Lola Lafon: « Être hors territoire », Mercy Mary Patty (Le grand entretien)

Lola Lafon © Diacritik

Trois femmes puissantes : le titre du roman de Marie NDiaye pourrait servir de fil rouge à quelques livres de cette rentrée littéraire, dont Mercy Mary Patty de Lola Lafon. Son titre décline trois prénoms féminins en colonnes. Patty pour Patricia Hearst, centre opaque d’un fait divers qui a déchaîné l’Amérique des années 70, devenue Tania lorsqu’elle a rejoint le combat politique des membres du SLA, groupe terroriste qui l’avait enlevée. Patty, peut-être aussi pour Patti Smith dont une chanson traverse fugitivement le livre ; mais aussi Mercy Short, Mary Jemison, et d’autres dont le titre garde en creux l’identité, toutes ces femmes qui, de siècle en siècle, désertent le chemin balisé pour les traverses, « fuiront la route pour la rocaille ». C’est à elles qu’est consacré Mercy Mary Patty, elles qui comme ce livre et son auteure ont pour volonté d’« être hors territoire » pour reprendre une phrase de Lola Lafon dans le grand entretien qu’elle a accordé à Diacritik.

On pourrait déployer la lecture du dernier roman de Lola Lafon depuis son titre, d’une évidence apparente mais véritablement chiffré, comme le suggère la magnifique image de couverture, le visage de Patty Hearst se découvrant sous les lettres majuscules.

Mercy Mary Patty comme ces trois femmes, la dernière qui a défrayé la chronique, icône ambiguë, femme en métamorphoses, figurant d’autres identités, historiques (Mercy et Mary, enlevées par des Indiens dans le passé, ayant découvert ainsi l’envers de l’Amérique) ou fictionnelles (Gene Neveva, Violette/Violaine ou la narratrice du livre). Le titre en colonne dit une féminité trans-séculaire, celle d’héroïnes malgré elles, parce qu’elles ont été enlevées et ont découvert une autre voie, ont choisi celles de leur ravisseurs qui les ont paradoxalement révélées à elles-mêmes. Le titre dit donc cette filiation symbolique, depuis la rime en y, qui n’est pas qu’une lettre mais bien sûr un chromosome sexuel.

Lola Lafon s’intéresse, comme dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, au moment des métamorphoses, revirements et conversions. Être soi en revenant autre, ce que Jean-Pierre Martin appelait un Éloge de l’apostat, cette aventure d’une réinvention pour affirmer la puissance de sa singularité, échapper aux normes et conventions (sociales, politiques, genrées), faire de son identité sinon un impensé, du moins un impensable. Patricia Hearst, dont les médias dressent des portraits contradictoires — victime, fille de bonne famille, héritière devenue coupable, activiste, définitivement incompréhensible, non assignable, tant elle offre de revirements — deviendra Tania, son identité est hétérogène et paradoxale, allant jusqu’à se diffracter, dans le roman lui même hétérodoxe de Lola Lafon, en une multiplicité de possibles historiques ou fictifs. Patricia Hearst, au-delà d’un nom ou d’une identité, est le principe même de tout récit, son aporie fondatrice, son expansion discursive.

Patty Hearst, Pardon me

Mercy, au-delà d’un prénom, dit aussi, en anglais, tout ensemble la pitié, la compassion ou le soulagement, une gamme de sentiments hétérogènes qu’explore le livre. Mercy / no mercy, empathie / condamnation, soit un storytelling sans fin, sans merci, celui des médias américains (et internationaux) face à la fille d’un milliardaire, magnat de la presse, d’abord cherchée et plainte, avant de devenir un objet de détestation, le symbole même des deux faces de l’Amérique des années 70, de la duplicité de tout discours. Patricia Hearst n’est pas seulement le moteur de la fiction, elle est le révélateur d’un réel déjà mis en fiction par les discours portés sur son aventure, qu’ils émanent des journaux, de sa propre famille, de l’opinion publique, de la justice ou de cette universitaire américaine, Gene Neveva, chargée de tenter de trouver un sens à toute cette affaire. Depuis un point nodal se déploient des discours et des points de vue, Patty est aussi ce nom qui articule des espaces et des moments (les années 70 en miroir du passé de l’Amérique et de notre présent).

Il y a donc tout dans ce titre matrice : le fil d’un tissu à multiples trames qui nous conduit de Mary, figure biblique ou prénom de deux femmes enlevées (Mary Roslandson, Mary Jemison), à Patty, icône pop (Hearst, Smith) ; la mise en abyme du livre qu’a publié l’universitaire américaine Gene Neveva en 1977, Mercy Mary Patty, déjà, fiction dans la fiction, depuis le réel ; les territoires idéologiques, sexuels et géographiques que traverse le récit. Et il y a, aussi, tout ce que ce titre ne dit pas et laisse en suspens pour introduire une tension que le roman viendra déployer, « trace laissée en pointillé », il est un programme narratif, un étendard, en attente des listes et dédicaces finales, « vous l’avez écrit pour Mercy Short, elle a dix-sept ans en 1690 », « vous écrivez pour Eunice Williams (…) enlevée à Deerfield en janvier 1704 ». Voilà pour qui « vous écrivez des histoires sans épilogue ni vérités révélées, une équilibriste en zones grises », un vous qui n’est pas celui de l’auteure, qui, elle, dira « merci », justement, du y américain au i français, remerciements « aux Violaine », ces femmes qui ont la force de sortir du chemin qu’on avait tracé pour elles.

« Les adultes aiment trop les histoires simples »

Mercy, Mary, Patty pourrait être une histoire simple : Patty Hearst, fille du magnat de la presse William Randolph Hearst, héritière d’une lignée Citizen Cane en somme, est enlevée, le 4 février 1974, par un mystérieux groupuscule révolutionnaire, la SLA (Armée de Libération Symbionaise). C’est le début, historique, de « l’épopée Hearst », une affaire que la fiction pourra prendre à bras le corps : Gene Neveva est chargée par l’avocat de la famille Hearst de rédiger un rapport qui disculpera la jeune fille lors du procès. L’universitaire américaine qui est alors professeure invitée dans les Landes engage une jeune fille un peu candide, Violette, pour éplucher la presse et les pièces du procès. Les deux femmes, l’une cornaquant l’autre, de moins en moins docile, tentent de comprendre le puzzle, cette « mosaïque » irréductible et têtue. Mais l’Histoire, elle, n’est jamais aussi simple, les vérités échappent, les certitudes aussi. Violette choisit de se prénommer Violaine, son destin est profondément changé par la rencontre de Gene comme par la figure de Patricia Hearst, tout comme le sera celui de la narratrice du livre, menant à son tour l’enquête, des décennies plus tard.

« Laquelle est la vraie, Tania, Patricia… Et s’il n’y en avait aucune de vraie ? »

Le message vocal de la kidnappée bouleverse l’Amérique, les revendications de la SLA vont la diviser — pas de rançon, au sens strict, mais la demande que le père de Patricia distribue des vivres aux déshérités californiens. Deux mois plus tard, la victime est devenue coupable, elle a épousé la cause de ses ravisseurs, a même participé à un hold up, tout le monde a vu sa photo, arme au poing.

Patricia Hearst et l’Armée de libération symbionaise, San Francisco, 15 avril 1974

Qui est Patricia Hearst ? Elle a même changé d’identité, elle est devenue Tania, « en hommage à une camarade de lutte qui a combattu aux côtés du Che en Bolivie. J’embrasse ce nom avec détermination, je perpétuerai son combat » (Bande 4, Tania Hearst, diffusée le 3 avril 1974).
« Qui est la vraie Patricia, une marxiste terroriste, une étudiante paumée, une authentique révolutionnaire, une pauvre petite fille riche, héritière à la dérive, une personnalité banale et vide qui a embrassé une cause au hasard, un zombie manipulé, une jeune fille en colère qui tient l’Amérique dans le viseur » ? Chaque version de la jeune femme entre en contradiction avec les autres, c’est en cela qu’elle « brouille nos points de repère, le bien, le mal, le vrai, le faux ? »

Patricia Hearst

« L’Amérique n’avait jamais apprécié les territoires incertains »

La presse se déchaîne, le FBI est sur les dents et l’affaire concentre non seulement une époque de transition — de la liberté élevée au rang d’idéologie des années 60-70 à l’Amérique puritaine et viriliste des années Reagan — mais une constante transhistorique, une interrogation sur la place des femmes (et de manière plus générale des minorités) dans une culture qui valorise l’héroïsme mais peine à le définir, use des journaux pour dire son histoire, aime planquer tout ce qui dépasse sous des étiquettes simples et, surtout, confisquer la parole de ceux qu’elle désigne comme des minorités. C’est aussi cela, l’histoire de Patricia Hearst, une jeune femme que sa famille et la police, puis la justice, sans compter l’opinion publique, ne cherchaient pas uniquement à « sauver mais raconter l’histoire à sa place, parler plus fort que Patricia ».

« Dix tableaux, ces couverture de magazine de Newsweek et Time. Dix tentatives pour former un portrait cohérent. L’une après l’autre, l’une, brouillon de l’autre, l’autre effaçant l’une » (Mercy Mary Patty, p. 108)

C’est aussi une bataille médiatique monstre. L’image est partout dans ce récit : les photographies, jamais neutres, des quotidiens, les images des caméras de télévision qui filment pour la première fois en direct intégral l’assaut de la police contre la planque supposée des terroristes (un carnage), celles qu’utilise la SLA qui a exigé la publication de ses communiqués en une, qui choisit le lieu de ses hold-up en fonction de la présence de caméras de surveillance qui pourront fournir des images à la presse et à l’opinion publique.


« La neutralité, ça n’existe pas »

Tout est ambigu dans cette affaire : la légitimité d’un groupe de Robin des Bois américain, aux messages humanistes et égalitaires et aux moyens terroristes, la conversion de Patricia aux idéaux de ses ravisseurs (est-ce un lavage de cerveau, une soudaine prise de conscience et sortie volontaire de son milieu ?), le rôle d’une presse à la fois actrice et otage des événements, l’opinion publique aussi versatile que les événements qu’on lui relate, tombée dans une forme d’idolâtrie pour la jeune révolutionnaire tandis qu’une autre partie de l’Amérique vomit la traîtresse, celle qui a osé déranger les lignes.

Comment écrire depuis ce point nodal, celui où se réunissent les contradictions, celui qui déploie l’ambiguïté ? Lola Lafon a choisi une narration polyphonique, mêlant voix et points de vue, refusant au lecteur le confort du jugement surplombant de l’auteur, un récit qui confronte plusieurs femmes, plusieurs corps et voix, mais aussi deux côtés d’un océan (les côtes américaines et les côtes landaises, si semblables, si lointaines), passé et présent. Chaque élément du récit est pluriel, contradictoire, à l’image de cette « fille-puzzle incompréhensible », comme l’est toute pensée dans et par le roman, en particulier lorsqu’il qui confronte le réel et les fictions pour le dire (le récit premier des médias, celui de la justice, celui enfin du roman les englobant tous). Il ne s’agit pas de juger mais de montrer cette femme « dont l’absence déchire le rêve et révèle le mensonge épuisé d’un pays qui découvre l’ampleur de sa faille ».


« Défiez-vous des histoires simples »

L’iconique et opaque Patricia Hearst « personne ne la connait, c’est bien là le sujet » : le lecteur de Mercy Mary Patty n’aura pas de réponse univoque. Mais il aura vu des envers, traversé des territoires inconnus, « les âmes flottantes, les identités mouvantes » à travers une magicienne de la prose, une « funambule », la puissante Lola Lafon ; comme la narratrice du livre, il sera « sous le charme ambigu » d’un récit dévoilé « par bribes ». Car ce qui importe, comme toutes le comprendront dans le livre, c’est « d’être vivante et de le faire savoir ».

Lola Lafon, Mercy Mary, Patty, éditions Actes Sud, août 2017, 240 p., 19 € 80 (14 € 99 en version numérique) — Lire un extrait