Crash Test : au cœur de la matière (La Panacée-MoCo, exposition)

Phillip Zach, Seeing Red, 2015

Et si le réalisme contemporain était biologique ?
Si, plus largement, notre rapport au monde, politique comme esthétique, était moléculaire ?
C’est ce que pensait Félix Guattari dans un essai de 1977 appelant à répondre à « la miniaturisation du système répressif » capitaliste par des luttes à la même échelle, vision prophétique (et surtout portée par l’intelligence aiguë d’un présent annonçant son à venir) d’un monde moléculaire. Le titre de cet essai, La révolution moléculaire, est justement le sous-titre de l’exposition Crash Test, choisi par son curateur, Nicolas Bourriaud pour rassembler, sous un « manifeste » commun, les œuvres de vingt-cinq artistes de la jeune scène internationale contemporaine à La Panacée-MoCo de Montpellier.

Crash Test

Paysage de notre présent, univers de formes, cette exposition est aussi le portrait d’une génération d’artistes nés dans les années 80, dans le contexte d’un changement d’ère (dite anthropocène), travaillant sur la matière, l’impact des activités humaines sur la planète, redessinant le lien entre les notions de nature et de culture, jouant de la paradoxale densité des formes et des matières à l’heure de la dématérialisation et du virtuel. En somme, exposant l’invisibilisé, qu’il soit anatomique ou organique, ces déchets, restes et rebuts qui sont l’un des enjeux de notre temps. Formes et objets sont ici pulvérisés, rongés par des vers, décomposés ou recyclés, rendus à leur présence, celle d’un art de la « post-production » ou de l’exforme, deux notions chères au commissaire de cette formidable exposition, Nicolas Bourriaud. L’exforme est cette nouvelle « fantasmagorie du capital », la « ronde fantomatique » (Marx) de ces matières qui, rejetées, font retour et réclament qu’une place leur soit faite, exigeant de nous une réflexion sur des formes de vie exformes, soit acceptant de se confronter au fait qu’elles se transforment elles-mêmes en déchets (L’Exforme. Art, idéologie et rejet, PUF, 2017).

« Est déchet tout ce qu’une vision de face omet de voir — et que seul le biais, d’une œuvre comme d’une écriture, permet de rendre visible », explicitait Laurent de Sutter en préface de L’exforme. Telle est cette exposition du MoCo, remotivation du sens étymologique du mot ex ponere, mettre à la vue, rendre au regard ; et s’il était permis de voir dans les différentes expositions imaginées et pensées par un commissaire une forme de cycle narratif et discursif, Crash Test serait le prolongement de The Great Acceleration. Art in the Anthropocene du même Nicolas Bourriaud, à la Biennale de Taipei (septembre 2014-janvier 2015).

Agnieszka Kurant, A.A.I 10–15
Roger Hiorns, Untitled, 2008

Dans les salles du MoCo, des termitières colorées (Agnieszka Kurant) jouxtent de drôles de squelettes humanoïdes et robotiques, le plastique est rongé par des vers de cire (Aude Pariset), un moteur d’avion a été littéralement atomisé (Roger Hiorns).

Aude Pariset, Sans titre, 2018

Des vanités sous plexiglas rouillent et s’oxydent sous l’action d’acides acétiques, ferricyanure de potassium et autres agents de décomposition (Bianca Bondi).

Bianca Bondi, Repressed Memories Return, 2017

Un paysage sublime, dans la vidéo du brésilien Thiagho Rocha Pirra) inquiète : sont-ce là roches, nuages, météorites, une aube ou la fin du monde ?

Thiago Rocha Pitta, Before the Dawn, 2016

Les œuvres exposées jouent de frontières labiles entre laideur et beauté, renaissance et apocalypse, elles sont animées par des flux, des énergies souterraines, des processus invisibles, des mouvements de fragmentation et mutation qui valent pour l’ensemble de ce Crash Test, composant un ensemble construit depuis l’épars, un « manifeste », dans tous les sens que recouvre ce terme. Des travaux et expériences scientifiques sont à l’origine des œuvres d’art, l’ecocriticism est ce champ qui mêle disciplines et genres et fait son miel de tout type de discours. L’anthropocène n’est pas seulement un tournant climatique ou géologique, c’est une mutation dans la représentation, un moment culturel, qui passe par la polyphonie et le dialogisme pour interroger discours et représentations.

Jeanne Briand, G.G.s, 2017

Même les jardinières ne sont plus si innocentes quand l’artiste américain Jared Madere les accompagne du slogan « All human resources shared equally now » ; les sculptures de verre soufflé de Jeanne Briand (Gamete Glass) produisent des sons, rien ne se perd, tout se transforme. C’est le mouvement de la couleur matérialisé par l’allemand Philip Zach (Seeing Red), ce sont les sculptures d’Alisa Baremboym qui fait de nos glandes productrices d’hormones des formes abstraites, associant biologie et synthétique. Dora Bruder interroge ce qui distingue (ou pas) histoire collective et histoire privée, réel et représentation fictionnelle en combinant des accessoires de cinéma (les instruments chirurgicaux de Dead Ringers (1988), le film de Cronenberg) avec les fils de suture de sa propre opération de la main. La poussière qui sert de fond au tableau évoque aussi bien les cendres naturelles d’un volcan que les sables noirs du dernier Mad Max ; le visiteur apprend qu’il s’agit de la fausse poussière utilisée sur les tournages, au cinéma.

Dora Budor, A woman passing on the street said, « a decongestant, an antihistamine, a cough suppressant, a pain reliever », 2016
Dora Budor, What does a thing know of its own production, 2016

Rassembler ces 25 artistes est pour Nicolas Bourriaud une manière de souligner la prégnance d’une sensibilité nouvelle, liée à l’environnement, à la place de l’homme dans l’univers et l’ensemble des espèces, dans le champ contemporain, depuis quelques années. Leur « regard moléculaire » sur le monde, pour reprendre l’expression de Bourriaud, témoigne de ces changements d’échelle qui sont au centre du travail de Caroline Corbasson. L’artiste explore la manière dont le perfectionnement constant des outils astronomiques produit des ruptures dans notre perception de la planète comme de l’espace ou de notre propre corps, entre infiniment grand et infiniment petit. C’est à ce voyage, au cœur de la matière, qu’invite plus largement Crash Test.

Crash Test, exposition du 10 février au 6 mai 2018, Centre d’art La Panacée-MoCo, entrée libre.
Centre d’art contemporain, 14, rue de l’école de pharmacie, 34000 Montpellier
Du mercredi au samedi de 12h à 20h – Dimanche de 10h à 18h
Artistes exposés : Alisa Baremboym, Ivana Basic, Bianca Bondi, Juliette Bonneviot, Jeanne Briand, Dora Budor, Johannes Büttner, Alice Channer, Caroline Corbasson, David Douard, Daiga Grantina, Roger Hiorns, Agnieszka Kurant, Sam Lewitt, Estrid lutz / Emile Mold, Jared Madere, Enzo Mianes, Virginia Lee Montgomery, Marlie Mul, Aude Pariset, Thiago Rocha Pitta, Pamela Rosenkranz, Thomas Teurlai, Artie Vierkant, Phillip Zach.

Rubrique Ecocritik, en partenariat avec le Master Lettres à distance « Écopoétique et création »