Playboy : mettre à nu… la parole (de lapin)

Créé par Hugh Hefner à Chicago, en 1953, Playboy n’est pas qu’un magazine couchant sur ses unes comme dans ses pages intérieures des femmes dénudées, en somme dédié au seul « Entertainment for men », son sous-titre. Luttant contre le puritanisme, accompagnant la révolution sexuelle américaine, le magazine accorde aussi une large place à la culture, en particulier dans ses grands entretiens.
Les éditions du sous-sol en publient une sélection, dans un livre qui croise politique, cinéma, littérature, musique, sport et faits divers, tel un sismographe enregistrant les mutations d’une société sur quelques décennies.

Le magazine des playmates et des entretiens fleuve assume toujours pleinement sa double orientation, culturelle et érotique, s’adressant aux sens comme aux neurones, en témoigne aujourd’hui encore son double compte Twitter, l’un déboutonnant nos comportements frileux (« Pushing and removing buttons since 1953 »), l’autre délivrant leur dose quotidienne aux amateurs (« bringing you a daily dose of the sexiest Playmates »). Ce (chaud) lapin est un Janus, en somme.

C’est ce  bifrons rabbit que le lecteur retrouvera dans Paroles de lapin, nature même d’un magazine capable de faire se succéder dans un même numéro des photos de modèles incarnant les fantasmes masculins les plus éculés et les phrases de Joan Baez affirmant, en 1970, que « les femmes doivent aussi arrêter de souffrir pour correspondre au modèle stéréotypé de la femme-objet sexuel qui nous dit à quoi on doit ressembler et comment on doit agir ».

C’est bien d’un vacillement des frontières dont rendent compte plusieurs de ces interviews, qu’il s’agisse de limites géographiques (« je transcende les frontières terrestres », Don King, 1988) ou identitaires :
Marcello Mastroianni, en juillet 1965, après des décennies de rôles secondaires, accède au statut d’icône masculine, incarnant une certaine idée de la virilité à l’italienne. Ses réponses sur la place de l’homme de son temps dans la société traduisent ses doutes, sa conscience de mutations sociales comme sa nostalgie d’un ordre des choses déjà largement dépassé. Il se sait, en cela, une figuration de « l’homme moderne » — « comme je suis un produit de mon époque et un artiste, je peux le représenter ». En 1997, le basketteur Denis Rodman — qui se définit plutôt comme « un amuseur, un phénomène, et un monument historique » — parle de sexe et du sida. En mars 1982, Patricia Hearst affirme être devenue le symbole d’une « révolte de la jeunesse dont (elle) ne faisait même pas partie », elle dont le destin pourtant, comme le rappelle le chapô de l’entretien, est « un résumé de l’Amérique des seventies » — et bien au-delà comme l’a récemment montré le roman de Lola Lafon.

Jack Nicholson se confie en « canaille » assumée, Stanley Kubrick (en 1968) explicite sa vision de l’avenir, certain que son odyssée fictionnelle sera confirmée en 2001, et la majorité des interviewés se confient avec une ouverture rare, questionnent le statut de symbole que la célébrité leur a soudain conféré, analysant en quoi elle a tout changé. En 1983, Playboy ouvre son entretien avec Stephen King avec l’évident plaisir de la mise en abyme :

« Le personnage de Salem,
 un jeune écrivain en difficulté qui n’est pas
 sans rappeler son créateur, confie à un moment donné : Quelquefois, quand je suis dans mon lit, je m’invente une interview pour Playboy. C’est stupide. Ils ne s’adressent qu’aux auteurs de best-sellers.
Dix romans et plusieurs millions de dollars en banque plus tard, vos livres sont des best-sellers.
Quel effet ça fait ?

Stephen King : C’est génial. J’adore ! Bien sûr, c’est bon pour l’ego de se dire que Playboy va me consacrer une interview et d’y voir mon nom imprimé en capitales noires avec ces trois photos façon portraits de criminel en bas de la page, au-dessus de citations des conneries qui m’auront échappé. C’est un honneur de me retrouver parmi des figures légendaires telles que le chef du parti nazi américain George Lincoln Rockwell, Albert Speer ou l’assassin James Earl Ray. Qu’est-ce qu’il s’est passé, vous n’avez pas réussi à avoir Charles Manson ? 

Playboy : On vous a désigné comme
le mec le plus flippant de l’année. Vous l’avez emporté haut la main.

Stephen King : O.K., je me rends. En fait, je suis ravi, car quand j’essayais de percer en tant qu’écrivain – sans succès –, je lisais vos entretiens, qui m’apparaissaient comme le symbole absolu de la réussite et de la célébrité. »

La politique n’est pas absente de cette anthologie. En mars 1990, Donald Trump, milliardaire mégalo, répond déjà aux questions du magazine à coups de superlatifs absolus mais déclare qu’il est sûr à 100% de ne pas vouloir être président, tout en se pliant complaisamment au jeu du « Et que ferait le président Trump dans cette situation ? ».

Tous les éléments de sa campagne et de ses premiers mois de présidence sont déjà là : sa certitude de pouvoir plaire aux plus défavorisés parce qu’il a travaillé dur pour devenir ce qu’il est (« C’est très important que les gens aient envie de réussir. Et ça, on y arrive en regardant quelqu’un qui a réussi »), sa capacité phénoménale à réduire les problèmes les plus complexes en désignant un bouc émissaire (à l’époque, le Japon…) ou à coups de jugements expéditifs (et virilistes), à dire son être par l’avoir en listant des chiffres ; sa fascination pour le bling bling qui est autant un choix personnel qu’une manière de se conformer au goût du plus grand nombre (la clé évidente de sa réussite politique à venir) — avec cette réflexion esthétique qui vaut son pesant de cacahuètes : « pour mes immeubles résidentiels, je mets parfois une touche de flashy, ce qui est un niveau en dessous du bling ».

Hugh Hefner a voulu vouer son magazine à une exploration « des contrées sauvages ». Déjà pertinents au moment de leur publication, ces entretiens le sont plus encore avec le recul que donne la distance chronologique, qu’il s’agisse d’évolutions dans la société et les mœurs, d’événements politiques ou de lignes littéraires — ainsi Gay Talese assénant en mai 1980 que « la non-fiction en tant que forme d’art a atteint le stade où elle offre toutes les possibilités propres à la fiction ».

Archives de notre temps, ces Paroles de lapin prouvent, si besoin était, combien l’interview est la rubrique noble des magazines et journaux, tout autre chose que le simple enregistrement de l’opinion d’autrui ou une forme de promotion : la saisie du contemporain, même lorsque ce dernier devient document.

Paroles de lapin. Les grands entretiens du magazine Playboy, éditions du sous-sol, octobre 2017, 256 p., 29 €