Les Mille et une nuits… inépuisables ? (Lecture d’été 4)

La question posée dans le titre de cet article (Les Mille et une nuits… inépuisables ?) aurait son corollaire immédiat : les contes de la Sultane font-ils encore effet sur les écrivains et les lecteurs aujourd’hui ? Il peut sembler que oui quand Carole Geneix titre son premier roman policier, La Mille et deuxième nuit. Elle entre dans une série conséquente d’écrivains qui ont voulu poursuivre la narration en dépassant la limite des contes arabes par l’ajout d’une nuit, clôturant, d’une certaine façon l’infini de l’emboîtement des récits.

Dans les nombreux prolongements des Mille et une nuits, l’échange est parfois superficiel, mais toujours, l’orient des Nuits a réorienté les schémas narratifs et discursifs. Découvertes, lues, renaissantes et réécrites, Les Nuits continuent à être une rencontre de l’indissociabilité de la lecture et de l’écriture et des rapports féconds qu’entretiennent les cultures et les œuvres, en transgressant les frontières des ensembles littéraires « nationaux ».

Si comme le disait J-L. Borgès, « l’idée d’infini est consubstantielle aux Mille et une nuits », il est normal d’accueillir les différentes créations qu’elles soient de nouvelles Nuits ludiques et légères et qu’elles revisitent une mémoire, en mettant au défi le créateur de retrouver, pour notre temps et par d’autres voies, la force des contes qui leur a permis de traverser espaces et temps.

Après Théophile Gautier et sa Mille et deuxième nuit, toute de dérision et de misogynie, Edgar Allan Poe et son Mille deuxième conte de Schéhérazade, l’opéra comique, La Mille et deuxième nuit de Jules Verne et plus près de nous le poète marocain, Mostafa Nissaboury, le titre du roman de Carole Geneix, en reprenant l’expression, est en trompe-l’œil puisqu’il ne va pas visiter les contes arabes mais inventer un polar sur fond de documentation d’époque. Il ne s’agit pas d’un prolongement des Nuits – encore que… – mais de la fête bien réelle qu’a donnée le couturier Paul Poiret. C’est l’époque où la nouvelle traduction des Mille et une nuits par le Dr. JC. Mardrus (entre 1899 et 1904) enflamme les milieux littéraires et supplante la traduction de Galland. Dans sa notice sur le traducteur, dans la collection Bouquins, Marc Fumaroli note : « A la veille de la guerre, Paul Poiret donna une fête restée fastueuse dont le Dr Mardrus était en grande partie le metteur en scène et qui s’intitulait tout naturellement La Mille et deuxième nuit ».

André Gide, ami de Mardrus, n’a pas de mots assez élogieux pour lui dire son enthousiasme : « Quand je suis avec vous, Schahrazade, le meilleur ami qui me survient m’importune. Savez-vous où je me réfugie pour vous lire ? Au Hammam. Je m’y figure un Orient véritable et les bruits étouffés que j’entends ne me rappellent pas à la vie. (…)
Ô Mardrus !!! Ya Allah ! Ya Allah ! (…)
Et de telles joies ne peuvent nous venir que de vous. Qu’Allah vous garde et vous ramène en hâte où vous attend votre écouteur grisé ».

La quatrième de couverture du roman de Carole Geneix est sans ambiguïté puisqu’elle indique que c’est, précisément, cette fête de P. Poiret qui a retenu la romancière et la première page du roman lève toute équivoque. Dimitri Ostrov lit l’invitation qu’il a reçue :

Le lecteur est donc fermement installé dans le contexte de la Belle Époque et dans deux milieux : celui du grand couturier et celui des Russes ayant fui les Bolcheviks. Dimitri Ostrov est le secrétaire particulier d’une comtesse, Svetlana Slavskaïa. Le programme de la fête donne le ton de l’engouement d’alors pour les contes arabes :

Paul Poiret avec la danseuse Isadora Duncan dans les années 20

Le lecteur est introduit dans un milieu aristocratique, différent mais semblable à celui qui a fait la fortune des Nuits à la fin du XVIIe siècle avec la traduction d’Antoine Galland. Déjà se profilent aussi deux thématiques fortes du roman : l’antisémitisme et l’affaire Dreyfus d’une part, le luxe insolent et l’argent qui coule à flots d’autre part. On apprend aussi que Dimitri a assisté, deux années auparavant, à la première de Shéhérazade des Ballets russes. Ceux-ci connaissaient un succès immense à l’époque auprès du public parisien. Le ballet, sur une chorégraphie de Fokine (en 1910) était dansé par Nijinski qui incarna le plus emblématique de ses rôles, celui de l’esclave doré « qui concentre, écrit un critique, toute la perversité de l’esthétique fin de siècle : exotisme, androgynie, violence, servitude ». Ida Rubinstein dansait le rôle de Zobéide. Les costumes étaient de Léon Bakst. On ne peut être étonné alors si, pour participer à la fête, la comtesse se procure le costume de Nijinski pour Dimitri, son esclave doré en quelque sorte, et pour elle, celui de Zobéide.

Les allusions aux Mille et une nuits sont discrètement essaimées tout au long du roman ; un exemple parmi d’autres, Dimitri pense à la comtesse comme à la « perle de ses jours »… L’hôtel particulier qui est leur résidence est également digne d’un Orient fantasmé. Les pages consacrées au couple Poiret ruissellent de tissus précieux, d’inventions audacieuses et de bijoux de rêve. Si Dimitri est mal à l’aise en se glissant dans le costume de l’esclave, il obéit néanmoins à sa princesse Zobéide : « Dimia enfilait ses babouches en pestant contre la comtesse qui lui avait déniché le costume de scène du ballet Shéhérazade : un pantalon bouffant, une chemise couvrant à demi le torse, recouverte de plaques de cuivre, une ceinture de soie et un manteau de mandarin chinois en satin blanc et bleu n’ayant rien à voir avec la Perse […] Maintenant, c’était lui qui allait monter sur scène ».

Au cœur de la scène de déguisement, un nouveau collier retient un temps l’attention. Quelques pages plus loin, il est très précisément décrit par Dimitri, admiratif de cette rivière de diamants. La scène de la mise en place des décors et ingrédients orientaux par Paul Poiret est également un moment réussi du roman. Suivent l’évocation précise et souvent moqueuse devant les excès de l’arrivée et du déroulement de la soirée qui doit être, par ailleurs, celle de la libération de Dimitri de sa dépendance à la comtesse. Ce projet va dépasser ce que souhaitait la comtesse. Le monde du rêve et de la luxure est interrompu après des heures hors du temps lorsque Dimitri se réveille après une nuit fastueuse. Il a perdu la moitié de son costume et découvre sa comtesse, assassinée et dépouillée de ses diamants.

Paul Poiret, cette nuit-là

S’il a fallu une vingtaine de courts chapitres, très enlevés, à Carole Geneix pour camper son couple de protagonistes et « la mille et deuxième nuit » de Paul Poiret, il lui faut maintenant le dernier chapitre de la première partie, le seconde partie et les trois quart de la troisième partie pour écrire son roman policier : Dimitri est accusé, disculpé puis promu comme vedette de cinéma alors que la jeune femme avec laquelle il a passé une nuit fabuleuse a disparu. Cinq derniers chapitres, alertes, vont donner un dénouement, délivré de toute morale : Poiret est un vieillard ruiné, Dimitri est devenu un acteur célèbre. Il est venu à l’Hôtel des ventes Drouot, le 12 novembre 1938, pour acheter la partie perdue de son costume et, peut-être, la rivière de diamants. Une femme fait monter les enchères comme lui ; est-elle Oriane disparue ?…

Le résumé que l’on peut trouver de ce roman est assez suggestif et mérite d’être rappelé : « Un polar enlevé et décadent, au tournant de la première guerre mondiale, dans le Paris cosmopolite et endiablé de la mode. Nous sommes à la Belle Epoque. Le couturier Paul Poiret donne une fête somptueuse au cours de laquelle la comtesse russe Slavskaïa est retouvée morte. Le précieux collier qu’elle arborait a disparu. Son secrétaire, jeune immigré juif qui a fui les Bolcheviks, est soupçonné… ». Il n’y a aucune raison de bouder son plaisir à lire ce premier roman de Carole Geneix, surtout lors de lectures estivales plus légères.

Et si l’on veut rêver sans prendre la peine de lire et qu’on en a la possibilité, pourquoi ne pas poursuivre dans la féérie des Nuits avec la danse ? Ce mois d’octobre, les célèbres ballets Caracalla seront à Paris pour leur spectacle, « Les Mille et une nuits » présenté ainsi : « Un spectacle somptueux qui révèle le charme mystérieux de l’Orient.
Dans le cadre de leur tournée mondiale sur les scènes les plus réputées du monde, la compagnie de danse la plus acclamée du Moyen-Orient, les Ballets Caracalla, retourne à Paris avec sa production séduisante Les Mille et Une Nuits.
Un unique langage chorégraphique dans l’univers de la danse, élaboré à partir du mariage entre technique occidentale (notamment celle de Martha Graham) et identité orientale, Caracalla nous emmène dans le monde de fantaisie et d’imagination de l’Orient mystérieux.
[…] Fusionnant des costumes somptueux et de merveilleux éclairs de couleurs, Caracalla nous révèle la magie de l’Est à travers une réorchestration originale des compositions de Shéhérazade de Rimski-Korsakov et du Boléro de Ravel reprises avec des instruments orientaux
 ».

S’il est une création qui a aimanté autant l’Orient que l’Occident, ce sont bien Les Mille et une nuits. Abdelhalim Caraccalla, reconnu comme un pionnier de la danse dans le monde arabe a eu un hommage appuyé au Liban en 2017. A la question qui lui est posée : « Qu’est-ce que danser pour vous ? », il répondait : « La danse, c’est l’illimité qui habite le corps. Elle enlace l’esprit et le corps. En attendant la création qui vient pour les libérer. Ma phrase-clé, celle qui me taraude et me force à aller de l’avant, demeure à jamais « Ô corps, quel secret portes-tu ? » Car ce corps change avec le temps l’alphabet de la danse, et chaque chorégraphe a un style différent. Regardez Nijinsky dans Le spectre de la rose. Une leçon ». On pourrait dire que Les Mille et une nuits sont l’illimité de l’imaginaire et de l’écriture.

Carole Geneix, La Mille et Deuxième nuit, Rivages, janvier 2018, 302 p., 19 € 50