Le pari de l’échange : Lectures sur l’islam, le monde arabe et l’Europe

Caresser l’errance d’un pas oublié © Naji Kamouche

La question abordée aujourd’hui est toujours délicate à traiter. Car l’actualité raidit les positionnements et la tentative de revenir à des lectures sur la longueur historique semble vouloir diluer l’urgence de réponses immédiates et noyer le poisson en quelque sorte… On sait pourtant que des rétrospectives relativement sereines et les plus objectives possibles permettent de regarder le présent autrement et de se garder des amalgames. En tout état de cause, on peut essayer de faire ce pari de l’échange, échange de savoirs, de connaissances et d’histoires. Dans la multitude des publications, ce sont deux parcours sur lesquels je voudrais m’arrêter parce qu’ils sont porteurs d’éclaircissements pour un large public. Je signalerai, en fin d’article, deux autres ouvrages plus spécialisés qui aident à aller dans la même direction, celle des croisements d’informations.

Une exposition a pris fin à Bruxelles ce 21 janvier 2018 ; elle avait ouvert ses portes le 15 septembre. Sous le titre « L’Islam c’est aussi notre Histoire ! L’Europe et ses héritages musulmans », elle a proposé pour un large public – sous la coordination de Tempora le Musée de l’Europe, avec dix partenaires dont le Musée national de l’histoire de l’immigration, neuf experts, de nombreux conseillers scientifiques, une trentaine d’artistes et des prêts de nombreux musées et institutions –, une somme de connaissances accessibles, sérieuses, ludiques, parfois dérangeantes constituant une plongée dans « les héritages musulmans » de l’Europe, de quoi faire dresser les cheveux à bien des citoyens européens ! Mais de quoi aussi espérer qu’elle soit « transportée » dans d’autres pays d’Europe que la Belgique !

Un très beau catalogue donne à la fois les étapes de la longue marche du projet et des compléments de l’exposition ; et, bien entendu, les temps forts de l’exposition avec de nombreuses reproductions photographiques et tableaux chronologiques. Antoinette Spaak, présidente du Musée de l’Europe, définit cette ensemble comme « un projet urgent d’utilité publique » : « Non que nous cédions à l’illusion de croire qu’une exposition pourrait à elle seule venir à bout de l’intolérance, de la tentation de la violence, du déni des faits, de la méfiance de l’Autre. Mais nous ne doutons pas qu’elle puisse y contribuer. C’est dans ce sens que cette exposition est un acte politique, au sens noble de gestion des affaires de la cité dans l’intérêt des citoyens ».

Qui a eu la chance, comme moi, de voir cette exposition, adhère à ces propos après avoir parcouru les deux étages de L’Islam c’est aussi notre histoire ! Et comme il faut bousculer les frilosités même dans la mise en espace des étapes de l’expo, celle-ci commence par le second étage pour se terminer au premier : « Ces deux civilisations ne sont pas étrangères l’une à l’autre. Elles sont issues d’un tronc spirituel et intellectuel commun, se rattachent à une même origine scripturaire et se réclament du même héritage philosophique. L’histoire treize fois séculaire de leur imbrication a été tantôt violente et tantôt pacifique, mais toujours riche d’influences mutuelles. Sans leur rencontre, ni l’Europe ni l’Islam ne seraient ce qu’ils sont ». Les concepteurs de l’exposition sont partis de « La souche abrahamique » avec textes et tableaux à l’appui. Le premier étage de l’expo multiplie les panneaux à lire et les légendes des illustrations. Ils se consacrent ensuite aux trois temps retenus pour être précis tout en restant accessible.

Tout d’abord, « L’Héritage arabe  », de la conquête de l’Espagne de 711 aux huit siècles qui ont suivi, en s’attardant sur l’Andalousie et la Sicile. Les cartes aident bien à fixer les repères historiques. A cette étape comme aux deux suivantes, une belle idée est mise en pratique : des cabines où le visiteur s’isole pour regarder et écouter une vidéo dans laquelle une personnage raconte son histoire : Aïcha, une des quatre femmes d’Ali Ibn Bakr, marchand orfèvre à Cordoue au Xe siècle : « je suis une Saqâliba, une slave née au royaume des Croates » ; Samuel ibn Nagrela, juif de Cordoue et de Grenade au XIe siècle ; enfin, Ibn Jubayr, musulman de Grenade au XIIe siècle, qui fit naufrage au large de la Sicile et vécut plusieurs années dans cette île. Leurs récits brassent la complexité ethnique, religieuse et politique de l’époque.

Vient ensuite « L’Héritage ottoman », à partir du XIVe siècle jusqu’à la première guerre mondiale, étape où on confond peut-être culture arabe et culture ottomane, liées bien entendu par la religion. Ce qui est mis en valeur, ce sont les armes et la diplomatie, le commerce, l’importation de la tulipe, du café et toutes sortes de « turqueries » : même si cette influence est superficielle, elle est très présente dans les Lettres et les Arts. La circulation des textes, des idées et de l’architecture est remarquable. Les vidéos-récits sont cette fois consacrées à Jacopo Silvani, chrétien du XIVe siècle, venu de Florence et établi près de Constantinople, commerçant en draps ; François de la Porte, gentilhomme français, au XVIe siècle, enlevé et captif du dey d’Alger et qui finira par se convertir, y gagnant une situation enviable ; Mustafa Aghol, musulman de Constantinople au XVIe siècle, marchand faisant le lien entre Constantinople et la Pologne ; Altan, musulman de Sarajevo au XVIIe siècle, janissaire ; Abraham ibn Ezra, juif de Constantinople au XVIe siècle, fonctionnaire des douanes, arrivé là comme d’autres juifs après leur expulsion d’Espagne.

Enfin, la troisième époque retenue est celle de « L’Héritage colonial » aux XIXe et XXe siècle — « La colonisation des espaces anciennement ottomans s’accompagne de la mise en place d’un système de tutelle qui prend des formes diverses – indépendance nominale (Égypte), protectorat (Tunisie, Maroc), colonie de peuplement (Algérie), colonie (Libye), mandat international (Liban, Syrie, Palestine, Irak) » — époque la mieux connue et où, précisément, « l’héritage » suscite le plus de polémiques et où la condensation des faits et documents était la plus difficile à réaliser. Soulignant que « l’échange fut brutal mais riche », l’exposition rappelle qu’elle ne s’attarde pas aux effets des colonisations dans ces pays mais à ce que l’Europe a importé : « des richesses et des hommes, ainsi que des influences littéraires et artistiques que l’on groupe sous le terme vague d’orientalisme ». Beaucoup de choses sont montrées et beaucoup sont tues et dans le domaine des Arts et des Lettres, ce sont les écrivains ou peintres les plus connus qui sont visibles, en des panneaux réunissant pas mal de clichés.

Revenons aux vidéos-récits, au nombre de cinq : Ahmed Rouadjia habitant en Alsace en 1964, musulman, ancien tirailleur sénégalais de la première guerre mondiale ; Jane Woolf, en 1936 à Londres, juive, amie d’une musulmane libanaise ; Aïcha Benhadj, musulmane en Belgique en 1998, médecin urgentiste, d’origine marocaine ; Kabeer Kahn, musulman en Grande-Bretagne en 2002, épicier né au Pakistan ; Mehmet Erdun, musulman vivant aux Pays-Bas en 2003, venu de Turquie. On pourrait ergoter sur les choix des vidéos-récits mais l’idée en elle-même est un très beau moyen de transmission ; elle permet d’échapper aux statistiques et invite à réfléchir à des destins.

 

Après cette immersion dans l’Histoire et le rappel ou, le plus souvent, la découverte d’éléments sur cette longueur temporelle, le première étage est entièrement consacré aux artistes contemporains avec des œuvres ou des installations très disparates et très variables en termes de réussite esthétique. L’artiste peintre belge, Isabelle de Borchgrave, a réalisé le décor de « L’Héritage ottoman » avec ses costumes en papier peint.

La première installation de Karim Ghelloussi est saisissante : dans la pénombre, nous passons au milieu de personnages (résine et mortier) en mouvement dans leur immobilité qui traversent l’espace : émigrants, main-d’œuvre venant des pays du Sud, migrants. De Naji Kamouche, deux installations, dressées sur un tapis marocain où sont éparpillées sur l’une, des chaussures d’adultes et d’enfants, comme perdues dans la course ; sur l’autre, des gants de boxe à terre alors qu’une multitude de gants de boxe sont suspendus avec, en leur centre, un punching ball. Tous les objets sont recouverts du même tissage que le tapis. De Kamel Yahioui, une « Prière de l’absent » réalisée à Alger pendant la décennie noire : « Me concernant, je continue de prier avec mon art et de lutter de toutes mes forces contre l’intégrisme et me refuse même de citer le mot islam dans ce que je nomme barbarie contraire aux principes de l’islam et toute l’humanité qu’il porte ». On pourrait citer aussi le « Mantra » de l’artiste-actrice Gordana Andjelic-Galic qui donne à voir un vidéo de plus de cinq minutes, sur une route déserte près de Sarajevo. Elle porte d’abord un drapeau bosniaque ; peu à peu vont tomber sur elle d’autres drapeaux représentant historiquement la Bosnie-Herzégovine… 22 au total : « pouvons-nous choisir notre identité ethnique, politique, religieuse, sociale, culturelle, de genre ou toute autre identité ? Très souvent, la société, l’Etat, l’école, la politique, les médias, la culture d’entreprise sont ceux qui définissent l’identité que nous appelons nôtre ». Une installation sonore clôt l’expo composée d’une trentaine de fragments musicaux nés d’une rencontre entre l’Europe et l’Islam. C’est tout à fait saisissant, le musique ayant le pouvoir de diluer les frontières et de réunir les sensibilités.

Finissons sur le visuel choisi pour l’affiche. Yves Fonck s’explique : « Le jeu d’échecs nous semblait le mieux approprié pour exprimer l’idée général de L’Islam, c’est aussi notre histoire ! Jouons cartes sur table et parlons sans tabou des influences croisées de la culture musulmane sur notre Europe […] Sur l’affiche, les enfants représentent l’avenir. L’arrière-plan symbolise l’accueil de l’un chez l’autre, les vêtements sont neutres, juste les regards sont défiants, mais amicaux, car le désir est de construire ensemble ».

Une telle exposition ne peut que faire naître le désir d’en savoir plus, d’aller un peu plus loin. Et précisément, une encyclopédie grand public, que chacun devrait avoir dans sa bibliothèque, peut permettre d’approfondir. Évoquant sur Diacritik l’ouvrage de Jean Pruvost sur la présence de la langue arabe dans la langue française, j’orientais déjà les lectures vers la somme, dirigée par le regretté Mohammed Arkoun, Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen Âge à nos jours, en 2006 et réédité dans La Pochothèque en 2010 (1240 p.).

Dans son introduction générale, Mohammed Arkoun – savez-vous qu’une des bibliothèques de la ville de Paris, rue Mouffetard, porte son nom ? – précisant l’objectif de l’entreprise, affirmait cette nécessaire écriture « d’une véritable histoire solidaire des peuples » : « C’est la première fois que l’on tente de présenter au public francophone les modes et les niveaux de présence en France de l’islam et des musulmans, en remontant jusqu’au Moyen Âge […] nous mesurons depuis longtemps les graves ignorances réciproques qui ensevelissent les acquis émancipateurs des sciences de l’homme et de la société sous les représentations imaginaires des idéologies de combat et d’exclusion de l’Autre. Ainsi se trouve retardé l’avènement d’une véritable histoire solidaire des peuples, par-delà la violence systémique que continuent de nourrir les stratégies géopolitiques et économiques des grandes puissances, notamment depuis 1945 ». L’ensemble propose bien « des approches novatrices d’un sujet conflictuel », il n’est évidemment pas question de les présenter toutes mais de pointer celles qui m’ont le plus aimantée. Libre à chacun de faire son parcours personnel, la table des matières bien détaillée l’y aidera.

L’ensemble est divisé en quatre parties de plusieurs chapitres chacune avec, à la fin de chaque article conséquent, deux textes plus courts nommés, « contrepoint » et « nota bene », introduisant des points de vue différents, parfois même divergents : Période médiévale, Période moderne, Période contemporaine et Temps présent. Chacune est précédée d’un tableau très utile de « dates et repères » et d’un prologue.

Le prologue de la Période médiévale remet en discussion ce que l’on a appris à l’école : « en 732, Charles Martel repoussa les Arabes à Poitiers », sous le titre « La bataille de Poitiers, de la réalité au mythe ». Les deux historiens s’interrogent, en redonnant avec précision les faits, aux raisons qui font choisir un événement plutôt qu’un autre comme jalon de la mémoire collective dans l’histoire nationale. Et ils concluent : « (…) bien des voix se sont élevées pour tenter de ramener la bataille de Poitiers à sa juste place. En vain, car, érigé en symbole, l’événement est passé à la postérité et avec lui, son héros, Charles Martel. Il appartient à ce fonds idéologique commun qui fonde la nation française, la civilisation chrétienne, l’identité européenne sur la mise en scène du choc des civilisations et l’exclusion de l’Autre ». Sont mis ensuite à l’honneur, le Sud de la France aux XIIe-XVe siècles, avant de passer aux Croisades en une série d’articles passionnants. Un des contrepoints est signé Amin Maalouf, « Le souvenir des croisades dans le monde musulman ». Les trois derniers chapitres s’intéressent à la naissance progressive d’une image hostile, à l’apologétique chrétienne contre l’islam aux XIIe-XIIIe siècles et à l’apport des sciences arabes.

La seconde partie est consacrée à l’Europe et l’empire ottoman (comme l’a fait l’exposition précédemment citée). Elle étudie à la fois les faits historiques et les hommes avec les ambassadeurs, les théologiens, les penseurs et les scientifiques. La troisième partie commence par un prologue remarquable d’Henry Laurens, « L’islam dans la pensée française des Lumières à la IIIe République ». Inévitablement est étudiée la colonisation des terres d’Islam et des portraits forts comme celui de « Bonaparte et l’islam » signé par Robert Solé et celui de « Lyautey l’Africain » par Jacques Frémeaux. On lit aussi la théorie pour l’Algérie d’Alexis de Tocqueville et la conception coloniale du Cardinal Lavigerie. Les musulmans séjournent en France et on retiendra, en particulier, un sujet qui fait encore polémique, signé par Bruno Etienne, « Le rayonnement d’Abd el-Kader dans les milieux chrétiens et francs-maçons ». Daniel Reig s’intéresse à « l’orientalisme savant » pour lequel on trouve des compléments à propos du saint-simonisme, d’Ismaÿl Urbain, d’Isabelle Eberhardt et de Charles de Foucault. Le chapitre IV, une cinquantaine de pages, est consacré à la perception de l’islam à travers la littérature et les arts. Tout est à lire pour les amateurs des Lettres et des Arts : l’importance des Mille et une nuits (complété en nota bene de la 4ème partie par leur influence sur Proust), les voyages en Orient, la stature de Pierre Loti, la fascination pour le harem, les peintres de ces époques. Tout se conclut par un extrait de l’ouvrage de Michel Ragon consacré à Gustave Courbet (« L’escale musulmane de L’Origine du monde de Gustave Courbet »).

La quatrième et dernière partie commence par un prologue d’Alain Boyer, d’une grande actualité, dès son titre : « La laïcité de 1905 et l’islam », complété par un contrepoint de Jean Baubérot, « Laïcité française et islam ». Ensuite sont exposés des lieux d’observation architecturaux, littéraires, picturaux et musicaux ; ainsi de la construction de la Mosquée de Paris ou la création de l’Institut du monde arabe à Paris, deux mises au point très intéressantes à découvrir. L’épilogue de l’ensemble est signé par Abdelwahab Meddeb, écrivain et poète, « La double généalogie à l’épreuve de la langue française » où il déroule ses apprentissages et ses influences et les usages qu’il en a fait au cours de sa vie : « C’est ma propre biographie qui m’a prédisposé à me construire à travers une double généalogie entre l’Europe et l’Islam, le Maghreb et la France, Tunis et Paris. Cette situation est due à une formation ».

Ce texte qui clôt l’immense travail de cette encyclopédie est rejoint, à mon sens, par la très belle thèse de Thomas Brisson, Les Intellectuels arabes en France (La Dispute, 2008) dont l’introduction sous le titre « Le Savoir de l’Autre ? » donne l’objet de la recherche : « Ce livre s’intéresse aux migrations intellectuelles arabes à Paris et aux échanges de savoir qu’elles ont entraînés. Il se situe à la croisée de deux histoires. Celle, tout d’abord, qui a vu se fixer des intellectuels maghrébins et moyen-orientaux dans la capitale française, au point qu’un écrivain saoudien, Abd-el-Rahman Mounif, a pu parler de Paris comme de la capitale des Arabes. Celle, également, non plus simplement des migrations humaines mais des échanges d’idées dont sont coutumiers, de manière parfois conflictuelle mais néanmoins ancienne, l’Europe et le monde arabe ».

En 2012, l’historienne Lucette Valensi signait un ouvrage sur les siècles précédents, Ces étrangers si familiers – Musulmans en Europe (XVIe-XVIIIe siècles) chez Payot.
Elle y montre l’ancienneté des échanges sur fond de tensions et de luttes, de rencontres aussi. Prenant la mesure du présent, elle montre des germes d’aujourd’hui mais aussi de profondes différences.
Dans cette enquête systématique, elle a souhaité : « en finir avec la vision nationaliste (et a fortiori xénophobe) du passé de l’Europe et, dans le même mouvement, infléchir l’historiographie vers une pratique moins nationale de notre discipline ». Y a-t-il un meilleur souhait pour terminer notre propos ?