Critique et clinique : la thérapie littéraire d’Alexandre Gefen

Alexandre Gefen

Réparer le monde, c’est comme le rappelle Alexandre Gefen un geste essentiel de la mystique hébraïque : tikkun olam. Ce geste traverse, selon l’essayiste, l’ensemble de la littérature d’aujourd’hui, pour sauver et prendre soin, soigner les traumatismes et intensifier notre empathie. À rebours des expérimentations formalistes et des revendications expérimentales, la littérature présente renoue avec un souci de dire le monde et de toucher le lecteur, avec une vive inquiétude éthique. C’est là un paradigme thérapeutique ou clinique, qui est « comme une manière de demander à l’écriture et à la lecture de réparer, renouer, ressouder, combler les failles des communautés contemporaines, de retisser l’histoire collective et personnelle, de suppléer les médiations disparues des institutions sociales et religieuses perçues comme obsolètes et déliquescentes à l’heure où l’individu est assigné à s’inventer soi-même. »

Se dessine là une véritable cartographie de la sensibilité contemporaine, où s’affirme la vocation réparatrice d’une littérature redevenue partenaire de vie ou compagnon d’existence : une manière pour les écrivains de retrouver une fonction, socialisatrice et remédiatrice, horizontale et fraternelle, loin des figures surplombantes et autarciques qui ont pu être célébrées du temps du romantisme et de l’avant-garde.
Une manière aussi de rendre à la littérature son importance, sinon son utilité, à l’heure où la place des humanités est en recul : rappeler la force éthique des récits, la considérer comme un espace d’élaboration de soi, c’est non seulement réintégrer la littérature dans le vade mecum de l’individu contemporain, mais aussi parmi les outils démocratiques d’un temps politique en peine de ressouder, de refonder un espace commun ou en partage.

Voilà pourquoi cet essai cite volontiers John Dewey et Richard Shusterman : il s’inscrit dans un tournant pragmatiste des études littéraires, soucieuses désormais de penser les usages de la littérature, son efficace concrète, au lieu de revendiquer une autonomie du champ ou un absolu littéraire, comme au XIXe siècle : « la littérature française contemporaine a l’ambition de prendre soin de la vie originaire, des individus fragiles, des oubliés de la grande histoire, des communautés ravagées, de nos démocraties inquiètes, en offrant au lecteur sa capacité à penser l’impératif d’individuation, à faire mémoire des morts, à mettre en partage des expériences sensibles »

Ces pages amples et vivement nourries des apports critiques les plus contemporains sont orchestrées sur un rythme allegro, sans appesantir, ni appuyer, dans une langue souple et rythmée, soucieuse de vivacité et de brosser des tableaux plus que de se livrer à des exercices de myopie. L’ample index permet de prendre la mesure des lectures, et des dizaines d’auteurs parcourus à grandes enjambées.

Extension du domaine des lettres, c’est là l’un des gestes les plus notables de cet essai. C’est un geste chronologique qui s’attache à s’ouvrir de manière décisive au XXIe siècle. C’est là une volonté revendiquée et un considérable renouvellement de corpus : Chloé Delaume, Mathieu Riboulet, Philippe Vasset ou Laurent Mauvignier prennent la suite de Pierre Michon ou de Patrick Modiano. En ce sens, l’essai constitue déjà un seuil privilégié pour entrer dans la littérature présente, en comprendre les enjeux, en mesurer les implications : un guide de lecture pour aujourd’hui.

Mais cette extension, Alexandre Gefen la mène aussi dans le registre des valeurs, en ouvrant largement la critique littéraire à des textes habituellement peu considérés, selon un souci démocratique affirmé. Emmanuel Carrère ou Maylis de Kerangal sont de la partie évidemment, mais ils côtoient des textes littéraires que l’on a rarement l’habitude de croiser dans un essai, comme David Foenkinos ou Philippe Delerm. Il ne s’agit pas de proposer une lecture indifférenciée des auteurs, mais de saisir une sensibilité commune, une injonction contemporaine, qui parcourt le champ littéraire selon des modalités distinctes et des formes singulières : le périmètre des lettres est repensé en profondeur, mêlant avec bonheur écritures pour happy few et littérature de large diffusion. C’est là sans doute une revitalisation bienvenue de la littérature et de ses études, en replongeant dans les usages ordinaires et les expériences concrètes de la littérature, à distance des académismes imposés et des hiérarchies convenues. En restaurant, comme y invitait John Dewey, la continuité entre les formes raffinées de l’expérience esthétique et les actions quotidiennes.

Alexandre Gefen

Mais l’un des traits les plus remarquables de cet essai, c’est cette manière de saisir une sensibilité sans trancher ni juger, pour mieux laisser place à une perplexité : le critique, faute de preuve que les sciences cognitives, la sociologie ou la psychologie sont en peine de fournir, avoue la difficulté à trancher entre une sensibilité d’époque, un mythe commode pour donner une effectivité à une littérature en perte de sacre ou au contraire une inflexion majeure dans les redéfinitions et les pratiques de la littérature.

Comme Alexandre Gefen le souligne, réparer, guérir et faire du bien sont des mots d’ordre de l’époque, un « argument de vente » ou « un mantra invérifiable », et l’essai ne cesse d’accompagner cette injonction implicite de réserves et de prudence : nulle axiologie qui viendrait remplacer l’autonomie ou l’intransitivité d’autrefois. L’essai s’ouvre sur un aveu d’ignorance et se conclut sur la perplexité. C’est là sans doute qu’il se distingue de la mythologie barthésienne, car même s’il dessine la généalogie de cette thérapeutique littéraire, les impensés de ce paradigme clinique, il reste heureusement dans un inconfort idéologique et une inquiétude critique.

Alexandre Gefen, Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, José Corti, « Les Essais », novembre 2017, 400 p., 25 €