconnaissance de l’utilisation de la torture sur le mathématicien Maurice Audin, grâce à un « système légalement institué » par l’Etat français, un pas de plus dans le travail de mémoire sur la guerre d’Algérie. Cette décision qui avait levé un tabou officiel, avait été unanimement saluée par les historiens, mais également par les autorités algériennes.
La Journée nationale d’hommage aux harkis doit également se tenir mardi 25 septembre ».

La reconnaissance d’une responsabilité pour Maurice Audin exprime bien ce que de nombreux Algériens et bien des Français ayant accompagné l’Algérie dans son désir de libération ont ressenti. Inutile donc de revenir sur ce fait important auquel plusieurs journaux ont consacré une large place, à juste titre. L’affaire Audin est désormais la partie visible de l’iceberg et c’est tant mieux. L’envie m’est alors venue plutôt de rappeler que les 61 ans de déni n’ont pas été le fait de tous et que la torture, durant la guerre même, a été dénoncée et a fait prendre conscience à plus d’un Français que quelque chose clochait dans la maison de la République. C’est donc ce rappel (nécessairement non exhaustif – je m’attache surtout à ce qui a été édité et publié comme dénonciations durant les « événements » eux-mêmes) que je voudrais tenter, afin de mettre en perspective le geste d’aujourd’hui par rapport à ce passé d’il y a soixante ans, passé encore vif dans les mémoires et dans les corps. Car qui dit torture dit corps.

Présentant l’ouvrage de Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie 1954-1962, Laurent Douzou du Monde parlait, en 2001, à propos de cette « pratique » d’« une douleur lancinante ». Peut-il en être autrement lorsqu’il est question de cette atteinte fondamentale à la dignité humaine de celui qui subit mais aussi de celui qui pratique, de ce « jeu » sadique avec le corps pour détruire l’esprit ? « Douleur lancinante » : l’Algérie en est malheureusement un exemple privilégié ! Dans son histoire sociopolitique, de 1954 à 1962, (avant aussi, on le sait), la torture a été « la chambre noire » de la guerre d’Algérie sans image, celle dont on évite de parler, préférant même, autant que faire se peut, ne pas prononcer le mot qui la désigne. Cette permanence sur une période historique aussi intense ne peut jamais être oubliée pour comprendre silence et parole des victimes, évitement et aveu difficile ou désabusé des tortionnaires, frein des autorités politiques à ouvrir les archives et à faciliter les recherches et les approches scientifiques. On doit également tenir compte de cette mise en risque permanente de son corps pour l’Algérien colonisé qui n’efface pas miraculeusement le passé lorsqu’il devient citoyen d’une nation indépendante.

L’acception que nous retenons de la torture est plus précise que la définition qu’en donne un dictionnaire usuel : « souffrances physiques infligées à quelqu’un pour lui faire avouer ce qu’il refuse de révéler » ; cette définition, comme d’autres, est indicative et, dans sa généralité, neutralisante. Il n’y est pas question de qui « inflige » la souffrance (exécutants et commanditaires), ni de l’autre objectif, essentiel sans doute dans tout régime autoritaire : infliger la question à des centaines d’êtres humains qui n’ont rien à avouer et qu’on torture pour ancrer dans leur conscience la terreur et la soumission.

Le segment historique, 1954-1962, montre le clivage des mémoires française et algérienne avec des intersections en actes puis des mémoires en décalage, pas hésitants depuis 2000, vers une mémoire commune. La littérature et les autres formes d’expressions artistiques sont des points d’appui forts pour sensibiliser et prévenir. Elles permettent de poser la question des témoins, des observateurs et des créateurs et celle de la mémoire et de l’Histoire, en concurrence ou en complémentarité.

Dans son recueil, Fatras, Jacques Prévert, dénonce dans « L’Argument Massu », le nom le plus attaché à la torture durant la Bataille d’Alger :
On peut distinguer deux grandes périodes de dévoilement, en France, de la pratique de la torture pendant la guerre d’Algérie. La première s’étend de 1957 à 1962 et le livre d’Henri Alleg, La Question, joue un rôle déterminant dans cette prise de conscience : « L’impact du témoignage d’Alleg est énorme et la terrible sincérité du récit jette une lumière sans concession sur les premières années de mensonge de la guerre » a rappelé Gilles Martin dans une réédition du livre en 2001. L’ouvrage d’Alleg avait été précédé par les articles de Claude Bourdet et de François Mauriac, dès 1951, 1954, 1955 ; par le témoignage moins connu de Georges-Mathieu Mattei, « Jours kabyles » dans Les Temps Modernes en mai 1957. En 1957 aussi le premier ouvrage de Pierre-Henri Simon (Contre la torture), puis l’ouvrage du comité de soutien à Djamila Bouhired (Georges Arnaud, Jacques Vergès, Pour Djamila Bouhired) ; en 1958, celui de Pierre Vidal-Naquet L’Affaire Audin ; la prise de position, aussi, du Général de Bollardière dans la presse (qui ne publiera un ouvrage qu’en 1972, Bataille d’Alger, bataille de l’homme), les articles de journalistes de Témoignage chrétien, du Monde etc… Même s’il est nié par les pouvoirs publics, le scandale de la torture éclate. Le roman de Noël Favrelière en 1960, aux éditions de minuit, Le désert à l’aube, vient à la suite de ces dénonciations.

Pour une information plus détaillée, on peut se reporter à l’ouvrage de Gilles Manceron et Hassan Remaoun, D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire. Les deux historiens écrivent que « la torture et les crimes de guerre sont les plus graves questions posées à la société française par le souvenir de la guerre d’Algérie ». Des questions posées à « la société française » : c’est sans doute la raison pour laquelle ces différentes études ou prises de position de l’époque ne font pas place aux dénonciations qui viennent du « camp » algérien. Ainsi du témoignage de Djamal Amrani (Le Témoin, 1960), de ceux qui paraissent dans El Moudjahid (organe de presse du FLN à Tunis) ou des « cas » présentés très clairement par Frantz Fanon que peu d’analystes de son œuvre ou de la torture en Algérie à cette période citent.

Or, le chapitre V, « Guerre coloniale et troubles mentaux » des Damnés de la terre, est à la fois informatif et annonciateur de ces séquelles de violence pour la société à venir comme peut l’être le diagnostic qu’un psychiatre porte sur la profondeur et l’étendue des troubles mentaux dus, en particulier, aux sévices physiques et à la torture. On sait que, dans sa courte vie, l’obsession de Fanon a été de traquer l’aliénation dans toutes ses dimensions et qu’il n’a cessé d’être à l’écoute de la maladie mentale. Pour lui, deux attitudes étaient laissées au colonisé : « la pétrification soumise » ou « la violence ». Face aux névroses de guerre et particulièrement aux troubles profonds engendrés par la torture, Fanon cherchait à inventer des dispositifs de reconstruction en tenant compte du somatique, du psychique, de l’histoire et de la société. Il fallait sortir l’individu de la répression. Il écrit, au début de son chapitre :

« Nous aurons à panser des années encore les plaies multiples et quelquefois indélébiles faites à nos peuples par le déferlement colonialiste.
L’impérialisme qui aujourd’hui se bat contre une authentique libération des hommes, abandonne çà et là des germes de pourriture qu’il nous faut implacablement détecter et extirper de nos terres et de nos cerveaux. […] On trouvera peut-être inopportunes et singulièrement déplacées dans un tel livre ces notes de psychiatrie. Nous n’y pouvons strictement rien.
Il n’a pas dépendu de nous que dans cette guerre des phénomènes psychiatriques, des troubles du comportement et de la pensée aient pris de l’importance chez les acteurs de la “pacification ” ou au sein de la population “pacifiée ”. La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques ».

Le chapitre présente en quatre séries, des analyses de « cas » individuels ou collectifs (européens et algériens), des troubles récurrents. L’ensemble des ces observations cliniques se termine par un article intitulé, « De l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de Libération nationale » ; ainsi commenté par Alice Cherki dans son Frantz Fanon Portrait : « Ces réflexions psychiatriques faisaient partie intégrante de l’expérience de Fanon […] il ne voulait pas être un révolutionnaire professionnel. Il désirait […] approfondir ses connaissances sur les névroses de guerre et déplorait qu’il n’y ait pas assez de textes parus à ce propos. Les cas qu’il expose ici sont de simples observations, non approfondies. […] Il aurait aimé avoir eu le temps d’aller au-delà de ces études un peu hâtives, car il avait l’intuition des “conséquences psycho-affectives ” qu’auraient dans les deux camps après la guerre, pour au moins une génération, les viols, meurtres, tortures qui, au nom de cette guerre, avaient été commis […] Il était extrêmement important pour lui que cela figure, même sous une forme inachevée, dans son livre testament ».

Après 1962 et pendant longtemps de part et d’autre de la Méditerranée, le silence sur les conséquences de ces traumatismes a été total. Dans la note 1 de son introduction à ce chapitre, Fanon écrivait : « Nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre. Leur arrangement, leur mise en ordre, leur motivation, peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n’est pas l’un des moindres pièges que nous tend l’Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? »

Le nombre restreint d’ouvrages de témoins et d’analystes, dans le camp des colonisés, s’explique alors par le fait que, dire/écrire la torture se fait par d’autres voies (pour celles et ceux qui n’en sont pas morts) : par l’article d’analyse, le témoignage, la chanson, le poème, la pièce de théâtre, le roman ; mais ces textes ne trouvent pas d’éditeurs. Si les textes français ont du mal à paraître, les textes algériens seront, quant à eux, essentiellement publiés après 1962. Les mémoires en présence ne peuvent s’exprimer et se faire connaître de façon équivalente, ce qui est normal dans les conditions de la guerre.

La seconde période de dévoilement de la torture a commencé en 2000 et se poursuit. Il semble que la gangrène qu’installe le silence sur la torture au cœur de la mémoire d’un événement historique soit en cours de résorption et le geste du président Macron en est une étape non négligeable. Ce qui est apparu comme élément déclencheur est l’article que Florence Beaugé consacre, dans Le Monde du 20 juin 2000, à une ancienne torturée de la guerre, Louisette Ighilahriz, à la recherche du médecin militaire français, le Dr Richaud, qui lui a sauvé la vie : « Torturée par l’armée française en Algérie, « Lila » recherche l’homme qui l’a sauvée ». Plusieurs acteurs de la guerre répondent aux questions du Monde à ce propos. Acteurs et non des moindres : les généraux Massu et Bigeard. Événement déclencheur ou conjoncture favorable, toujours est-il que la mémoire refoulée se libère sans être parvenue encore au bout du tunnel : « Il y a tout juste un an, un nom faisait irruption sur la scène médiatique française. De façon totalement imprévisible, Louisette Ighilahriz allait devenir le catalyseur d’un débat sur la torture et les exactions commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, le premier d’une pareille ampleur sur ce sujet depuis quarante ans ». (« La question d’une femme », par Florence Beaugé, Le Monde des livres du 15 juin 2001).

Cette recherche de L. Ighilahriz a été plutôt un catalyseur imprévisible puisque déjà se préparaient différents ouvrages dont les deux excellentes recherches de Raphaëlle Branche et de Sylvie Thénault ; les « aveux » du général Aussaresse. Mais à la faveur de ce débat, la réédition d’ouvrages de la première vague du dévoilement et des articles et émissions prennent le relais, en quelque sorte aussi, d’ouvrages édités sans remous, de films dont le film si marquant de Bertrand Tavernier, La guerre sans nom.

Donner un relevé systématique de tout ce qui s’est écrit et s’écrit est impossible. Je retiendrai pour ma part « l’appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie », signé par Henri Alleg, Josette Audin, Simone de Bollardière, Nicole Dreyfus, Noël Favrelière, Gisèle Halimi, Alban Liechti, Madeleine Rebérioux, Laurent Schwartz, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, du 31 octobre 2000 ; la chronique d’Alain Rémond dans le Télérama du 4 juillet 2001, « Le passé aux trousses » ; l’émission d’Hervé Brusini et d’Elise Lucet, « Torture en Algérie : ces aveux qui dérangent » sur France 3, le 29 août 2001, des articles parus au moment du procès d’Aussaresse – dont on soulignera qu’il a été condamné pour apologie de crime de guerre et non pour pratique de la torture, loi d’amnistie oblige –, en novembre-décembre 2001 dont les témoignages ou portraits de Josette Audin, de Simone de Bollardière, de Germaine Tillion, l’intervention de Robert Badinter, de Jacques Duquesne. Comme l’a déclaré Pierre Vidal-Naquet : « Il se manifeste une gigantesque envie de vérité à propos de l’Algérie ».

On voit ici que les réflexions et études viennent de tous côtés : anciens torturés qui reprennent la parole ; tortionnaires qui s’expriment pour reconnaître ou nier ; prises de position diverses de membres de la société civile et entrée en lice de jeunes historiens ; enquêtes menées méthodiquement comme celles de Jean-Luc Einaudi sur Iveton et sur la ferme Ameziane. Benjamin Stora affirme que « le passage de la mémoire à l’histoire commence à s’opérer (…) avec l’ouverture des archives, en particulier celles de l’armée, et l’arrivée sur le devant de la scène culturelle de nouvelles générations non-concernées par cette période tragique ».

Pourtant des études et enquêtes avaient continué à se publier assez régulièrement depuis l’indépendance de l’Algérie mais elles n’ont pas servi de détonateur comme la recherche de Louisette Ighilahriz. Ce qui prouve bien qu’il faut un laps de temps conséquent pour que la mémoire accepte de faire reculer l’amnésie sur un pan indicible de son passé. Il est nécessaire aussi qu’entrent en scène d’autres générations qui n’ont pas un rapport direct à l’objet d’étude et qui ont les moyens de travailler. Les ouvrages édités entre 1962 et 2000 n’ont pas servi de « détonateurs » peut-être aussi parce qu’ils étaient plus ancrés du côté algérien ou du côté d’une mémoire de gauche et donc perçus comme partisans plus que comme producteurs d’un savoir objectif, selon un clivage contestable de l’incompatibilité du militantisme et de la réflexion critique.

Ainsi, on peut parler aujourd’hui de mémoires-gigognes tant les mémoires algériennes et françaises dépendent les unes des autres, dans le conflit ou la recherche d’une mise en commun ; elles s’interpellent, se sollicitent et se contredisent. Pour véritablement construire une mémoire commune, il est nécessaire d’inclure, dans les approches actuelles, l’espace littéraire où le témoignage des Algériens sur la torture s’est le plus exprimé. Après 1962, l’édition de témoignages et d’écrits littéraires engrangés pendant la guerre s’épanouit. Au-delà d’une complaisance de certains écrivains à coller à une thématique bien accueillie par le discours officiel, la prolifération du dit de la guerre est l’indice d’une mémoire encore trop vive pour être apaisée, assoupie ou expulsée. Toutefois, si la torture est souvent mentionnée, elle l’est comme une incise évidente et allusive – on en parle comme d’une évidence, on ne s’y attarde pas –, non comme point central du texte : elle est une violence parmi d’autres. Cette « discrétion » est à interroger :

• sur le plan personnel et psychologique : les anciens torturés préfèrent se taire pour estomper sinon oublier et tenter de vivre ; pudeur à dire l’intimité physique bouleversée, l’intégrité pulvérisée, incapacité à la dire souvent : « Il y a toujours au fond d’une victime de l’abominable quelque chose qu’elle ne révèle jamais, sans toujours bien savoir d’ailleurs elle-même clairement pourquoi. Comme si à un certain degré du fond touché on pressentait qu’on avait perdu là une certaine langue commune avec les autres », écrit Myriam Ben dans sa nouvelle, Nora, éditée en 1982.

• sur le plan du vécu de la post-indépendance : on sait que la torture a resurgi et plutôt que de dénoncer le passé « clos » puisque la colonisation a pris fin, ne vaut-il pas mieux dénoncer le présent ?

En effet, du point de vue algérien, la torture fait partie de la guerre. Celui qui est arrêté craint avant tout la torture, car il sait qu’elle est une pratique liée étroitement à la présence coloniale, une des horreurs attendues de la guerre ; mais il est persuadé qu’elle salit plus celui qui la pratique que celui qui la subit. Lorsqu’on apprend les « suicides » de Larbi Ben M’hidi, de Maurice Audin, de Maître Boumendjel, personne ne prête foi à cette « explication ». Un poème de Jean Sénac se fait ainsi l’écho de cette lucidité très partagée.

Ce poème est publié dans Matinale de mon peuple chez Subervie à Rodez en 1961 avec une préface de Mostefa Lacheraf alors emprisonné. On comprend sa diffusion confidentielle. La poésie est la première à exprimer la tragédie qui se vit au quotidien.

Dès l’indépendance, deux recueils vont faire connaître cette poésie de la lutte et être lus et étudiés en Algérie.

En France, la littérature algérienne était et est encore ignorée, celle de la lutte encore plus. La première anthologie, Espoir et parole, est de Denise Barrat ; elle est publiée chez Seghers en 1963. On y trouve le poème suivant, écrit à la prison de Barberousse en décembre 1957, par Leïla Djabali.

La seconde anthologie, Diwan algérien, de Jamel Eddine Bencheikh et de Jacqueline Lévi-Valensi, enseignant alors tous deux à la Faculté des Lettres d’Alger, fait un travail plus systématique sur « la poésie algérienne d’expression française de 1945 à 1965 » et est publiée par la SNED à Alger en 1967. Le poème suivant de Nordine Tidafi, écrit à Paris, en 1956, y paraît.

Outre ces trois poèmes dont la thématique unique est la torture, il faudrait encore citer : le poème que Djamal Amrani dédie à Ali la pointe, « Sous un tas de décombres » qui n’était édité qu’en 1964 ; celui de Jean Amrouche, « Ebauche d’un chant de guerre » à la mémoire de Larbi Ben M’hidi, publié dans Jeune Afrique, le 22 avril 1963 ; « Priorité », poème de Malek Haddad, dans Écoute et je t’appelle, recueil édité chez Maspero en 1961 ; « Serment » de Bachir Hadj Ali dans ses Chants pour le onze décembre et autres poèmes, tiré-à-part de La Nouvelle Critique en 1963 ; celui d’Annie Steiner, écrit à la prison de Barberousse en février 1957 au moment de l’exécution de Fernand Iveton et de ses camarades, « Ce matin ils ont osé/Ils ont osé/Vous assassiner », publié par Einaudi sans nom d’auteur et dont Joseph Andras choisit un vers pour son titre en 2016 ; les poèmes qu’Anna Greki fait paraître dans son recueil, Algérie, capitale Alger, dès 1963 à la SNED de Tunis dont :

ou

Des textes autres que les textes poétiques, dont certains ont été écrits pendant la guerre et n’ont pas trouvé d’éditeur, sont peu à peu publiés. Nous donnons des exemples qui centrent leur projet ou une séquence narrative sur la torture.

• Mohammed Dib, Le Talisman (Le Seuil, 1966) : Le narrateur est « l’âme » d’un supplicié qui revient sur les lieux détruits : l’encerclement du village de montagne, les villageois-otages et prisonniers puis torturés les uns après les autres. Ceux qui attendent leur tour entendent les cris. Le narrateur subit à son tour la question mais, au lieu de la décrire, l’écriture dérive vers l’énoncé mystique, la question devenant commencement d’une initiation : sublimation donc du mal absolu, absurde, pour atteindre l’autre rive, l’autre vie. « J’habite l’air et la lumière qui brilleront éternellement ». Cette nouvelle montre l’individu confronté à la violence dans son aspect le plus abject. La lutte collective s’estompe pour laisser place à une sorte d’épreuve purificatrice.

• Bediya Bachir (pseud. de Baya El Aouchiche), L’Oued en crue, Paris, Ed. du Centenaire, 1979 (récit daté “Alger 56-Paris 60 ” mais n’a pas trouvé d’éditeur alors) : Histoire d’une famille, de Sétif à Alger. Un des fils, Mouloud, a émigré après les massacres de Sétif et en 1954, il revient voir les siens à Alger. Arrêté par les paras, il est torturé et mis à mort : « Mouloud tendit toute sa volonté pour résister à la douleur mais son corps s’arc-bouta irrésistiblement, ses membres se crispèrent. Il poussa le même hurlement que celui qu’il avait entendu quelques minutes plus tôt. Il crut qu’il allait mourir et voulut se laisser aller, s’abandonner à la mort, mais le courant électrique qui le traversait fut le plus fort. Il ne peut retenir ses cris ». Et lorsqu’il entend qu’on va amener sa mère : « Mouloud sursauta. Il n’y voyait plus distinctement, ses yeux étaient à demi fermés. Mais l’idée d’être ainsi présenté à sa mère, nu et sous la torture, lui redonna assez de force pour réagir une fois encore. » [La mère sera brutalement mise en face de son fils mort] (…)
La mère qui ne voyait plus rien autour d’elle, ni le cadavre de son fils, ni les tortionnaires, la mère livrée au néant refit d’instinct le geste de la tradition et de la dignité. Elle remit son voile et sortit lentement, lentement, sans rien dire, à moins que doucement, tout doucement, en son cœur déchiré, elle n’ait prononcé sans que nul ne puisse l’entendre la phrase qui allait ouvrir le paradis à son Mouloud… »

• Myriam Ben, dans la nouvelle “Nora ” (Ainsi naquit un homme, 1982), évoque la torture. Le narrateur vient rendre visite à une jeune fille qu’il a côtoyée et aimée dans le lieu de supplice et qui, en 1962, est dans un asile psychiatrique. La nouvelle remonte le temps, rappelle l’importance qu’a eue La Question pour les jeunes militants et la torture de ces deux lycéens qui se retrouvent dans une même cellule où le jeune homme découvre en même temps le sang de la torture, le supplice de l’hélicoptère et le sang menstruel de la jeune femme.

• Zhor Zerari, dans des nouvelles malheureusement jamais reprises en recueil et publiées dans la presse algéroise entre 1969 et 1971, évoque la torture avec violence, comme elle l’a elle-même subie : la nouvelle “Fait divers ”, publiée en novembre 1969, raconte le mari torturé par les paras, déposé fou chez lui et qui étrangle son bébé.

* Fatiha Aboud publie « Allia », en 1974, dans El Djezairia . Elle y raconte un épisode particulièrement fréquent, l’arrestation et la torture d’une maquisarde : «  – Nom de dieu, vas-tu répondre ? Ou veux-tu encore de la gégène ? Où sont les fellagas, quelle direction ont-ils pris ?
Oh ! quelle douleur ! Elle ne sentait plus son bassin, ses jambes étaient lourdes, et cette chaleur épouvantable ! Elle se serait volontiers arrêtée pour boire de l’eau, cette soif était insupportable. » Le récit se poursuit ainsi, alternant maquis et torture. Douleurs de l’avancée et douleurs du supplice s’entremêlent, ce transfert permettant à la jeune maquisarde d’échapper à la torture et à l’angoisse de craquer.

Dans l’ensemble des œuvres littéraires algériennes sur la guerre, la torture n’est pas au premier plan. Néanmoins il existe des œuvres, comme nous venons de le montrer, dont la prise en charge par une construction mémorielle ne peut être évitée. On remarquera que ce sont le plus souvent des textes courts (poèmes, nouvelles) et qu’à part quelques cas, leurs auteurs n’ont pas continué à écrire après la guerre. Ils s’apparentent donc bien au témoignage.

On peut penser aussi que la porosité des débats entre la France et l’Algérie a conduit et peut conduire encore à d’autres témoignages et à d’autres études tant du côté français que du côté algérien. Comme le dit Jean-Luc Einaudi dans un entretien pour El Watan en décembre 2000, il faut avoir un maximum de sources pour pouvoir « étudier » la torture : c’est-à-dire mettre au jour son fonctionnement et ses objectifs, ses acteurs et ses commanditaires. Sa visibilité est une des conditions de son atténuation puis de son éradication, la torture perdurant grâce au secret, au silence et à l’impunité. Les témoignages humains sont à la base même de ces sources : « Je fais partie de ceux qui considèrent que le témoignage des victimes constitue un matériau indispensable pour l’histoire. La parole des victimes est à recueillir et à prendre en considération, surtout lorsqu’il s’agit de victimes qui ont été privées de toute possibilité d’expression. N’allons pas imaginer que les tortionnaires mettaient noir sur blanc les crimes auxquels ils se livraient. Les archives sont tout à fait utiles, nécessaires, mais elles doivent aussi être examinées avec un regard critique, car le mensonge est aussi à l’œuvre dans les archives ».

On a souvent remarqué combien les récits des torturés étaient répétitifs : comment pourrait-il en être autrement puisque les méthodes et les sévices étaient invariablement les mêmes ? En faire une synthèse ne peut dispenser de les donner tous à lire ; cette accumulation est la meilleure prophylaxie… Le travail de mémoire est essentiel à l’écriture littéraire. Il l’est aussi pour l’écriture de l’Histoire, bien que ce débat soit toujours remis en jeu.

Dans son ouvrage, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, en 1991, Benjamin Stora a bien montré les blocages de ces amnésies, non seulement pour un savoir « objectif » , documenté, informé sur cette guerre mais aussi pour un vécu commun aujourd’hui en France et en Algérie. Dans un ouvrage plus récent, Algérie, formation d’une nation, il revient, de façon très intéressante sur la question de la violence au cœur même de la constitution des mémoires algérienne et française.

Dans la perspective qui est la mienne, celle d’une littéraire interrogeant les textes (témoignages et créations) pour approcher les sociétés dans ce qu’elles ont de pire, force est de constater que les textes écrits par des individus sur la torture portent et marquent durablement les lecteurs pour une prise de conscience de ce qu’est la défense des droits humains. Car les écrivains, les artistes plus généralement savent transcrire le plus aigu qu’ils aient vécu ou non ce dont ils parlent. Les biographies, autobiographies, témoignages, journaux, etc… n’exerceraient pas une telle séduction si chaque individu ne se sentait pas alors investi dans les retranchements les plus intimes de son humanité alors que la lecture des livres d’histoire lui permet de garder une certaine distance.

Comme « la guerre d’Algérie fut un conflit complexe aux multiples ramifications, un drame à plusieurs voix », seules les mémoires offertes ou sollicitées peuvent nous donner la polyphonie de cette « mosaïque Algérie ». Plutôt que d’y voir une opposition entre bon et mauvaise usage, entre « vraie » histoire et mémoire suspecte, on pourrait tenter une complémentarité : tout texte ne peut se lire véritablement que replacé dans son contexte. Cette opération intellectuelle nécessite des connaissances historiques que le transmetteur littéraire se doit d’aller puiser dans les ouvrages d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, d’enquêtes lui permettant de décoder des signes qui, hors d’une société précise et d’un moment bien daté, n’ont pas un sens évident. Il peut aller aussi interroger le parcours de vie, de formation et de création de l’écrivain qui sollicite la mémoire de la torture pour situer avec une certaine exactitude son « travail ». On peut penser aussi que selon son degré de proximité ou d’éloignement de son sujet, l’artiste trahira le masque de l’artifice ou le son de l’authenticité.