Cérémonie des César: que la fête (re)commence !

Les Cesar ont définitivement un problème. Année après année, on se dit que l’édition prochaine sera la bonne, que l’animateur retrouvera l’inspiration perdue, que les auteurs des vannes et des discours des remettants arrêteront de se censurer au nom d’une pruderie et d’un respect qui annihilent toute spontanéité et finissent par transpirer l’obséquiosité (au point de faire ressembler les textes de remerciements davantage à des mots de premiers communiants obligés de gratifier mémé pour sa gourmette en argent achetée au poids dans une bijouterie en gros qu’à l’expression sincère d’une pensée cinéphilique qui rendrait grâce à la profession).

Quelque part je commence à comprendre ceux qui, pour des raisons x ou y, boycottent les cérémonies de remises de récompenses et préfèrent passer une soirée tranquille à leur domicile ou dans un restaurant qui ne diffuserait pas l’événement sur un écran vidéo extra-large. On ne peut, on ne doit que louer la présence d’esprit d’un Albert Dupontel (« mal à l’aise » avec les prix) ou d’un Andreï Zviaguintsev (déjà aux États-Unis pour assister aux Oscars) qui ne sont pas venus grossir le parterre des invités emperlousés et habillés aux frais de créateurs de mode qui vont finir par se mordre les doigts d’être ainsi conviés à ce qui s’apparente désormais au spectacle le plus chiant de la terre audiovisuelle. Certes après les vœux présidentiels télévisés, mais loin devant la rediffusion annuelle de La Grande Vadrouille sur le service public. De mémoire de téléphage, j’irai même jusqu’à confesser que je me suis moins ennuyé devant Mon curé chez les nudistes en septembre 2003. Ou devant les derniers Molière du Théâtre. C’est vous dire si le spectacle vivant a fait des progrès pour arriver à surpasser la légendaire « magie du cinéma » dans mon cœur de spectateur.

Les Cesar ont plus qu’un problème en fait. Ils en ont deux. Voire trois. Et peut-être plus d’ailleurs en revisionnant « les meilleurs moments » de la soirée.

Il ne faut plus faire d’ouverture façon comédie musicale, avec des intermittents déguisés en statuettes en pâte molle qui ahanent une chanson avec des voix de faussets tandis que le présentateur s’ingénie à chantonner, pas même en rythme, un texte écrit par un lycéen qui aurait mieux fait de continuer à se filmer sur Snapchat avec des oreilles de lapin.

On ne doit plus convoquer sur scène son pote, sa copine, son producteur, sa marraine, son parrain, pour (sur)jouer une saynète pseudo-comique façon cour d’école qui fait pas plus sourire qu’un sketch des Guignols en crypté, un calembour de Laurent Ruquier ou une punchline de Laurent Wauquiez sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin. Malgré tout le bien que je pense de Monsieur Poulpe et de son humour trash et décalé, on ne doit plus faire venir un pensionnaire du studio Bagel (propriété du groupe Canal Plus) quand on est diffusé sur la 4, même en clair.

Arrêtons également de faire semblant : les César techniques emmerdent tout le monde, y compris les acteurs obligés de faire et refaire la blague « et les nominés pour le César du meilleur son sont… »… Oh, bien sûr, je n’ai pas la solution pour récompenser comme ils le méritent les créateurs de décors, de costumes, les chefs-Opérateurs en charge de la photo, les réalisateurs de court-métrages, les films d’animation (courts et longs mélangés, quel manque de respect pour tant de travail), les documentaires (qui ne méritent pas d’être associés à une telle déroute). Et même la meilleure musique. Merci d’ailleurs au passage pour l’émotion sincère d’Arnaud Rebotini pour sa partition dans 120 battements par minute de Robin Campillo et ses remerciements en forme de message salutaire : « le SIDA n’est pas qu’un film ».

Tant qu’on y est, on devrait franchement, sérieusement, réfléchir à ne plus donner les clés de la soirée à Canal Plus : pourquoi ne pas revenir sur le service public ou même aller vers TF1 ? Ce faisant, on aurait l’assurance de voir la TNT faire enfin un bond d’audience. Surtout depuis la récente coupure du signal des chaînes du groupe Bouygues sur Canalsat…

En 1975 sortait l’excellent film de Bertrand Tavernier, Que la fête commence, avec dans les rôles principaux, Philippe Noiret, Jean-Pierre Marielle, Marina Vlady, Nicole Garcia, Jean Rochefort… Justement commémoré lors de la 43è cérémonie, c’est peu de dire que la fantaisie du moustachu manque cruellement. Dans l’extrait montré vendredi, on y voyait Jean Rochefort-l’Abbé Dubois s’expliquer sur son avarice :

Allez foutez moi le camp volailles de merde ! Allez !

-Tu ne donnes jamais aux pauvres, toi !

– Non, y’en à trop !

Récompensé lors de la première édition des Cesar, avec des anachronismes pardonnables mais des dialogues savoureux, Que la fête commence racontait les prémisses d’une révolution à venir, annonçant explicitement que la paysannerie allait incendier d’autres carrosses. Ne serait-il pas temps (enfin) de brûler les vieux oripeaux de la remise des prix du cinéma à la sauce Bolloré et de revêtir une bonne fois pour toute les habits que le 7è art mérite ? Car c’est à se demander si en sacrifiant aux exercices compassés qui lorgnent vers des modèles qui ne lui vont pas, la France n’est pas devenue l’autre pays de l’hommage.

Et si elle n’a pas, bel et bien, perdu le sens de la fête.