Jacques Dubois : Pour Gilberte, figure du paradoxe proustien (Le roman de Gilberte Swann)

Jacques Dubois

Marielle Macé l’écrivait dans Façons de lire, Manières d’être (Gallimard, 2011), « la lecture est d’abord une « occasion » d’individuation : devant les livres, nous sommes conduits en permanence à nous reconnaître, à nous « refigurer », c’est-à-dire à nous constituer en sujets et à nous réapproprier notre rapport à nous-mêmes dans un débat avec d’autres formes ».Tel est le critique qui trouve dans ses lectures une manière de définir en creux sa singularité : lire, c’est être. Tel est en particulier le critique amoureux, manière de lire que revendiquait Jacques Dubois dans un essai, en 2011 (Figures du désir. Pour une critique amoureuse aux Impressions nouvelles), autour de neuf figures, Albertine, Valérie, Marie, Séverine, Anna, Augustine, Marie-Noire, Christine et un « Charlus/Saint-Loup avec les hommes ». C’est une dixième figure qui fait naître son dernier essai, Gilberte Swann, moins personnage qu’incarnation fictionnelle d’un Proust sociologue paradoxal, sous-titre de l’essai.

Jacques Dubois n’est pas seulement le spécialiste reconnu de Simenon ou des romanciers du réel. Il est un commentateur têtu de La Recherche, cette inépuisable « œuvre-monument », tant chaque lecture découvre des sens nouveaux, des strates, des anecdotes, des aspérités qui renouvellent l’interprétation « du grand récit ». Le roman-monde est pourtant, c’est le premier de ses paradoxes, la représentation fictionnelle d’un tout petit monde, un « modèle réduit de société » doublement en crise (la lutte d’influence de l’aristocratie et de la bourgeoisie, l’entre-deux siècles). L’œuvre de Proust est une construction labile, mouvante, plurielle dont l’une des clés est sans doute sa manière de mettre en récit « la dynamique d’une collectivité contemporaine ».

Depuis ce monde fictionnel s’énonce et se dévoile une société réelle, Proust appariant « le psychique et le social » pour offrir à ses lecteurs des personnages qui se révèlent « tantôt dans l’instant et tantôt dans la durée », chacun étant à la fois irréductiblement singulier et révélateur de « normes collectives ». Telle est Gilberte Swann telle que la lit Jacques Dubois, elle est un véritable roman dans le roman, la diffraction d’identités (« Gilberte Swann, qui, par adoption, deviendra de Forcheville et, par mariage, de Saint-Loup »), la figuration du paradoxe. Jacques Dubois cite d’entrée A l’ombre des jeunes filles en fleurs et le portrait clivé de « deux Gilberte. Les deux natures, de son père et de sa mère, ne faisaient pas que se mêler en elle : elles se la disputaient, et encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu’une troisième Gilberte souffrait pendant ce temps-là d’être la proie des deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l’une et puis l’autre, et à chaque moment rien de plus que l’une (…) ».

Gilberte, personnage disjonctif, est aussi celle par laquelle s’annonce « la théorie de l’habitus chère à Pierre Bourdieu et à Norbert Elias » : « le personnage a si bien incorporé ses deux héritages parentaux et les a si bien inscrits au rang de ses dispositions qu’il fluctue de l’un à l’autre comme à volonté ». Gilberte, dont La Recherche est le Bildungsroman vertical, est un « objet sociologique » pour le romancier, ce que le critique démontre avec maestria tout au long de son essai, sans jamais rabattre l’œuvre de Proust à un éclairage de la science sociale en gestation ou réduire la sociologie à un outil de commentaire littéraire. Chez Jacques Dubois, la sociologie est un mécanisme herméneutique et la littérature le déploiement de dynamiques sociales contrastées, voire contradictoires, et irréductibles. La Recherche est ainsi re-contextualisée, soit replacée dans son temps et sa modernité singulière. « Pris « entre deux siècles », selon la belle formule employée à son propos par Antoine Compagnon, Proust clôt bien un siècle de fictions réalistes pour inaugurer une autre conception du roman dans sa construction et dans son écriture », voire du personnage — « Proust est un grand romancier des individus en strates superposées et en phases variables ».

Lire Proust dans la lignée de Tarde, Durkheim ou Bourdieu, c’est le commenter au cœur de la « disjonction entre fiction et savoir social », c’est montrer comment le discours sociologique s’incarne et se matérialise dans des scènes et des êtres fictionnels, voire des anecdotes, manière de ne jamais rien figer, de laisser se mouvoir l’enchevêtrement romanesque des causes et effets, des explicitations potentielles et savoirs hypothétiques. Ce dispositif, déjà à l’œuvre dans L’Éducation sentimentale, telle que Bourdieu l’a analysée, permet de « dire sans dire ». Mais à la différence de Flaubert, qui joue d’une « objectivité contrôlée », Proust est dans une « subjectivisation redoublée », deux manières contrastées de faire du dispositif romanesque une « illusion référentielle modalisée ».

Ainsi Proust explore-t-il la sociologie dans ses potentialités narratologiques, à travers trois modalités figurées par trois personnages et trois occurrences du mot sociologie dans La Recherche, une typologie commentée par Jacques Dubois pour servir de socle à son analyse. Avec Charlus, Proust mène une « sociologie poétique » : Charlus est le « poète » des gens du monde, dans Le Temps retrouvé, « celui qui avait su dégager de la mondanité ambiante une sorte de poésie où il entrait de l’histoire, de la beauté, du pittoresque, du comique, de la frivole élégance », un poète incompris de ceux qui « professaient des théories de sociologie et d’économie politique ». A travers Swann, il s’agit, selon la belle formule de Proust, de « sociologie amusante » puisque le personnage « goûtait un divertissement assez vulgaire à faire comme des bouquets sociaux en groupant des éléments hétérogènes, en réunissant des personnage prises ça et là » (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Telle est la « sociologie amusante » de Swann écrit Proust, « sociologie expérimentale entre esprit ludique et méchanceté », poursuit Jacques Dubois. Enfin, à travers Saint-Loup, nous découvrons la « sociologie paradoxale », celle d’un monde clos, celui de Combray. La Recherche empile ces mondes, la sociologie du salon Verdurin, celle des bains de mer, etc.

Ces trois rapports ironisés à la sociologie (qu’elle soit poétique, amusante ou paradoxale) sont ceux de Proust à l’endroit de la discipline naissante, un ensemble « bigarré » que la « sage et rectiligne Gilberte » (en apparence) permet au critique de traverser et commenter, selon les principes mêmes de sa critique amoureuse et néanmoins savante. Gilberte est l’une des « courbes » du massif proustien, l’une des figurations majeures du social dans et par le roman et, au-delà, du paradoxe comme essence même de La Recherche. Jacques Dubois le montre dans l’ensemble de ces pages, elle est « la médiatrice par excellence de La Recherche » : héritière d’une topologie sociale duelle, elle agit sans jamais dévoiler son jeu, maniant avec brio l’ironie ; elle est la figure type d’un roman qui joue d’une mécanique implacable en masquant son jeu, pour mieux bousculer les institutions, sociales comme littéraires. Chez Jacques Dubois, la puissance de bouleversement des normes romanesques est un pouvoir féminin et érotique, en témoignait déjà Figures du désir ; telle est Gilberte Swann, figure « mobile » de cette « société du texte ». Elle est, pour reprendre une autre formule de Jacques Dubois en conclusion de son brillant et passionnant essai, celle par qui « vacill<e> le conformisme doxique ».

Jacques Dubois, Le Roman de Gilberte Swann. Proust sociologue paradoxal, Seuil, janvier 2018, 240 p., 20 € (14 € 99 en version numérique).