« 3 Billboards » : au coeur des outsiders de l’Amérique

3 Billboards

C’est une tragédie banale dans un monde violent : une ado sort le soir, elle ne reviendra pas. On retrouvera son corps calciné, 3 Billboards commence alors que tout est terminé : le meurtre, la maladie aussi, tout est joué, reste le deuil et la douleur.
Bruce Springsteen aurait pu chanter cette histoire, comme Martin McDonagh il n’aurait pas raconté la tragédie, mais l’après : le quotidien de ceux qui restent : une mère qui ne s’en remettra jamais et qui n’a plus que la vengeance, le shérif de ce bled perdu, incapable de résoudre l’enquête et devant faire face à son propre drame. Comme le Boss encore, McDonagh pose sur ces personnages un regard lucide mais sans la moindre condescendance. Il fait un film sur les oubliés de l’Amérique, sur ces péquenauds perdus au fin fond d’un pays qui les ignore. L’Amérique qui a voté Trump ressemble au reste du monde : ni héros, ni salauds. Juste des gens qui doivent composer avec le quotidien et tentent de s’en sortir du mieux possible, une certaine idée du rêve américain. 3 Billboards ou le tragique et l’absurde dans un monde imprévisible, infernal et grotesque.

A Ebbing, Missouri, il ne faut pas rêver trop grand. Si vous êtes flic, vous aurez le choix entre l’ennui et l’alcool, parfois le cancer. Ici les héros sont fatigués et malades. Si vous êtes une jeune fille, il y aura l’ennui, au mieux, le lycée du coin, ou une fin prématurée et violente. Si vous êtes un parent de la jeune fille, ne cherchez pas une vengeance grandiose. Mildred Hayes en rêve peut-être, mais à Ebbing, Missouri, les meurtriers comme les autres ne sont peut-être que de passages, alors si vous ne voulez pas vous mettre une balle dans une grange pendant que tout le monde dort, vous louez trois panneaux publicitaires sur une route où ne passera que les habitants du coin, et vous demanderez pourquoi le Shérif ne fait rien pour retrouver ceux qui ont violé et brûlé votre fille… Un gars bien ce Shérif, mais ce n’est pas votre problème. Votre problème c’est que vous ne pouvez plus que ressasser la dernière dispute avant que votre fille ne claque la porte et…le reste est sur les panneaux…

Mildred, c’est Frances McDormand, quiconque a vu Fargo sait depuis plus de vingt qu’elle est une très grande actrice. Elle le rappelle, impériale. Femme battue, Mildred n’est pourtant pas une insupportable mère courage, parée de toutes les vertus. Disons le clairement : elle peut-être tout à fait détestable, pas la meilleure des mères non plus. Frances McDormand ne cède pas à la facilité, Mildred est une victime, mais elle est surtout en colère. Elle est injuste, brutale, ne cherche pas à mesurer les conséquences de ses actes pour les autres. Mildred ne pleure pas, elle est la rage aveugle. La victime devient la sorcière du village, peu importe, elle ne fait que réclamer justice pour que la vie ne reprenne pas son cours de ce petit bled paumé où tout semble couler et où l’on garde les tragédies pour chez soi. Pour la mère, ces panneaux rouges censés réveiller la police locale sont aussi l’expression de sa culpabilité.

A Ebbing, Missouri, comme partout, chacun a ses tragédies, ses combats, mais on règle ça chez soi, ou plutôt, on ne règle rien, on attend que le temps passe, les jours se ressemblent tous, mort ou pas. D’ailleurs, c’est toute la ville qui semble coupée du reste du pays : son bar où les habitants qui se détestent sont forcés de se retrouver, sa grande rue calme où un flic peut balancer un pauvre gars par une fenêtre. McDonagh réussit le tour de force de restituer une atmosphère oppressante de huis clos. La photo, superbe (que l’on doit à Ben Davis qui excellait déjà dans Bons baisers de Bruges), n’étouffe pas la mise en scène : si la beauté entoure ce petit monde violent, personne n’en a conscience, Martin McDonagh résiste à la tentation de multiplier les plans larges pour privilégier les cadrages plus serrés, d’abord parce qu’à Ebbing, chacun vit dans son monde, excluant l’autre. D’autres plans aussi superbes s’accordent excellemment avec des dialogues qui sonnent justes. Cela fait même longtemps que l’on n’en avait pas entendu d’aussi bien écrits, ni surtout d’aussi surprenants : c’est à travers eux que le film bascule sans cesse du chagrin à la comédie. C’était déjà la marque du très réussi Bons baisers de Bruges, premier film du cinéaste, et qui donne à 3 Billboards son caractère singulier et souvent imprévisible.

Tournant le dos à une idée d’un cinéma où l’écrit est totalement secondaire (périphrase pour un cinéma où les réalisateurs/scénaristes ne savent pas écrire…), l’écriture devient le moteur de l’action : au cœur du film, la lecture de trois lettres en voix off, véritable instant de grâce qui rappelle qu’un grand film, c’est peut-être encore un grand scénario et pas forcément un Français qui filme sa copine fumant une cigarette.

Avec sobriété, la réalisation rend d’abord grâce aux personnages et donc aux acteurs. C’est d’abord d’eux que surgit l’émotion, Frances McDormand bien sûr, mais aussi Woody Harrelson et le trop mésestimé Sam Rockwell : tous deux trouvent ici l’un de leurs plus beaux rôles mais surtout créent des personnages qui resteront dans l’imagerie du cinéma américain. Étonnante figure christique que ce Shérif Willoughby, qui souffre pour les autres, guide admiré par la plupart, incarnation de la justice et bon père de famille mais qui ne peut pas faire de miracle si ce n’est permettre la rédemption de son adjoint Dixon. A mesure qu’avance l’intrigue, ce dernier prend de plus en plus d’importance, la figure du Shérif assurant le lien. En arrière-plan une multitude de personnages secondaires : un ex-mari violent mais détruit (John Hawkes, merveilleusement ambigu) un nain amoureux (l’occasion de revoir le toujours juste Peter Dinklage), la jeune maîtresse de l’ex-mari aux apparitions aussi rares qu’incongrues. Les figures que l’on croise et recroise dans les petites villes où tout le monde se connaît… Quelques situations et dialogues absurdes contaminent parfois la tragédie, faisant basculer le film dans la comédie, empêchant toute lourdeur et tout pathos, mais surtout, par l’accumulation de dialogues et situations étranges dans un tel contexte, donnant la juste vision d’un monde où tout reste possible. Commencé comme l’histoire d’une femme partie en guerre (bandana au front), le film se transforme en une œuvre chorale qui raconte non pas l’histoire d’un pays mais celle de ses habitants. De la pire des horreurs à la rencontre la plus loufoque, 3 Billboards prouve que le spectateur du quartier latin partage plus avec le redneck américain qu’il ne le pense.

3 Billboards, n’est donc pas que le récit d’une vengeance impossible. C’est aussi, entre autre, celui d’une rédemption espérée, celle d’un flic raciste, violent, alcoolique, détesté (si ce n’est par une mère envahissante chez qui il vit encore). Comme Mildred, Dixon n’est pas réductible à un cliché : il n’est pas plus un monstre que la mère éplorée n’est une sainte. Dans ce monde égoïste où chacun oublie vite la douleur de l’autre, il souffrira à son tour pour les autres. l’Amérique de Trump comme le reste de l’humanité est faite de gens imprévisibles : quelques salauds, de rares héros, pas mal de gens paumés qui oscillent entre les deux. Ce sont ces outsiders qui font les plus beaux films.

Forcément, on pense aux frères Coen, pas seulement pour McDormand ou pour la belle musique de Carter Burwell, mais pour cette capacité à aller chercher la grandeur là où personne ne regarde jamais : chez les anonymes, avec une tendresse particulière pour les perdants. Ici aussi la beauté de l’Amérique moyenne réside d’abord dans ses personnages imprévisibles, souvent irrationnels mais magnifiques. La bienveillance de ce regard humaniste contraste avec la douleur qui submerge les personnages et tranche avec les explosions de violences qui parsèment le film : un flic tabassant un jeune homme, Mildred frappant de jeunes lycéens, le fils menaçant son père d’un couteau alors que celui-ci tient sa femme à la gorge, ou encore ces plans de panneaux brûlants dans la nuit. Le calme des petites villes est un leurre, la violence surgit, imprévisible. Là encore, on se croirait chez les frères Coen : des plans fumeux, les mauvais choix quasi-systématiques qui embarquent les personnages dans des situations qui les dépassent vite. Depuis Fargo, on n’avait plus vu un tel film sur l’Amérique, tout à la fois beau, drôle, violent et mélancolique.

3 Billboards confirme ainsi les belles promesses de Bons baisers de Bruges, imposant Martin McDonagh comme un cinéaste majeur, un auteur soucieux de montrer des êtres complexes se débattant dans un monde incertain. Mildred devra vivre avec un fantôme, comme le feront les enfants du Shérif Willoughby, rien n’effacera jamais la colère et l’envie de vengeance et les rédemptions sont fragiles. A Ebbing, Missouri, il vaut mieux ne jamais parier sur l’avenir… Peut-être Springsteen ou Townes Van Zandt écriront-ils une chanson sur Mildred, Dixon et le shérif Willoughby. Sur des gens qui méritent qu’on raconte leur histoire.

3 Billboards, les Panneaux de la Vengeance – États-Unis (2017) – Durée 1h55 – Un film écrit et réalisé par Martin McDonagh – Directeur de la Photographie : Ben Davis – Montage : John Gregory – Musique : Carter Burwell – Avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Caleb Landry Jones, Abbie Cornish, Peter Dinklage, John Hawkes, Lucas Hedges. (20th Century Fox).