Amity Gaige, Schroder : « J’avais tout si bien imaginé »

Un homme écrit à sa femme depuis un pénitencier. « Mon avocat dit que je dois tout raconter ». Le roman, à la première personne du (hautement) singulier, sera ce « document » qui est aussi une longue « supplique ». « Ce qui suit est le journal de notre errance, à Meadow et moi, depuis notre disparition ».

Eric a été progressivement exclu du droit de garde de sa fille Meadow, après une séparation houleuse d’avec la mère. Acculé, en pleine dépression — au sens aussi bien psychologique qu’économique —, Eric taille la route avec la petite fille, au volant d’une voiture qu’il « emprunte » à un ancien client. « Ce document est juste une lettre d’excuse ».

Schroder est le troisième d’Amity Gaige. Son centre de gravité semble être l’amour paternel et ses dérives, les extrémités terribles auxquelles poussent certains divorces. Un père, privé de sa fille, l’enlève, se retrouve sous les projecteurs, la presse s’empare du fait divers et en fait ses gros titres. Et la cavale se termine en prison. Mais le sujet est (aussi) ailleurs, dans un centre qui longtemps se dérobe et offre une perspective fascinante sur ce narrateur et sa fuite en avant. L’homme qui dit s’appeler Eric Kennedy est né Erik Schröder en Allemagne de l’Est. Il est arrivé aux USA quand il avait 5 ans, en compagnie de son père, à Dorchester, Massachusetts, « banlieue populaire multiculturelle de l’arrière-pays sud de Boston ».

Le père a fait enlever le Umlaut du nom de famille en arrivant aux États-Unis. Le fils, lui, n’aura de cesse de gommer son passé : il parle anglais sans accent, et, à quatorze ans, s’inscrivant pour un  camp de vacances, il se donne « un nom de héros », celui d’un homme qui a dit être « ein Berliner ». Il sera désormais Eric Kennedy. Cette identité d’emprunt fut un jeu d’enfant, elle sera le mensonge de l’adulte. « J’avais choisi mon enfance. Je m’étais trouvé un passé assorti à mon présent » : une naissance dans une ville fictive, « Twelve Hills, « à un jet de pierre de Hyannis Port », enfant unique, choyé, doté d’un patronyme qu’on ne pouvait prononcer qu’avec ravissement ».

Ce nom, ce récit de soi sont déjà une forme de fuite, avant la grande cavale avec Meadow. Enfant, Eric a été victime de harcèlement à Dorchester, moqué, injurié, nié, bousculé « sans jamais atteindre un degré de cruauté qui m’aurait permis d’identifier un ennemi en particulier ». Jusqu’au jour où « un gars » insulte Eric (encore Schroder) qui refuse de se battre et fuit. « On ne m’avait appris qu’à fuir. (…) J’ai couru, j’ai couru longtemps, très longtemps. J’ai couru avec hystérie. Suivant une trajectoire suffisamment aléatoire pour semer toute personne saine d’esprit. (…) Je courais comme un dératé, en zigzag. Une forme d’expression artistique, maintenant que j’y pense, symbolisant ce que j’éprouvais à être moi. »

La réparation identitaire, familiale, sociale via le nom inventé sera telle que lorsqu’Eric rencontre Laura, il poursuit sa « fable » et étaye sa biographie imaginaire. C’est avec un lointain parent du Kennedy mythique que Laura aura un enfant, Meadow. Eric devient agent immobilier, la fiction est parfaite, « personne n’a jamais vérifié mon histoire ». Mais bien sûr, « je n’étais Eric Kennedy que dans la mesure où il existait un consensus pour m’en assurer ». C’est durant l’été 2008-2009 que tout bascule : la bulle immobilière éclate, Eric se retrouve au chômage, son couple se délite, il prend conscience de « l’extrême inflammabilité » de sa vie reposant sur une fiction identitaire. La bataille juridique commence autour de la garde de Meadow mais comment défendre ses droits quand on n’existe pas légalement, que la découverte de la supercherie sur laquelle repose toute son existence sera la preuve de sa folie ?

« Le monde manquait cruellement d’issue » : ce nom qu’Eric pensait le sésame d’une liberté américaine comme la réparation d’une enfance gâchée devient un piège. Que faire, sinon fuir ? et le récit devient la chronique d’une chute annoncée, puisque le lecteur sait, depuis les premières lignes, qu’Eric est en prison, qu’il a menti sur son nom. Le tour de force d’Amity Gaige est dans la tension qu’elle ménage malgré une fin connue de tous dès l’incipit (seul le degré de gravité du crime est inconnu), « l’irréparable était accompli. J’étais déjà un homme mort, appelant la mort ». Dans son portrait de l’intérieur d’un homme traqué par son présent comme son passé. D’un homme monstrueux et pourtant attachant, incarnation d’un paradoxe, comme le souligne très justement Jonathan Franzen, Amity Gaige « vous fait croire à une situation qui devrait être invraisemblable et aimer un narrateur que vous devriez haïr ».

Schroder est un livre sur l’exil, l’identité, la filiation et l’invention de soi — une fiction sur une fiction de soi. C’est aussi un roman sur la scission intérieure liée aux langues parlées par Eric — les courtes phrases non traduites en allemand, comme une langue surgie de l’enfance, permettant de soudain exprimer un refoulé, le récit qui se double de notes, comme un roman parallèle, la figuration d’une vérité monolithique impossible. C’est enfin un roman qui met à mal le mythe américain de la réinvention de soi toujours possible, ce « il était une fois » qui n’ouvre pas toujours à un conte de fées. C’est enfin un roman qui déploie différents modes d’écritures et réécritures du réel, du fait divers aux infos télévisées, du journal à la littérature, en passant par le récit policier ou le conte de fées, trouvant dans leur confrontation une définition du roman, mise en perspective de nos complexités fondamentales. « J’avais tout si bien imaginé », déclare Eric ; on en doute. Amity Gaige, en revanche…

Amity Gaige, Schroder, traduit de l’américain par Isabelle Delord-Philippe, 10/18, 312 p., 7 € 10