Le cours de Pise : Emmanuel Hocquard (fiction non fiction)

1.

J’aurais voulu avoir achevé la lecture de ce livre merveilleusement inactuel et plutôt inattendu (même si, en réalité, on l’attendait impatiemment), qui sonne cependant assez familièrement aux lecteurs obstinés de ce travail (dont je fais partie depuis le temps d’Orange Export Ltd, éditeur d’ouvrages aujourd’hui plus que rares à trouver, d’une splendeur non-maniérée, faisant état d’une éthique minimaliste et composés en principe de quelques pages typographiées – 5 pouvant suffire à composer un volume tiré en 9 exemplaires) avant que d’en entreprendre je ne sais quel rapport critique (ce que l’on nomme recension, chronique, fragments d’un journal de lecture, que sais-je ? – j’ai proposé la dernière fois pense-bête, gardons cette expression). Après tout, Le cours de Pise ne fait que 600 pages et, par les temps qui courent où les ouvrages qui en dépassent le millier s’empilent sur ma table de travail, cela reste très raisonnable (de plus, il s’agit d’un livre plutôt entraînant). Mais non, même si je n’en suis qu’à la p. 264 (où il est question de série – Hocquard citant on ne peut plus justement, et sans hiérarchiser, Webern et Columbo), une terrible démangeaison me conduit à refermer provisoirement ce livre (du moins sous sa forme papier car, ne serait-ce que par ce que ma mémoire, même défaillante, en a retenu, il reste ouvert) pour frapper ce premier paragraphe (commençant par “J’aurais voulu avoir achevé, etc.”) sur le clavier de ma machine (qui n’est malheureusement plus l’Underwood de Raymond Chandler ou la Royal de Luxe de Dashiell Hammett).

Je me rends compte que, plus j’avance dans Le cours de Pise, plus je ralentis le tempo. Je prends mon temps, revenant assez souvent en arrière, résistant à la tentation d’aller jeter un coup d’œil prématuré sur la toute fin ; autrement dit : je cherche à ne pas épuiser trop vite la matière si riche de cet ouvrage, le gardant le plus longtemps possible à portée (sur cette table de chevet imaginaire qui figure, dans mes rêves, l’unique meuble de l’île déserte où je l’emporterais bien volontiers).

Je tente maintenant de déchiffrer ce que j’ai rapidement crayonné tout à l’heure dans le métro (les deux-tiers de ces 264 pages ont été lues dans cet espace impeccable, à condition bien entendu qu’il n’y ait pas à proximité un(e) énergumène qui éructe à voix haute sur son téléphone portable) sur la banale feuille A4 pliée en quatre qui me sert de marque-page. Mais, bien entendu, je n’arrive déjà plus à me relire. Peut-être ai-je noté : “cet humour me touche particulièrement, pourquoi ?” ; ou bien : “notre lieu commun – d’échanges – est décidément le Terrain Vague” ; ou encore : “impossible de ne pas recopier (tentation d’accumuler les citations) … Comment s’en sortir ? Tout commentaire serait déplacé, tout jugement, grotesque, on ne peut que relever (ça tombe bien, c’est ce que je préfère), agencer, monter… Le dire le plus simplement du monde pourrait-il suffire à mettre en évidence la seule chose qu’il m’importe de faire passer : allez-y voir de plus près, procurez-vous ce livre, faites-vous une fête d’y entrer et de vous y retrouver chez vous – car c’est bien cela la comptine du Terrain Vague : je suis chez moi, vous êtes chez vous, nous sommes chez nous –, liés par une histoire (le Terrain Vague se trouve là où on a fait, plus ou moins ensemble, un pas de côté) et néanmoins étrangers (y compris à nous-mêmes, même si tout le monde se ressemble)”.

Ouvrons donc une sorte de journal de lecture, troué de tous côtés (pour que l’air puisse circuler) :

2.

Qu’est-ce que Le cours de Pise ? C’est un livre d’Emmanuel Hocquard publié par P.O.L. en mars 2018. Il est composé d’une suite de “textes élaborés ou agencés en vue de cours” entre 1998 et 2003 dans le cadre d’une activité d’enseignement (1993-2005) à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux (ou plus précisément d’un atelier de recherche et de création intitulé Langage & Écriture, devenu Procédure, Image, Son, Écriture – P.I.S.E. – en 1999). Ces textes, “progressions écrites servant de support aux interventions orales et aux ateliers, lettres aux étudiants (individuelles et partagées, ou collectives), textes de création…, mêlent questions théoriques et approches pragmatiques de l’écriture, points de grammaire, citations, anecdotes, récits personnels, poésie… On retrouve dans Le cours de Pise (dont l’édition a été établie par David Lespiau) tous les concepts et notions qui traversent l’œuvre d’Emmanuel Hocquard”. Le livre s’ouvre par deux préfaces : la première, du signataire du livre, écrite en mai 2017 ; et la seconde, non datée, de son éditeur. Il se referme par un échange, tenu le 23 août 2016, entre les deux hommes et qui débute ainsi : “David Lespiau – Tu n’es pas d’accord avec l’idée de transmission ? Emmanuel Hocquard – Non, c’est un échange, une réflexion. Il n’y a pas quelqu’un qui possède un savoir et le transmet. Rien de tel. C’est mettre au jour les choses au fur et à mesure. Pas de préalable. Sauf ces notes”. E.H. parle un peu plus loin de “mise à distance de la littérature”. Qui a lu Une grammaire de Tanger (en cinq volumes publiés par le cipM entre 2008 et 2016, “l’écriture la plus aboutie pour moi (…), c’est là où je vais le plus loin” – on y reviendra un peu plus tard) comprend parfaitement de quoi il s’agit.

En aparté : Je me souviens de mes études à l’École des Beaux-Arts de Paris. J’aurais aimé avoir un professeur de la trempe d’E.H. (côté arts plastiques, et tout particulièrement côté dessin, c’était parfait, alors que pour les autres matières, notamment littérature et sciences humaines, on était loin de cette expérience “pisane”). Je me souviens que, quand j’ai rencontré Emmanuel Hocquard pour la première fois (c’était fin 1978 – ou peut-être début 1979, si ma mémoire ne me trahit pas), je venais tout juste d’abandonner ces études – et même toute forme d’étude, du moins dans un cadre académique, sérieux, sanctionné par l’obtention d’un diplôme reconnu par l’État. Peu de temps après, en mars 1979, la revue Action Poétique avait publié un de mes dessins composé de quelques rares signes tracés à la plume qui avait été légèrement altéré par un défaut (une petite tâche s’y était inopportunément surajoutée au moment du clichage ou de l’impression). Je me souviens que personne d’entre les écrivains ne s’en était aperçu, sauf Emmanuel Hocquard (je l’entends encore le relever, ce qui me fait penser que j’ai mémorisé sa voix – je lis d’ailleurs Le cours de Pise en ayant son timbre très précis dans la tête. Comme je n’ai pas revu E.H. depuis janvier 1993, ce qui correspond – je m’en rends compte soudain – au début de son activité d’enseignement aux Beaux-Arts de Bordeaux, c’est la voix qu’il avait ces années-là, 1978-1993, que j’ai mémorisée – a-t-elle changé ? Je n’en sais rien).

Emmanuel Hocquard (DR)

3.

Aujourd’hui (nous sommes le 13 mars 2018), j’ai dû emprunter longuement les transports en commun et j’ai pu ainsi avancer ma lecture d’une bonne centaine de pages. Je note ceci : jusqu’en 2001, ces “cours” sont écrits sous “forme-mail” (courrier électronique adressé aux élèves, parfois à une personne particulière, souvent aux “pisans”). Dans ces courriels, il y a des anecdotes (certaines sont répertoriées en index) et des récits souvent drôles. Exemple : “J’arrête ce courrier pour aller acheter des chaussettes jaunes au Gap de la 96e rue sur Broadway. Il y a là une jeune caissière, d’une beauté à vous couper le souffle, dont je suis tombé éperdument amoureux. Je voudrais bien vous la décrire, mais il est très difficile de décrire une beauté à vous couper le souffle. Depuis ce coup de foudre, je vais tous les jours acheter des chaussettes (c’est ce qu’il y a de moins cher) jaunes (elles sont en sale) pour la voir. À ce train-là, je serai vite ruiné. Quand j’aurais dépensé toute ma fortune en chaussettes, je rentrerai à Bordeaux”.

Parmi les index qui se trouvent en fin de volume, il y a bien entendu celui des noms cités. Les deux noms qui reviennent le plus souvent sont ceux de Gilles Deleuze et de Ludwig Wittgenstein. Ce n’est pas le moindre mérite du travail d’Hocquard que de frotter ces deux œuvres pour produire de très fines étincelles, malgré le proverbial rejet du premier pour le second (à la lettre W de son Abécédaire : une régression massive de la philosophie… Ils ont foutu un système de terreur… la pauvreté instaurée en grandeur… Il n’y a pas de mot pour décrire ce danger-là… Ils sont méchants les wittgensteiniens, ils cassent tout… Ce sont des assassins…”) Clément Rosset, auprès de qui Emmanuel Hocquard s’étonnait de la violence de ce rejet, disait que Deleuze n’avait pas vraiment lu Wittgenstein ; mais peu importe, “je suis – écrit E.H. – tout à fait convaincu que ces deux démarches, si différentes fussent-elles, convergent sur bien des points, et des points importants (…) Sur les murs de mon bureau, j’ai accroché ma galerie de portraits des grands détectives du siècle. Ils sont, pour le moment, au nombre de cinq. Quand je suis assis devant l’ordinateur, j’ai Deleuze à ma gauche et Wittgenstein à ma droite. Pour les séparer, en face de moi il y a Reznikoff. Au-dessus de ma table de lecture, Gertrude Stein. Sur un autre mur, Raymond Chandler les surveille en fumant la pipeLe cours de Pise, p.198-199”.

Les noms des objectivistes américains reviennent fréquemment. Charles Reznikoff et Louis Zukofsky surtout (mais aussi George Oppen). À propos de Testimony de Reznikoff, Hocquard note qu’“il ne s’agit pas de reportages ou de simples comptes rendus de choses vues – ce qui serait une définition très réductrice de l’approche objectiviste – mais plutôt d’un témoignage concernant les choses non vues ou mal vues”. Reznikoff lui-même écrit : “je n’ai pas inventé ce monde, je l’ai senti”. Et E.H. met en exergue de ses “leçons sur les objectivistes” ces mots du poète de Témoignage ou d’Holocauste :Je vois une chose, elle m’émeut, je la transcris comme je la vois. Je m’abstiens de tout commentaire dans ma façon d’en parler. Si j’ai bien décrit la chose, il pourra y avoir quelqu’un pour en être ému à son tour, mais aussi quelqu’un pour dire : « Mais, Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? » Peut-être les deux auront-ils raison” – citation qu’il associe à une autre, de Wittgenstein : “La description consiste à percevoir des ressemblances et des différences, à découvrir ou à inventer des connexions manquantes, à voir un aspect inédit ou à répéter une physionomie dans un ensemble de phénomènes disparates”.

Voyez à quel point ce journal de lecture est de l’ordre du pense-bête : il se contente autant que possible de recopier de brefs fragments au fur et à mesure que la traversée du livre (parchemin tiré d’une bouteille à la mer) suit son cours, sans jamais émettre le moindre jugement – d’ailleurs pourquoi perdre son temps à exprimer des opinions, alors qu’il reste tant à faire, non pour louer, ou admirer (ou descendre – on sait la jouissance qu’éprouvent certains tueurs en série parés de l’habit de “critique”), mais juste pour faire passer un signe, un appel, un silence – autrement dit : trois fois rien… ?

4.

Parmi les autres noms les plus souvent cités, il y a des proches d’Emmanuel Hocquard, comme Claude Royet-Journoud ou Olivier Cadiot, ainsi que ses collègues de l’École. Mais aussi : Jean-Luc Godard, Georges Perec (dont Orange Export Ltd avait publié L’éternité dans cette fameuse collection Chutes – 5 pages, 9 exemplaires) ou Michel Foucault. On relève aussi la présence, plus discrète de Zig et Puce ou de Tintin (Hergé n’est jamais nommé, mais il est question de ligne claire et de L’oreille cassée). Je me souviens que la dernière fois que nous nous sommes rencontrés avec l’auteur d’Un privé à Tanger (dans le but de lancer un Atelier de Création Radiophonique qui n’aura finalement pas été mis en œuvre – immense regret de ma part, même si Emmanuel Hocquard avait participé en 1980-81, soit douze années auparavant, à un autre, sur la peinture ; c’est peut-être à force de réécoutes de ce premier ACR que sa voix est entrée dans mon oreille, gardant éternellement son timbre “de jeune quadragénaire”), nous avons longuement parlé de notre goût partagé pour certaines bandes dessinées et littératures populaires (je me souviens notamment de Jean Ray et d’Harry Dickson que je relisais alors pour la troisième ou quatrième fois). Nous avons raté un frottage Ray/Reznikoff, c’est bien dommage (mais quand quelque chose n’advient pas, une autre surgit inopinément : Emmanuel Hocquard déclarant forfait, Jacques Roubaud a pris le relais – il faudra un jour faire l’histoire des rendez-vous, manqués ou non, qui ont créé des courts-circuits dans le terrain vague…).

Quand deux pôles se rapprochent, une étincelle jaillit” (Ludwig Wittgenstein).

Je reprends ma lecture de ce livre inépuisable, Le cours de Pise : “Les affects ne sont pas psychologiques. Ils sont abrupts, violents, telluriques. Ils ne s’inscrivent jamais dans une continuité. Ils viennent au contraire l’interrompre, la perturber. Imprévisibles, non rationnels, ils font irruption et la traversent en zigzags. Et l’éclairage qu’ils jettent est souvent troublant.” On dirait du Claude Ollier (avec qui le liait le fait d’avoir vécu au Maroc et qu’il avait invité en 1979, dans le cadre des lectures de “poésie” à l’ARC-Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, dont il fut, des années durant, l’efficace et inspiré programmateur, le mot “poésie” ayant été remplacé par “littérature” à la toute fin de cette collaboration, à l’orée des années 1990).

Je me souviens (encore) que, lors de notre premier entretien enregistré fin 1980, Emmanuel Hocquard s’était montré fier du fait que ses livres relevaient, chacun, d’un “genre” différent (ce n’est pas un hasard si je joue, une fois de plus, à Je me souviens… Il faut se souvenir en effet qu’Album d’images de la Villa Harris d’Emmanuel Hocquard et Je me souviens de Georges Perec avaient été, en 1978, les deux premiers ouvrages de la collection Hachette P.O.L. dirigée par Paul Otchakovsky-Laurens. Ils demeurent depuis lors, du moins pour leurs premiers lecteurs, associés à vie).

J’opère (encore) une sorte de court-circuit dans ce rapport en notant à quel point Le cours de Pise prend parfois forme de journal de bord en quête d’autobiographie au sens (once more) où l’entendait quelqu’un d’assez radical comme Claude Ollier : où il serait question d’enquête et de destin truqué, de ligne claire et d’illisibilité et où de beaux frottages (une fois de plus) s’accompliraient entre concepts (ou notions) et anecdotes. J’ai lu dans ma jeunesse des livres de Jean-Victor Hocquard, le père d’E.H. C’était un musicologue des plus fameux. Je découvre que ce dernier “enseignait la philosophie. Il n’en pensait pas beaucoup de bien pour autant. Il pensait qu’il y avait plus de pensée dans la musique de Mozart que dans tous les livres de Philosophie.” Quoique citant de nombreuses fois, non seulement Deleuze et Wittgenstein, mais aussi bien d’autres “professionnels de la profession”, Emmanuel Hocquard écrit que “la grande différence entre la parfumerie et la philosophie, c’est que les parfumeurs s’occupent de parfums alors que les philosophes s’occupent systématiquement de tous les autres rayons. C’est pourquoi ils sont si fatigants.”

Après (ou avant d’) avoir lu Le cours de Pise, faites une expérience : allez sur un des index à la fin du livre (il y en a quatre, mais choisissez plutôt les deux premiers). Mettez le doigt au hasard sur une notion, puis un autre sur une anecdote. Faites aussitôt un montage. Je m’y essaie. J’obtiens : “Imiter, chez l’enfant, est un jeu. Le premier jeu. Avant même de parler, il joue à imiter (…) le langage est d’abord jeu (…) Plus tard, l’enfant apprend que ce jeu – comme la plupart des jeux – comporte des règles. Et il apprend, toujours en imitant, les règles du jeu du langage : la grammaire, par exemple. Mais, très vite, ce jeu se transforme en devoir, et même en pensum”. Alors, “pour renouer avec la joie du jeu, il joue à jouer. Il (s’)invente d’autres jeux, il élabore des « jeux fictifs », dont il fixe et change les règles à son gré (…) Il prend plaisir à délirer (à « sortir du sillon » du latin lira, sillon), à (se) raconter des histoires abracadabrantesques. Et plus c’est « déconnant », plus il exulte. Jusqu’à ce que l’adulte de service y mette le holà : « Maintenant, arrête de faire l’andouille. Va te laver les mains et passe à table »” (p.537). “Anecdote. J’habite Manhattan. Paul Auster habite Brooklyn. Un jour, on se téléphone pour convenir de déjeuner ensemble. Je lui propose de venir déjeuner chez moi. Paul me répond, sans rire : « Viens plutôt chez moi, c’est moins loin »” (p.184).

Wittgenstein : “N’aie surtout pas honte de dire des absurdités ! Tu dois seulement être attentif à ta propre absurdité.

La dernière partie du Cours de Pise s’intitule Avec joie ! Et le livre s’achève par une citation de Gilles Deleuze (que l’on peut relever sans dommage, il ne pourra jamais être question ici de spoiler quoi que ce soit !) : les étudiants “doivent être heureux de leur solitude. Ils ne peuvent rien faire qu’en fonction de leur solitude. C’était mon rôle de professeur, les réconcilier avec leur solitude.

5.

Je ne voudrais pas prendre congé sans signaler l’importance et la qualité du travail d’édition entrepris par le cipM (centre international de poésie Marseille), notamment (mais pas seulement) pour les cinq volumes qui composent Une Grammaire de Tanger. Emmanuel Hocquard affirme qu’il s’agit de son “écriture la plus aboutie” (là où il est allé le plus loin). Il précise qu’il s’agit d’“un aboutissement de ce travail avec les étudiants d’art, et de mon travail habituel d’écriture. Je considère ça comme une fin.” (Entretien avec David Lespiau, Le cours de Pise). Cette série de (cinq) livres (précédée d’un prologue intitulé Terrasse à la Kasbah) est ainsi présentée après coup (le 8 septembre 2016) par son auteur : “Un récit autobiographique ? Un roman grammatical ? Un témoignage sur l’ancien Tanger, d’avant 1956 ? Tout cela à la fois ? Je n’ai pas pensé à ces catégories en l’écrivant. (…) Maintenant que j’ai terminé, je regarde Une Grammaire de Tanger comme une vraie fiction, avec ses personnages et son narrateur, le petit Jule, écolier rétif aux prises avec la grammaire. Mais y a-t-il seulement lieu de différencier fiction et non fiction, puisque, dans un cas comme dans l’autre, ce sont les mêmes mots, les mêmes règles fixes qui sont à l’œuvre ?

Je sais maintenant pourquoi j’aurais tant voulu composer un Atelier de Création Radiophonique avec lui : parce que fiction non fiction est, non le genre, la catégorie, mais la forme de ce travail (qui ne se veut pas purement documentaire, non par refus, mais parce que c’est comme ça : travail essentiellement de composition, d’agencement, qui est aussi bien fiction que non fiction). Cela aurait pu être un “portrait” (où sur un “fond sonore” – au sens cagien, quand bruits et musiques n’ont plus le moindre lien hiérarchique –, quelques fragments vocaux – parlés ou lisant – auraient été greffés). Peut-on dire de cette Grammaire de Tanger qu’il s’agit d’un autoportrait (à la fois en enfant et en privé) ? Précision du souvenir. Précision de l’écriture. Minimalisme (sens extrême du détail et refus du sentimentalisme, de l’épanchement, seul moyen de faire réellement passer la sensation, au sens matissien rapporté dans Le cours de Pise : “Je n’ai pas à rapprocher l’intérieur de l’extérieur, les deux sont réunis dans ma sensation”).

Je me souviens que quand j’allais voir Emmanuel Hocquard à Malakoff, il y avait aussi Raquel Levy (elle y avait son atelier). Elle faisait à la fin des années 1970 des peintures monochromes d’assez grand format et se disait ravie qu’on puisse ne pas les voir (même si certains visiteurs aveugles étaient entourés par de belles étendues de couleurs subtilement déposées). Le 21 juin 1971, Emmanuel Hocquard avait écrit ou réalisé un livre en un seul exemplaire pour Raquel. Onze photographies d’un corps féminin, nu, cadré au niveau des seins ; on voit les cheveux – “La chevelure étincelle et foudroie” (Claude Royet-Journoud) – , mais pas le visage ; les bras, un peu – et même une main –, mais rien au-dessous de la ceinture), chacune étant “légendée” par deux vers (il y a donc onze distiques) commençant tous par “elle”. Le titre : Comme un orage (cipM, 2016) – tiré 46 ans après à 250 exemplaires. “Le tout forme une ritournelle sans commencement ni fin” (E.H.).

En 2009, P.O.L. avait publié (c’est l’avant-dernier livre de Hocquard à ce jour chez cet éditeur) Méditations photographiques sur l’idée simple de nudité. Je l’ouvre (une fois de plus) au hasard et je tombe sur “La nudité ne sert à rien. C’est là son utilité.” L’an dernier, le cipM avait organisé une exposition de photographies d’E.H. Le n°264 du Cahier du Refuge en reproduisait certaines, accompagnées d’un texte de leur auteur dont j’extrais ce fragment : “Les photographies exposées ici, au cipM, ne sont pas des nus. Ce sont des photographies de filles nues. Des moments de nudités”. Un autre livre a été depuis lors publié (dans la même collection où avait paru Comme un orage) : “MURIEL film”. À propos de ça, il ne faut surtout pas produire de commentaire. Juste inciter à aller voir. Partageons quelques silences. De bruit blanc, peut-être (celui des villes, des banlieues, des campus…).

Il faut – plus que jamais – lire et relire Emmanuel Hocquard. Je ne sais si, comme il l’a écrit, c’est fini (ou presque… “Après, une autre vie commence : cycliste, pêcheur à la ligne…”), mais il y a déjà une vingtaine d’années, il répondait à Henri Deluy (qui lui demandait comment en était-il arrivé là) : “En suivant ma propre pente. En allant du côté où je penche : la cafétéria de Mme Smith ou le langage ordinaire”. Le lisant, le relisant, je suis mon propre penchant pour qui suit sa pente. Rien d’autre. Dans le Terrain Vague, il y a plus d’une pente – et plus d’un piège. Mais c’est d’abord – du moins si on accepte d’en faire une authentique traversée (avec l’intuition d’y trouver à foison des pistes où s’égarer) – un lieu où qui le hante procède par intonations justes (d’une précision n’excluant pas l’irruption d’incomparables et goûteuses dissonances).

Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, P.O.L, mars 2018, 624 p., 23 € 90 — Lire un extrait

Lire ici l’article d’Emmanuèle Jawad sur Le Cours de Pise