Joost Swarte : New York Book & New Yorkers, par Christian Rosset


Joost Swarte est né en 1947, la veille de Noël. Il a donc toujours eu quelques heures d’avance sur ceux que l’attente du lever du jour dit “des cadeaux tombés du ciel” tient en éveil – ce dernier mot allant comme un gant à son regard d’une acuité sans égal. Je ne sais si sa main a tremblé, ne serait-ce qu’une fois, dans sa vie, mais ce dont je suis certain, c’est qu’il est on ne peut plus sensible aux tremblements d’un monde dont il reste un des plus fameux interprètes. Ses images sont le plus souvent des scènes où se joue l’inquiétude (l’apparente “ligne claire” qui les caractérise ne pouvant occulter le fait que – selon les mots de l’artiste lui-même – “la vie n’est pas très claire, c’est presque un marché aux puces ou un bordel”). Mais elles sont aussi traversées par quelque chose de l’ordre de ce grand calme qui, dans cette tension entre obscuration du monde et clarté du regard critique, permet la plus intense concentration, afin de tracer avec rigueur cette vibration (l’écriture dessinée non mécanique) en phase avec celle du courant électrique qui relie le cerveau à la main de l’artiste, apparemment infaillible, et pourtant plus que sensible, toujours au bord de cet impossible de la représentation de ce qui s’agite, plus ou moins simultanément, en lui et hors-lui (on ne peut parler, même sans faire usage de mots, que de ce qui a effectué ne serait-ce qu’un bref passage dans sa tête). Joost Swarte est un inventeur, un bâtisseur d’images, pourvu d’un don d’observation proprement sidérant qui le conduit à faire montre, même dans ses esquisses les plus rapidement jetées, de la plus grande précision.

La publication en langue française de New York Book chez Dargaud est le prétexte de cette chronique. L’exposition Joost Swarte New Yorkers qui se tient jusqu’au 17 mars 2018 à la Galerie Martel en est un autre, éminemment solidaire. Commençons par le commencement, c’est-à-dire en relevant les liens qui se sont tissés depuis près d’un quart de siècle entre le dessinateur hollandais et le New Yorker – magazine qu’il est probablement inutile de présenter, tant il est devenu légendaire, notamment (puisque c’est d’abord cela qui nous retient ici) pour la qualité de ses illustrations. L’ombre de Saul Steinberg y plane toujours (comme celles de Chas Addams, Peter Arno, William Steig, etc. pour ne citer que quelques grands anciens, auxquels j’ajouterais volontiers, côté européen, Jean-Jacques Sempé). Swarte a publié ses premières illustrations dans ce magazine en 1994 et sa première couverture en 1998. Mais bien avant d’obtenir ce rude privilège, un lien s’était déjà établi entre la ville d’Art Spiegelman et Françoise Mouly (future directrice artistique du New Yorker, responsable des unes) et lui, à travers une collaboration à Raw, la revue non moins mythique fondée par ces derniers (il a notamment réalisé en 1980 la couverture du n°2, “une des meilleures images jamais créées qui illustre à la perfection la maturité stylistique de Joost Swarte” – Chris Ware). L’homme de Haarlem (en Hollande, où se situe son atelier) a toujours travaillé pour la presse (certaines de ses couvertures pour le magazine belge néerlandophone Humo, ou celle, inévitablement déjantée, de Métal Hurlant pour le numéro de noël 1979, sont restées fameuses). Il est considéré par certains comme un auteur – parmi les plus grands – de bande dessinée, alors qu’il est peut-être avant tout (et simultanément) illustrateur, architecte, designer, scénographe. Il est vrai qu’il a solidement marqué ce domaine, surtout dans les années 1970. On se souvient que son compatriote Willem avait introduit son travail en France (en 1973 dans Charlie mensuel). On retrouve aussi, un peu plus tard, sa signature dans le journal pour enfants Astrapi qui a mis en circuit au début des années 1980 certains épisodes de sa série Coton + Piston (créée en 1977 pour le journal Jippo), sans pour autant les publier en album (Casterman s’y emploiera en 1995-1997 sans que cela fasse grand bruit, avant jeter l’éponge après le troisième épisode). Le livre en bande dessinée le plus réussi de Joost Swarte est L’Art moderne, composé d’histoires courtes et publié en 1980 par les Humanoïdes Associés avec d’étranges inversions de films couleurs, occasionnant entre autres de très savoureux ciels orangés (se métamorphosant ainsi presque en livre pour daltoniens). Cette erreur sera corrigée cinq ans plus tard par Futuropolis (le lien de l’esthète hollandais avec le couple Étienne Robial/Florence Cestac s’avérant aussi solide que celui établi avec le couple Spiegelman/Mouly). Tout au long des années 1980, Futuro (comme on disait alors) éditera merveilleusement tout (ou quasiment) de Swarte, aussi bien en grand format (le 30/40 ou le portfolio Enfin !) qu’en très petite dimension (comme Les timbres), une dizaine d’ouvrages à chaque fois différents, s’éloignant de plus en plus de la forme bande dessinée pour atteindre le statut de livre d’art (comme le fameux Hors-série, manifestant un sens aigu de l’agencement des images, des mots, des lettres, de tout ce qui contribue à composer un livre imprimé jusqu’à ce qui apparait quasi-invisible à l’œil nu). Dernièrement, Denoël Graphic a publié l’édition française de Total Swarte, un recueil un peu plus épais (144 pages) qui rassemble la “totale” de ses histoires en bande dessinée, du moins celles destinées aux adultes (pour les enfants, comme déjà dit, il y encore à faire). Quoique indispensable, Total Swarte se déploie malheureusement sur un format trop réduit (17,5/24) qui décevra les heureux possesseurs des versions Futuropolis. Mais il faut noter qu’il bénéficie d’une excellente introduction due à la plume aussi amicale qu’acérée de Chris Ware. Recopions pour le plaisir son incipit : “Si peu d’artistes de ma connaissance méritent d’être qualifiés de « princes parmi les hommes », Joost Swarte le peut assurément”, ainsi que son excipit : “C’est un homme merveilleux et chaleureux qui a rendu le monde meilleur depuis qu’il l’a délicatement altéré.” Chris Ware (vous noterez au passage que les noms de ces deux dessinateurs ont quatre lettres en commun) relève aussi une chose particulièrement juste à propos de la couverture du n°2 de Raw (déjà citée – mais il serait facile de généraliser à bien d’autres) : “chaque trait, y compris d’humour, y est aussi soigneusement choisi et agencé que dans une partition musicale.” Altération, partition : tout – ou presque – est dit, et avec quelle simplicité !

Dargaud vient donc de publier la version française du New York Boek (Scratch Books, Amsterdam, 2017). Le livre est structuré en trois volets. Le premier est une chronologie présentant de nombreux croquis des dessins commandés par le New Yorker, lesquels sont numérotés de 1 à 78. Ils sont tous reproduits dans leur achèvement, parfois pleine page, et commentés dans un deuxième volet, mais de manière cette fois “associative” (donc selon un savant désordre dont l’auteur est maître). Le troisième et dernier propose deux textes du graphiste Éric Fauchère et de Jean-Louis Roux (repris d’une première publication sur Joost Swarte in The New Yorker pour le festival Le Mois du Graphisme à Échirolles en 2009) suivis d’une douzaine de pages de dessins inédits et de quelques photos de l’atelier de Swarte (on peut apercevoir furtivement un jardin où l’artiste nous confie qu’il a “planté douze bouleaux”.)

Parcourant ce livre où nul détail n’est à négliger, surtout si on a en tête l’idée de faire passer le torrent d’idées qui s’y agitent, la tentation décrire avec la plus grande exactitude les images une par une se fait parfois pressante : ce pourrait être une sorte d’exercice de style amusant. Mais, au bout du compte, il me semble préférable de n’en rien faire car cela ne contribuerait qu’à prouver une fois de plus qu’un bon dessin vaut infiniment mieux qu’un long discours (car une pure description, même la plus distanciée, le plus minimaliste, n’échapperait pas à la tentation du commentaire). Swarte exhorte à la retenue. Même très fouillées, ses images relèvent d’abord d’un travail de condensation, donc d’épuration, allant toujours à l’essentiel (c’est cela que signifie l’expression Ligne claire). Alors comment s’y prendre pour rendre compte de ce livre de 120 pages cartonnées dont le format, identique à celui de Leporello (paru en version française chez Glénat) ou des Coton + Piston, est très précisément celui d’un album de Tintin ?

Une fois de plus, en ouvrant le livre au hasard, les yeux fermés, désignant d’un doigt prétendument innocent une image. Je tombe sur celle numérotée 75 (dans la chronologie, on apprend qu’elle a été publiée le 2 novembre 2015 en illustration d’un article d’Alex Ross, The Thrill of Doom). Coup de chance, il s’agit d’un dessin représentant le pianiste András Schiff que j’admire depuis longtemps, notamment pour ses interprétations de Schumann. Swarte le dessine jouant du Haydn – mais pas au pianoforte : Schiff dispose d’un très classique piano de concert dont le couvercle redressé se trouve judicieusement pourvu d’une sorte de lucarne d’où le compositeur viennois écoute son jeu avec pénétration (et ravissement précise le dessinateur). Dans la même page, au-dessus de cette image, on trouve une série de spots (autrement dit : des culs-de lampe, mais pouvant circuler librement à l’intérieur des pages de tel ou tel article – on en trouve plusieurs esquisses dans la chronologie). Que ce soit un petit dessin en noir et blanc à la plume ou une grande image en couleurs à l’écoline (enfin grande… Disons : relativement, les dimensions des dessins de Joost Swarte n’étant que rarement de format supérieur à celui d’une page de journal imprimé), on trouve toujours, non seulement une, mais plusieurs idées. Le compositeur américain John Cage disait qu’il admirait Mozart car “regardez n’importe quelle page de Mozart, vous y découvrirez non pas une idée mais plusieurs. Je pense qu’il y a chez Mozart une tendance inhérente à la multiplicité. » « Qu’il ait laissé les portes ouvertes à l’inconnu et à la surprise, à l’affirmation de la vie plutôt qu’à l’affirmation de l’ordre, c’est ce que j’aime chez Mozart”. En ce sens Joost Swarte, même s’il se prétend parfois “héritier du punk”, est un parfait mozartien !

Je me souviens de ma première longue rencontre avec Swarte. C’était il y a neuf ans, au moment de l’exposition Quintet au MAC-Lyon pour laquelle il avait notamment composé l’affiche (il était un des cinq artistes exposés, en compagnie de Stéphane Blanquet, Francis Masse, Gilbert Shelton et Chris Ware). Saisissant l’occasion d’intervenir en lien avec un aussi beau projet (dont on attend encore aujourd’hui un équivalent), j’avais répondu plus que favorablement à la commande d’écrire l’introduction du catalogue et de dialoguer avec lui. Extrait :
“Ch.R. :Y a-t-il une chronologie à respecter dans la présentation de votre travail ?
J.S. : – Non, je ne crois pas, la chronologie sert juste à voir évoluer la manière de dessiner. Le livre L’art moderne est dessiné différemment de ce que je fais maintenant. Donc, au niveau des techniques, il y a une chronologie, mais au niveau des pensées, je ne crois pas.
Ch.R. :Et cette pensée, comment la caractérisez-vous ? Une manière de mettre de l’ordre dans le chaos ou, au contraire, de jouer avec le chaos ?
J.S. : – C’est plutôt jouer avec le chaos. La pensée, c’est de relativiser les choses. Un ami m’a raconté l’histoire d’un avocat qui avait installé son bureau dans une très belle grande pièce. Sur la cheminée, il avait mis un texte écrit à la main sur un papier assez moche qui disait : c’est différent. Et chaque client qui entrait dans le bureau lisait ça : c’est différent ! C’est une phrase très importante pour moi, une inspiration. Souvent on explique les choses et les gens finissent par penser : c’est comme ça ; et moi, je préfère dire : oui, ça semble comme ça, mais c’est différent.”  

Au New Yorker, Joost Swarte est vraiment “the right man in the right place”. Il confie d’ailleurs que “lorsqu’on est invité à jouer un rôle dans une publication de ce genre, il n’y a qu’une réponse possible : Yes !” La partie de ping-pong entre tel ou tel conseiller artistique du magazine et notre esthète hollandais s’accomplit toujours d’un bras ferme, avec plaisir et recherche des meilleurs coups. Si les deux se montrent rivaux, ce ne sera que dans l’activation de leurs sens critique. N’y aurait-il jamais de faux pas graphiques dans ce fameux journal ? Si, bien sûr, tout arrive, mais pas avec Swarte. Comment le vérifier ? C’est simple : procurez-vous ce livre et vous verrez. Et, me direz-vous, l’impression sur papier, c’est très beau, mais comment toucher des yeux, comment caresser du regard, les originaux ? En ce moment, c’est aisé, à condition de vivre en Ile de France, ou de se décider à faire un tour dans la capitale, car la Galerie Martel, bien inspirée par cette sortie éditoriale, a ouvert ses murs à notre “illustrauteur”.

Cette galerie est située au 17 de la rue Martel dans le dixième arrondissement de Paris, non loin de la Gare de l’Est. Joost Swarte y est exposé pour la seconde fois. Le New York Book est le prétexte de ce nouvel accrochage, mais les originaux reproduits dans ce livre n’occupent qu’un des murs de la galerie, l’autre étant recouvert de dessins réalisés pour d’autres supports (puisqu’il travaille essentiellement, voire uniquement, sur commande). Toutes les images exposées sont reproduites sur le site de la galerie, leur accès est donc ainsi facilité. Certaines ont été publiées dans d’autres ouvrages de “compilation” comme Leporello. D’autres sont peut-être encore scotchées dans les têtes des lecteurs de cette presse vouée à l’éphémère, tant leur force d’impact est instantanée (même s’il faut du temps pour pénétrer les plus infimes détails du dessin). J’ai personnellement éprouvé un grand plaisir à retrouver une image parue dans Libération pour illustrer un article relatif à la mort de Stephan Kudelski, l’inventeur du Nagra, en janvier 2013. On y découvre un reporter, magnétophone (aujourd’hui numérique) en bandoulière et micro à la main (la manière dont la câble s’enroule autour de son bras n’étant pas très orthodoxe, il y a un sérieux risque de parasitage du son, mais c’est une image qui véhicule très justement ce que les auditeurs ont en tête quand ils imaginent un reporter radio en action), interviewant un être à tête de Nagra (et qui ressemble effectivement pas mal à Stefan Kudelski). Image formidable : bien qu’ayant trimballé un peu partout des Nagra, surtout au temps de l’analogique, et ce durant plusieurs décennies, je ne m’étais jamais rendu compte à quel point le design de ce magnétophone pouvait figurer un visage, de plus aussi souriant que le journaliste représenté semble avenant (les petites bobines figurant les yeux, les têtes d’effacement, d’enregistrement et de lecture, la bouche avec ses dents, etc.). Regard précieux, intelligence du signe, une seule image suffit. L’art séquentiel ne fait pas ici défaut.

Une dernière – pour la route. Elle date de 1995 et s’intitule Book versus Television. Si j’avais les moyens d’acquérir une des pièces exposées, ce serait peut-être celle-ci que je choisirai. Pourquoi ? Parce qu’elle condense parfaitement tout ce qui fait le génie de son auteur : humour, précision du trait, sens de la composition, finesse de la mise en couleurs – tout cela sur un format à peine plus grand qu’une feuille A4. Regardez comment il trace les plis de la couverture. Ou la manière dont il arrête le mouvement (le tomber de cactus !). Complexité remarquable de cette image qui peut en même temps paraître si simple (à chaque nouveau regard posé sur cette image, le sens diffère un peu ; on l’explore en suivant d’autres pistes et, à chaque fois, on est charmé par ce qu’on y trouve – d’où ce désir de l’avoir en permanence chez soi. J’ai sur mes murs, depuis assez longtemps, quelques affiches de Swarte et je peux affirmer qu’on vit très bien avec).

Quoi de mieux pour prendre congé qu’un dernier échange :
“J.S. : – Improviser, c’est très important. Suivre ses intuitions. On ne sait jamais comment une idée arrive. Il y a certaines techniques que je pratique : chercher des métaphores, réfléchir avec le crayon à la main, dessiner de petites associations d’idées ; et, en faisant ça, la tête est poussée dans une certaine direction, mais laquelle, je ne sais pas… Et à un certain moment, on se dit : ah, ça c’est la bonne idée !
Ch.R. : Si on associe n’importe quel dessin à n’importe quel autre, au hasard, ça fonctionne ? Il se passe toujours quelque chose ? Autrement dit, ça finit toujours par former une histoire qui a du sens ?
J.S. : – Oui, oui. Le dessin, ce n’est pas un problème de réalisme. De temps en temps, l’été, quand je suis en France avec la famille, je fais des petits dessins de ce que je vois en face de moi : l’appartement, la belle vue dehors ou juste une petite chose dans un coin de la cuisine. Mais ce n’est pas trop important pour moi parce qu’il n’y a pas d’histoire. C’est juste pour que ma main dessine. Et aussi par jeu, pour m’exercer à bien regarder les choses et les traduire en lignes par le dessin. C’est juste un petit plaisir.”
Ch.R. : Vous trouvez que votre œuvre est calme ?
J.S. : – Oui, peut-être.
Ch.R. : Mais n’est-ce pas le calme avant la tempête ?
J.S. : – Sous chaque calme, il y a beaucoup de tempêtes (rires), mais c’est … je cherche le mot… c’est différent ! Si les gens réfléchissent, ils vont trouver beaucoup de choses sous le dessin.”

Christian Rosset

Joost Swarte, New York Book, éd. Dargaud, 120 p., 24 € 99  — Feuilleter le livre
Exposition du 18 janvier au 17 mars 2018, Galerie Martel, 17 rue Martel, 75010 Paris, du mardi au samedi, 14h30-19h00