Êtes-vous prêts à ne plus vivre ?

Il est mort écrasé, coincé entre deux containers. Il est mort dans la rue, Porte de la Chapelle. Il s’est noyé dans la Seine où il s’était jeté. Elle est morte à l’hôpital, en Italie, après avoir été refoulée du territoire français par la gendarmerie française alors qu’elle était enceinte et gravement malade.
Il s’appelle Nour. Il s’appelle Karim. Elle s’appelle B. ou D. Ils et elles avaient 31 ans, 22 ans, 18 ans.

En 2017, plus de 3000 hommes et femmes migrants sont morts en Méditerranée. Ce chiffre est moindre qu’en 2016. Combien de morts en 2018 ? Des milliers encore, auxquels s’ajoutent – abject langage de la quantification – ceux et celles qui sont morts et meurent sur les routes. Auxquels s’ajoutent ceux et celles emprisonnés, réduits en esclavage, frappés, exploités, torturés. Auxquels s’ajouteront ceux et celles qui, ayant réussi à rester vivants, sont expulsés, renvoyés à des situations invivables, meurtrières – ceux et celles qui, malades, sont pourtant expulsés vers des pays où les soins sont impossibles, où seules la violence sociale et la mort lente de la maladie les attendent. Auxquels s’ajouteront ceux et celles qui, ayant réussi à demeurer en vie, survivent dans la terreur de l’expulsion, dans l’impossibilité de se soigner, de gagner – comme on dit – leur vie, devant se cacher, fuir la police, les coups, les hyènes et vautours en tout genre, devant se protéger de la haine, de la violence des personnes et des institutions…

Cela se passe, entre autres, en France, aujourd’hui. Quel est le nom de cette politique qui produit et nécessite tous ces morts, toutes ces souffrances ? Qui nécessite toute cette violence ? Les persécutions, les coups ? Qui nécessite que l’on laisse mourir en Méditerranée ? Que l’on ne soit pas seulement aveugles à la détresse mais que l’on mette volontairement en danger des individus qui risquent leur vie et, parfois, meurent : morts de froid, morts noyés, morts de désespoir, morts broyés par les machines institutionnelles, administratives ? Quel est le nom de cette politique qui ne laisse pas seulement les gens mourir mais qui, pouvant les sauver, les laisse pourtant mourir – et donc les tue ?

C’est le nom de la politique française et européenne aujourd’hui. Si la France, aujourd’hui, a besoin de cette politique, si elle a besoin que des milliers et des milliers d’individus souffrent ainsi et meurent, alors la France ne vaut pas la peine. Si l’Europe nécessite ces violences et ces morts, alors l’Europe ne vaut pas la peine. Si les dirigeants politiques actuels ont besoin de cette politique, alors ils ne sont pas seulement responsables de ce qui se passe, ils sont coupables de la souffrance et de la mort de milliers de vies humaines.

Cette politique réduit les migrants à une conscience des exigences de la simple survie, de la seule satisfaction des besoins vitaux, à des êtres qui recherchent de manière permanente et inquiète une réponse à des questions telles que : comment ne pas subir la violence, comment ne pas mourir ? Cette politique nécessite dans le reste de la population une indifférence à la situation des migrants, voire un désir de cette situation. Tout est fait dans les discours politiques, médiatiques, juridiques, pour que la situation des migrants et migrantes soit perçue comme allant de soi, « normale », préférable pour nous. Ce qui apparaît ainsi souhaitable pour nous, désirable, correspond à ce que les migrants affrontent comme un ensemble de situations à l’intérieur desquelles ce sont leur intégrité physique, psychique, et leur survie qui sont en jeu. Comment ne pas être détruit ? Comment ne pas être frappé ou gazé ? Comment ne pas vivre dans la rue comme un chien errant ? Comment manger ? Comment survivre ? C’est le fait que des milliers et des milliers d’individus – hommes, femmes, enfants, jeunes mineurs – aient à se poser quotidiennement et de manière cruciale ces questions que nous trouvons préférable pour nous. C’est le fait qu’ils ne trouvent pas de réponse durable et réellement viable, le fait que nos gouvernements et institutions les empêchent de trouver ces réponses que nous jugeons désirables.

© Jean-Philippe Cazier

La politique européenne et la politique française actuelles impliquent non seulement notre aveuglement, notre indifférence, mais surtout ce désir de mort. Les discours politiques et médiatiques sont traversés d’énoncés qui justifient ces situations, ces souffrances, au nom de la sécurité, de la liberté, de l’intérêt économique, voire de motifs humanitaires. Le sous-texte de ces discours, ce qu’ils disent en réalité, c’est : il vaut mieux que ces personnes meurent, leur mort est bonne, leur assassinat est bon pour nous donc est bon en soi. Le politico-médiatique est investi aujourd’hui par des assassins aux dents blanches, au sourire charmeur, à l’air sérieux et concerné – le problème étant que nous les voyons pourtant comme des individus compétents, agissant sans doute pour le bien, dont l’avis vaut comme vérité. Nous leur confions nos esprits, nos existences. Nous les écoutons et discutons de leurs propos comme s’il s’agissait de propos dont on peut discuter, qui peuvent être l’objet d’un consensus, qui énoncent des possibles équivalents à d’autres possibles : il est aujourd’hui de l’ordre du possible – et, de fait, du désirable et du réel – que l’on décide de laisser des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants exposés à la violence, que l’on exerce cette violence sur eux et elles, qu’on les laisse mourir, que leur mort provoque en nous une forme de plaisir.

Cette politique a son langage. Sa langue est technocratique et logorrhéique : inflation de mots, de phrases, de déclarations, de discours, de tweets, etc. L’effet produit est une saturation du champ du dicible, l’impossibilité d’y exister en tant que sujet, une omniprésence – sur ce point, les médias et réseaux sociaux ont un rôle déterminant – qui ne laisse qu’une faible place à tout discours autre, le but étant que celui-ci, noyé sous la masse de ce qui est dit, aspiré dans un labyrinthe sans fin de paroles, de mots d’ordre, d’injonctions, d’absurdités en tout genre, n’en ait plus aucune. Cette langue ne veut rien dire, sa fonction principale étant de masquer ce qui pourrait ou devrait être dit, ce qui pourrait être pensé, le réel qui pourrait être désigné. Il s’agit d’une sorte de novlangue caractérisée par ses effets d’effacement, et dont le mensonge n’est qu’un cas particulier : la précarisation se dit « flexibilité », la suppression des droits se dit « modernisation », la répression se dit « sécurité », etc. Par son existence, cette novlangue attaque le sens, brouille les significations, annule tout discours qui pourrait s’y opposer. Il ne s’agit plus, par la langue et la pensée, de cerner le réel, de déterminer ou critiquer une signification, mais de rendre cela impossible.

Une autre caractéristique de cette langue est sa faculté à établir des connexions absurdes, irrationnelles mais efficaces : langue par mots-clés et slogans reliant par exemple, de manière obsessionnelle, « musulman » et « danger », « migrant » et « insécurité », « chômeur » et « assisté », « droits sociaux » et « privilèges », etc. Les relations « logiques » ainsi produites n’ont aucun fondement objectif mais produisent des conditionnements et favorisent des visions du monde qui participent à la construction d’un certain type de subjectivité, d’un certain type de pratiques sociales et politiques : penser le musulman comme ennemi, l’étranger (non Blanc) comme problème, voter FN, juger légitime le traitement réservé aux migrants, etc. Là encore, les médias et réseaux sociaux ont une responsabilité lourde dans la reproduction et légitimation de ces connexions, c’est-à-dire dans le fait que celles-ci soient si efficaces malgré leur absence de fondement objectif. Les fake news, les alternative facts ne prétendent pas à une vérité ou à un mode d’établissement particulier de la vérité, ce sont des cas de ce langage dont le but est moins de dire que de faire : produire les relations qui actuellement, majoritairement sans doute, conditionnent les esprits, les pensées, justifient certains actes ; empêcher le rapport au réel en rendant délirant et invivable un des moyens par lesquels nous nous y rapportons, par lesquels nous le pensons, l’expérimentons, l’objectivons, le construisons.

(Aujourd’hui, une des tâches de la littérature est sans doute de lutter contre ce langage, de le défaire, de produire autre chose que ce qu’il produit – tâche de l’art en général, de la philosophie, des sciences humaines et sociales. Le journalisme en France s’asservit volontiers, depuis des années, à la reproduction de ce langage : s’il avait fait son travail d’établissement des faits, de confrontation du discours à ce qui peut être constaté, le FN, Sarkozy ou Wauquiez n’auraient pas existé. Une partie du « journalisme » actuel – Le Figaro, Valeurs actuelles, BFMTV etc., a pour fonction et raison d’être la reproduction et diffusion de ce langage).

Cette politique a ses pratiques dont le moteur est la violence physique, psychologique, symbolique : violence policière, violence institutionnelle, violence qui consiste à effacer de l’espace public et commun. Ces pratiques violentes sont indifféremment légales ou illégales, peu importe, elles font partie des pratiques nécessaires de cette politique et sont assumées par les personnes et institutions : enfermement de mineurs dans les centres de rétention, gazage des personnes, destruction des biens par la police, coups, insultes, non respect des procédures, refus par l’État d’appliquer les lois, décrets, directives, etc. Cette violence passe également par son institutionnalisation : criminalisation de l’aide aux migrants – devenir un criminel, c’est s’exposer à subir légalement la violence de l’État –, état d’urgence, menaces de la part de l’État, prise en charge exclusivement policière et répressive du politique, du juridique, etc. Cette violence, enfin, passe par des moyens qui ne le sont pas toujours immédiatement mais la rendent possible : accords entre États (Turquie, Libye), instauration de quotas, conditions très problématiques, voire impossibles, pour le dépôt et l’examen des demandes d’asile (d’où la multiplication des expulsions, ce qui est le but recherché), impossibilité d’accéder aux soins, à un hébergement, etc.

Les migrants sont actuellement en France la population contre laquelle il est légal et légitime que cette violence multiple s’exerce de manière incessante : celle-ci doit définir leur situation, elle doit résumer entièrement leur condition d’existence. « Migrant » est un statut qui justifie que l’on subisse ce contre quoi, au contraire, les autres humains sont supposés être protégés : être migrant, ce n’est pas être citoyen et ce n’est pas non plus, tout à fait, être un humain. La déshumanisation du migrant est à la fois requise et produite par la politique actuelle de la République française et de l’Europe. Certains humains ne sont pas des humains, nous ne sommes pas tous des humains : voilà où nous en sommes. Ce qui n’est pas acceptable pour les uns le devient lorsqu’il s’agit, justement, des autres, ces humains-pas-vraiment-humains. Laisser mourir les gens alors qu’ils pourraient être sauvés, les persécuter, les frapper, les faire entrer dans un enfer administratif qui rend fou, les empêcher de se nourrir, de boire, les expulser vers des situations dont on sait qu’elles sont mortelles – faire tout cela légitimement à condition que ces gens soient des migrants : voilà où nous en sommes en France aujourd’hui. Et le projet de loi « asile et immigration » ne fait que renforcer et légaliser ce statut d’exception, la déshumanisation des migrants, le fait d’une violence exercée contre des vies humaines.

© Jean-Philippe Cazier

Les migrants sont ainsi réduits à des existences exclues des conditions normales de l’humanité. Il est évident que cette exclusion est raciste et nationaliste : si des milliers de Hollandais immigraient soudainement en France pour des raisons quelconques, il est clair que l’État ne les laisserait pas dans la rue et que les violences policières ne s’exerceraient pas. Être humain, aujourd’hui en France, dépend du rattachement à la Nation, à la bonne « race », de la possession de papiers qui permettent la citoyenneté, de la conformité à une identité administrative, nationale, historique, dans une confusion très droitière de l’humanité, de la nationalité, de la « race »…

Dans ces conditions, le migrant est soumis à une violence systématique, systémique, autant physique que psychique, sociale, institutionnelle, politique : une violence qui définit et doit définir son existence. Celle-ci se réduit aux besoins, aux exigences de la survie : manger, être en sécurité, ne pas mourir de froid, échapper à la violence de ceux qui pourtant sont supposés protéger contre la violence. Et cette recherche de la satisfaction des besoins vitaux se heurte sans cesse, du matin au soir, aux obstacles dressés par l’État – par les Etats – pour rendre impossible cette satisfaction. Il semble que ces hommes, ces femmes, ces enfants soient de trop, que leur existence soit superflue, voire nuisible, à éliminer – ou, en tout cas, que leur disparition ne soit pas un problème, qu’elle soit même, peut-être, souhaitable. Une double déshumanisation donc : dégradation métaphysique de l’humain qui n’en est plus tout à fait un si son existence n’est plus perçue que comme celle que l’on attribue classiquement à l’animal ; négation du droit au respect de sa vie (certaines vies valent moins ou ne valent rien). La politique actuelle implique ce partage, cette hiérarchisation des existences, ces opérations par lesquelles certaines et certains, basculant hors de l’humain, peuvent ou doivent souffrir, voire mourir. A quelle hécatombe sommes-nous ainsi préparés ?

Ce qui est certain, c’est que ces partages et sélections sont parallèles à un geste d’appropriation : si certains et certaines ne sont pas réellement des humains, si leurs vies valent moins que d’autres et peuvent disparaître, c’est que la Terre n’est pas le lieu égal de l’existence de tous mais le lieu de l’existence légitime de quelques-uns seulement, cette existence nécessitant la dévalorisation des autres, voire leur disparition : qu’ils n’existent pas, qu’ils meurent est nécessaire à nos existences sur Terre (appropriation de la Terre, appropriation de la vie). Evidemment, la France et l’Europe ne construisent pas aujourd’hui de camps d’extermination, pour des raisons sans doute morales mais aussi parce que le pouvoir concentrationnaire a disparu et a été remplacé : la logique concentrationnaire s’est étendue, par cette extension elle est devenue autre chose – quoi ? –, et nous n’avons plus besoin aujourd’hui de lieux d’enfermement définis par la violence et la mort (ce qui n’empêche pas de tels lieux d’exister encore, en Europe ou ailleurs). Pour les migrants, c’est l’ensemble du territoire qui est défini maintenant par la violence et la mort, c’est l’Etat (et l’état) habituel qui implique cette violence, cette mort qui ne nécessite plus que l’on tue soi-même mais que l’on laisse souffrir et mourir, ce sont les administrations communes qui s’occupent de la mise en œuvre du risque de mourir ou de la réalité de la mort.

Cette politique n’est pas celle qui vient, une menace, elle est celle qui s’applique au présent. Elle n’est pas seulement celle qui, de manière plus ou moins explicite, est prônée par tel parti fasciste, par tel groupe nazi : elle est la politique des États démocratiques européens (et au-delà). Elle ne s’applique pas qu’aux migrants, elle concerne, à des degrés divers et selon des modalités plurielles, une partie bien plus large des populations. C’est l’ensemble des populations qui est soumis à cette logique de la sélection, de la hiérarchisation, de la discrimination, de la précarisation des existences, de la réduction des vies aux besoins, de l’indifférence à la mort : les exemples sont nombreux et connus, des SDF à la destruction des systèmes de santé, de la criminalisation de la pauvreté à la production de cette pauvreté, de la privatisation exacerbée des conditions d’existence (ressources naturelles, logement, alimentation, etc.) à la situation des prisons, du sort réservé à la Grèce au démantèlement du droit du travail partout en Europe, de la précarisation accrue des minorités à la sélection sociale généralisée par l’école, etc.

La situation des migrants est le symptôme le plus visible – avec ses particularités – de cette politique actuelle qui gère les populations en incluant dans cette gestion la production de ces populations ainsi que la possibilité de leur souffrance physique, psychique et de leur mort. Qui s’intéresse aux personnes âgées dans les EHPAD, aux suicides de prisonniers ou de migrants, à la mort silencieuse de celui ou de celle qui se retrouvent à la rue ? La peur de chacun n’est-elle pas de tomber dans ces situations, de ne plus pouvoir survivre ? Ainsi, nous sommes transformés en êtres de besoins, habités par la peur de la souffrance et de la mort, croyant que notre survie dépend de la souffrance et de la mort des autres. Si la situation des migrants concerne tout le monde, ce n’est pas uniquement au nom d’une société juste – et donc juste pour tous –, ce qui est l’affaire politique de tous, c’est aussi car cette situation est la nôtre, celle qui définit la politique que nous subissons selon des modalités et des degrés divers, celle qui se développe et prépare son règne.

La précarisation des conditions de l’existence par le système capitaliste du travail avait été analysée et dénoncée par Marx. Nous constatons que cette précarisation n’a fait que s’accroître, empruntant d’autres voies, investissant d’autres domaines, développant d’autres logiques qui façonnent aujourd’hui nos réalités matérielles autant que nos subjectivités. Le problème que nous rencontrons aujourd’hui est que nous ne savons pas clairement comment lutter contre cette forme contemporaine du pouvoir, même si des résistances existent localement, des actions individuelles ou d’associations. L’analyse systématique de cette forme, sa déconstruction incessante s’imposent. Comme s’impose l’invention de discours, de pensées, de langages et d’alliances capables de créer d’autres existences, d’autres vies – pour tous.