Festival America 2018 (4) : Jeffrey Eugenides, « explorer des territoires nouveaux »

Jeffrey Eugenides © Dominique Bry

Du 20 au 23 septembre prochain aura lieu à Vincennes la neuvième édition du Festival America, centré sur les littératures et cultures d’Amérique du Nord, avec, pour cette année, un focus sur le Canada.
Diacritik a évoqué nombre des auteurs invités et vous propose de les (re)découvrir en amont du festival. Aujourd’hui, Jeffrey Eugenides.

Jeffrey Eugenides poursuit une œuvre sans concession, rare : dix ans entre chacun des romans qu’il a publiés : Virgin Suicides (1993), Middlesex (2003, récompensé par le prix Pulitzer), Le Roman du mariage (2013, The Marriage Plot). Il n’aura fallu attendre « que » cinq ans pour voir paraître le livre suivant, Des raisons de se plaindre (Fresh Complain), qui sera comme les précédents publié aux éditions de l’Olivier le 13 septembre prochain, dans une traduction d’Olivier Deparis.
Il est vrai qu’il s’agit d’une collection de nouvelles, sur laquelle nous reviendrons en détail à la rentrée ; un recueil qui s’offre comme le portrait par fragments d’un Américain d’aujourd’hui (tous les personnages de ces histoires sont saisis au moment d’une crise, à un carrefour de leur existence) mais aussi comme un laboratoire narratif, Eugenides jouant de tous les registres, comédie, émotion.

En attendant la sortie de ce livre, retour sur Le roman d’un mariage, désormais disponible en poche, chez Points (comme Virgin Suicides et Middlesex, d’ailleurs). Le romancier soulignait dans un entretien pour The Paris Review, en 2011, être « très attaché au lecteur. Pas au « public ». Ni au « lectorat ». Juste le lecteur. Cet individu unique, seul dans une pièce, auquel je demande du temps. Je veux que mes livres soient à la hauteur de ce temps que me consacre le lecteur, c’est pourquoi je ne publie pas les livres que j’ai écrits qui ne répondent pas à ce critère, et je ne publie que des livres que j’estime achevés ». Il conserverait dans son grenier une demi-dizaine de romans inachevés qu’il juge non publiables.

Pour leur auteur, Virgin Suicides, Middlesex et Le Roman du mariage sont une forme d’apprentissage en triptyque d’un art de la fiction : un premier roman centré sur la voix, le deuxième sur l’intrigue, le troisième sur les personnages. Trois approches variées du genre romanesque, comme il me l’expliquait dans un entretien réalisé en 2013 pour Mediapart : « Il est très important pour moi de me surprendre à chaque fois. Quand vous achevez un roman sur lequel vous avez travaillé pendant des années et qui vous a posé un certain nombre de difficultés que vous avez fini par résoudre, ce n’est pas intéressant de refaire la même chose. C’est pourquoi j’essaie de toujours d’explorer des territoires nouveaux. » Dans cette variété, une œuvre se construit sous nos yeux, avec la fascination et le désir pour fils conducteurs.

Dans Le Roman du mariage, trois personnages gravitent à l’université de Brown, promotion 1982. Madeleine étudie la littérature et consacre son mémoire de recherche au roman victorien. Un cours de sémiotique va bouleverser sa conception de la littérature comme de l’amour : elle y rencontre le fascinant Leonard, « cheveux ébouriffés » et « air triste ». Parallèlement, Mitchell, aux allures de gendre idéal, tombe sous le charme de Madeleine. Le roman n’est pour autant pas vraiment un triangle amoureux, puisque Mitchell et Leonard ne se fréquentent pas, il s’agit cependant de cette triangulation qui est la géométrie même du désir, quand l’objet est d’autant plus séduisant qu’il est diffracté par les yeux et l’amour d’autrui. Sans doute est-ce aussi la géographie d’un autre type de désir, central au roman : la lecture. Et les deux sujets (l’amour, la lecture) sont proches puisque les intrigues et personnages littéraires exercent une influence dangereuse et puissante sur certains individus. Dont Madeleine, qui serait une Emma Bovary contemporaine, ayant lu Barthes…

« Voyons d’abord les livres » : ainsi commence Le Roman du mariage, explorant la bibliothèque d’une étudiante, avec « les poches écornés des œuvres étudiées en cours », les références (Dickens, Wharton, Eliot) mais aussi les « Colette savourés secrètement » ou le sulfureux Couples d’Updike de sa mère, lu en cachette à 11 ans. Cette description de la bibliothèque est bien entendu, comme toute bibliothèque (il n’est sans doute rien de plus impudique qu’une bibliothèque), un portrait oblique de Madeleine Hanna, « un ensemble de textes à première vue choisis au hasard mais dont le fil conducteur se dessinait peu à peu, comme ces tests de personnalité dans les magazines féminins ». L’étudiante a choisi « la voie littéraire pour la plus évidente et la plus bête des raisons : parce qu’elle aimait lire ».

Madeleine cherche dans les livres des réponses à ses questions existentielles comme sentimentales et elle se noie dans les intrigues des romans victoriens qu’elle étudie. En épigraphe de son mémoire d’études, une citation de Trollope, « il n’y a pas de bonheur en amour, sauf à la fin d’un roman anglais ». Pourtant, à la fin des années 1970, une nouvelle branche de la critique ébranle l’édifice littéraire : Foucault, Barthes et Derrida viennent déconstruire le triangle sur lequel s’édifient les œuvres, auteur / livre / personnage. Avec la french theory, tout a changé : « Le mariage ne signifiait plus grand-chose, et il en allait de même pour le roman. Qui utiliserait encore le mariage comme ressort dramatique ? »

Madeleine a beau lire De la grammatologie ou Les Fragments d’un discours amoureux et suivre le cours de Sémiologique 211, entendre la voix de Leonard lui donne toujours « le sentiment étrange de vivre un conte de fées, d’être une princesse assise à côté d’un gentil géant ». Difficile de déconstruire le désir quand on l’éprouve… La jeune femme a du mal à abandonner le sentimentalisme pour le structuralisme. La situation est ironique : Madeleine tombe amoureuse dans un cours de sémiologie mais elle réagit en lectrice de Jane Austen et non en intellectuelle. L’ironie, celle de situation mais aussi ce décalage entre ce que vivent les personnages et ce que comprennent les lecteurs jusqu’au plaisir de la citation et de la référence mises à distance, est la pierre angulaire du roman, dès son épigraphe, empruntée à La Rochefoucauld – « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour ».

Les Fragments d’un discours amoureux de Barthes en deviennent sinon le quatrième personnage du roman, du moins une référence constante (et inversée) : de même que Barthes trouve dans les grands classiques, et en particulier chez Goethe, une grille de lecture de nos comportements amoureux, Madeleine tombe amoureuse d’un livre et tendre de comprendre, à travers lui, ce qu’est l’amour. Elle croit ainsi se protéger alors qu’elle n’en devient que plus sentimentale, plus aveuglée par ce qu’elle ressent.

Tous les personnages du Roman du mariage se cherchent dans les livres : les livres religieux ou Tolstoï pour Mitchell, les Fragments et les romans victoriens de Madeleine qui « attendait d’un livre qu’il l’emmène dans des endroits où elle n’était pas capable d’aller toute seule » (et le verbe choisi par le traducteur, Olivier Deparis, montre combien la jeune femme attend d’un livre qu’il la prenne par la main et soit son guide qu’elle suivra aveuglément, sans recul critique). Tous sont à ce moment de la vie où l’on affronte, seul, le monde adulte. Les personnages sont en quête d’eux-mêmes, à la fac, soit dans ce moment où l’on rompt avec la cellule familiale, où la personnalité change, où des tropismes s’affirment. Comme nous le disait Jeffrey Eugenides, en 2013 toujours : « C’est le rôle de l’université. Vous entrez à la fac avec une certaine idée du monde, vous laissez derrière vous tout ce qu’on vous a dit jusque-là, toutes les règles avec lesquelles vous avez grandi et vous commencez à vous construire par vous-même, à construire une nouvelle manière de concevoir le monde et une vie en accord avec ces principes ». Quitte à ce que ce « devenir adulte » soit synonyme d’illusions perdues.

Madeleine, Mitchell et Leonard quittent le monde rassurant de l’Université de Brown. Pour Mitchell, un périple autour du globe sera un moyen d’échapper aux choix les plus immédiats. Il parcourt l’Europe avant de se fixer un moment en Inde, volontaire dans un dispensaire de Mère Thérésa. Mais le voyage ne répondra pas vraiment à sa quête spirituelle, pas plus qu’il ne lui permettra d’échapper à la fascination que Madeleine exerce sur lui. Quant à Madeleine, elle suit Leonard à Cape Code, où il va étudier la reproduction des levures dans un laboratoire scientifique. Elle tente de se trouver en sauvant Leonard de lui- même, de ses troubles maniaco-dépressifs. Leur couple pourra-t-il résister à la maladie ?

Nombreux sont donc les motifs qui sous-tendent l’intrigue de ce récit, simultanément Bildungsroman, roman d’amour et du couple, analyse du monde dans les années 1980, ce moment de transition et chambre d’échos. Le récit, qui refuse une linéarité sans relief, alterne les focalisations et parfois un même épisode est raconté tel que chacun des trois personnages principaux l’a vécu.
Cette complexité narrative explique sans doute en partie la lente genèse du roman (cinq ans). Pourtant, malgré sa virtuosité, ses jeux ironiques et référentiels, le livre demeure simple à lire, et il pourrait répondre en tout point à ce que Madeleine attend d’un roman : « Dans le domaine des lettres et de la littérature, (elle) défendait une vertu tombée en désuétude : la clarté ».

Le Roman du mariage est aussi une passionnante réflexion sur les héritages littéraires, de ces complots que les nouvelles générations fomentent contre celles qui les ont précédées. « Les écrivains de ma génération ont grandi avec le modernisme, le post-modernisme et une forme d’écriture expérimentale. Nous voulons écrire des livres qui ne soient pas la copie de ce qui a été fait avant mais sans perdre l’intensité émotionnelle et les personnages puissants des grands romans du XIXe siècle. Nous voulons qu’il y ait une histoire. C’est pourquoi nous cherchons une renaissance de l’émotion sans abandonner pour autant les avancées et l’intelligence du post-modernisme ». (entretien pour Mediapart, janvier 2013)

Jeffrey Eugenides, Le Roman du mariage (The Marriage Plot), traduit de l’anglais (USA) par Olivier Deparis, Points, 576 p., 8 € 30

Le Festival America de Jeffrey Eugenides :